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samedi 13 juin 2026

cet endroit auquel je songe, effacé à jamais

"Personne jamais ne verra plus ce visage consumé de la lande à cet endroit auquel je songe, qui est effacé à jamais. Je sais bien que la terre est cette ardoise d'écolier où chaque génération trace des signes que la suivante effacera. Il subsiste tout de même des jardins où les anciens se reconnaîtraient s'ils y revenaient, des maisons où ils pourraient se diriger les yeux fermés : c'est ce qui m'attache encore à certains lieux de ce monde. Mais tout a été dit par Proust de ce que j'exprime ici, dans la dernière phrase de du Côté de chez Swann qui réalise, il me semble, le miracle du style, puisque l'œuvre la plus complexe de la littérature romanesque française y tient dans le raccourci de quelques mots. Que de fois l'aurai-je citée et je ne me retiens pas de la citer encore : « Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues sont fugitives, hélas, comme les années. »"
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 673. 

mercredi 18 mars 2026

une référence à Proust dans "Plongées" de François Mauriac

"Louis allume la lampe de chevet, s'assied, regarde en face de lui, dans la glace, une figure terrible et comique, sa grimace confuse. L'ascenseur s'arrête à un étage. Ne sait-elle pas qu'il est seul ? Si elle venait pourtant... si elle venait ! Non, sa douleur ne serait que suspendue par cette présence. Louis se rappelle l'histoire d'un amant heureux et calme, tout le temps qu'il tenait sa maîtresse prisonnière dans une chambre. Qu'il se sentait différent de cet homme ! Qu'importe la présence corporelle de la bien-aimée ? Il ne faut pas les plaindre, ces jaloux, que la possession physique délivre. Mais malheur à ceux qui ont besoin, pour ne pas être torturés, de toucher ce que la main ne touche pas, d'étreindre ce que le bras n'étreint pas : le cœur insaisissable, la pensée rapide, le désir hypocrite et caché. Si votre bonheur dépend de la position physique d'un corps en face du vôtre, heureux vous êtes. Mais il est une absence contre laquelle aucun  pouvoir au monde ne nous prémunit : absence de l'être étendu à nos côtés, blotti dans nos bras."
Dans Plongées de François Mauriac. 
L'histoire d'un amant heureux et calme qui tient sa maîtresse [Albertine] dans une chambre, c'est celle du Narrateur dans La Prisonnière de Marcel Proust. Heureux un temps, mais après ?
Marcel Proust, La Prisonnière, Le Livre de Poche classique, 2016, p. 148 : "Entre vos mains mêmes, ces êtres-là [dont Albertine] sont des êtres de fuite."

vendredi 13 février 2026

Marcel Proust empruntant des équivalents à la liturgie catholique

"Quelquefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore », mais je savais qu'aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu'elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes [...]. Or la voir fâchée détruisait tout le calme  qu'elle m'avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit la figure aimante, et me l'avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle  et le pouvoir de m'endormir."

"Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner. « Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons,  monte ! » Et il me fallut partir sans viatique ; il me fallut monter chaque marche de l'escalier, comme dit l'expression populaire « contrecœur », montant contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu'elle ne lui avait pas, en m'embrassant, donné licence de me suivre."

"Quand je fus en bas, elle [Françoise] était en train, dans l'arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d'elle, tandis qu'elle cherchait à lui fendre le cou sous l'oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte douceur et l'onction de notre servante  un peu moins en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d'or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d'un ciboire."

"Devant nous, dans le lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n'ai jamais pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes les lances de l'orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d'un ostensoir d'autel, les tiges d'or effrangées se son soleil reparu."

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Le Livre de Poche Classique, 2017, p. 56, 71, 167 et 197.

dimanche 2 novembre 2025

l'explicit du "Côté de Guermantes" de Marcel Proust

Et puis vous [Swann], ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous !

samedi 1 novembre 2025

Sándor Márai et la reconnaissance de Marcel Proust

"En lisant Proust, je découvris non sans étonnement que je ne savais rien de mon métier. La constellation proustienne venait de se révéler  dans toute sa plénitude aux yeux de la nouvelle génération ; jusque-là, on n'avait vu en Proust que le snob, le bavard névrosé, le chroniqueur prolixe de la petite histoire mondaine. Cependant, emboîtant le pas à quelques critiques audacieux, toute une génération de curieux commença à se demander si la   « société mondaine » dépeinte dans À la recherche du temps perdu n'était pas étroitement apparentée à la société tout court, à l'humanité universelle, à ses mythes et à sa mémoire collective, si ces « affaires privées », ces « extravagances », ces actes et ces gestes « insignifiants », ces ambiances et ces relations analysées avec un  soin si minutieux ne renvoyaient pas au fond archaïque de la nature humaine. Omniprésent, Proust régnait sur la vie littéraire ; nul, même ceux qui ne l'avaient jamais lu, ne pouvait se soustraire à son influence ; le rayonnement de sa personnalité traversait le tissu littéraire de l'époque et parvenait indirectement, par toures sortes de relais et de filtres intermédiaires, jusqu'aux profanes et aux ignorants."
Sándor Márai, Les Confessions d'un bourgeois, 1935, Le Livre de Poche, 2014, p. 503-504.

vendredi 3 octobre 2025

une référence à Proust dans "Le Désastre de Pavie" de Jean Giono

"Bonnivet est un très brave garçon : brave de bravoure et brave de naïveté. De nos jours, il aurait connu les prénoms de tous les maîtres d'hôtel  des grands restaurants et il serait mort à Verdun, après avoir été le Forcheville de toutes les Odette d'Europe."
Jean Giono, Le Désastre de Pavie, Folio Histoire, p. 84. 
En plus, deux clins d'œil à la RTP : "le coup de chapeau" (p. 85) et son "élection au Jockey" (p. 86). 
Pour le "coup de chapeau" voir mon post Giono du 23 mai 2023.
Dans la RTP de Proust le comte de Forcheville est introduit chez les Verdurin par Odette. Plus tard il sera l'amant d'Odette. Après la mort de Swann, il épousera Odette. C'est par pur intérêt social qu'Odette épouse le comte de Forcheville, car elle semble n'avoir pour lui que du dédain. Elle dit même que c'est un homme médiocre et insignifiant intellectuellement. 

dimanche 23 mars 2025

Mircea Cărtărescu, lecteur de Proust

"Je voulais retourner dans le corps de l'enfant de douze ans qui ne connaissait rien de l'unification de l'Italie, ni des révolutions, ni de l'Église, ni de la liberté, qui en réalité savait à peine qu'il était au monde et qui pourtant avait sangloté comme jamais il ne sangloterait - et sans même vraiment savoir pourquoi. Je voulais utiliser ce petit corps noiraud, anémique, totalement anonyme, ces yeux noirs pleins de larmes dans un visage en lame de couteau qui évoquait celui de Régine Olsen [Danoise, amoureuse du philosophe Kierkegaard], je voulais savoir su la répétition était possible. Le Taon [roman d'Ethel Lilian Voynich] allait devenir ma madeleine, mes dalles inégales, le flash qui allumerait soudain, comme le ferait une ampoule de milliards de watts, la contrée infinie de mon esprit."
Mircea Cărtărescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, Points Signatures, 2021, p. 251-252.

Le narrateur du roman de  Mircea Cărtărescu, Solénoïde, cite À l'ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust (page 274). Mais cela n'indique pas que Cărtărescu ait vraiment lu ce roman. Par contre, le fait de signaler les dalles inégales, montre qu'il a bien lu Le Temps retrouvé de Proust. En effet, la réminiscence des dalles inégales est bien moins connue que celle de la madeleine. 

"En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j'étais entrée dans la cour de l'hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n'avais pas vu une voiture qui s'avançait ; au cri du wattman je n'eus que le temps de me ranger vivement de côté et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d'aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s'évanouit devant la même félicité qu'à diverses époques de ma vie m'avaient donnée la vue d'arbres que j'avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d'une madeleine trempée dans une infusion, tant d'autres sensations dont j'ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m'avaient paru synthétiser."
"Chaque fois que je refaisais rien que matériellement ce même pas, il me restais inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j'avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m'avait dit : « Saisis-moi au passage si tu en as la force, et tâche de résoudre l'énigme de bonheur  que je te propose. » Et presque tout de suite je la reconnus, c'était à Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par mémoire ne m'avaient jamais rien dit et que la sensation que j'avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m'avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l'attente, à leur rang, d'où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés."
Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Le Livre de Poche Classique, 1993, p. 221 et 222.

mardi 10 septembre 2024

Memnon chez Proust et Apollinaire

"Le poète est comme la statue de Memnon : il suffit d'un rayon de soleil levant pour le faire chanter."
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Folio Essais, 1987, p. 66.

"Mais nous ne dirons plus ni le mythe des veuves
Ni l'honneur d'obéir ni le son du canon
Ni le passé car les clartés de l'aube neuve
Ne feront plus vibrer la statue de Memnon"
Apollinaire, Avenir

"Et plus doux que ne sont les chœurs napolitains
Les chants des barcarols glissant sur la lagune
Qu'un ronron d'avion volant au clair de lune
Que la voix de Memnon  dans les tendres matins"
Apollinaire, Tristesse de l'automne.

Apollinaire, Œuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 561 et 601.

mardi 23 mai 2023

le prince de Sagan de Proust dans Giono

C'est dans Les Âmes fortes de Jean Giono qu'est nommé le prince de Sagan : "Nous, nous savons que si le prince de Sagan te rencontrait il te tirerait le chapeau."
Les Âmes fortes, collection Folio, Gallimard, 1972, p. 216.

C'est un souvenir de lecture de Giono d'un passage d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs de Proust : 
«- Odette, Sagan [Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan] qui vous dit bonjour", faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter.»
À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le Livre de Poche, 1992, p. 263.
Ou d'un passage de Sodome et Gomorrhe :
«Je revois toute cette sortie, je revois, si ce n'est pas à tort que je le place sur cet escalier, portrait détaché de son cadre, le prince de Sagan duquel ce dut être la dernière soirée mondaine, se découvrant  pour présenter ses hommages à la duchesse, avec une si ample révolution du chapeau haut de forme dans sa main gantée de blanc...»
Sodome et Gomorrhe, Le Livre de Poche, 1993, p. 189.

Giono avait lu les premiers volumes de la Recherche du temps perdu de Proust, jusqu'à La Prisonnière inclus.
Pierre Citron, Giono, 1895-1970, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p. 576. 

samedi 17 avril 2021

emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui !

Ce matin, en me réveillant, j'ai pensé à un vers de Victor Hugo cité inexactement (le nous est devenu moi) par Marcel Proust dans Le Temps retrouvé : "Emporte le bonheur et laisse-moi l'ennui." 
Comme Emma Bovary, je suis rongé par l'ennui. Le bonheur s'est envolé. Le bonheur, c'était celui d'emprunter les chemins de traverse de ma Lorraine natale. Maintenant, confiné depuis tant de mois, je ne suis plus qu'un tube digestif avalant des livres jusqu'à l'indigestion...

Références :
- Victor Hugo, Les Contemplations, Pauca Meae, II, 15 février 1843, Œuvres poétiques complètes, Paris, Pauvert, 1961, p. 425, vers 4.
- Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Le Livre de Poche Classique, 1993, p. 370.
- André Maurois, Olympio ou la Vie de Victor Hugo, Paris, Hachette, 1954, p. 287. Le vers cité provient d'un poème que Victor Hugo composa le 15 février 1843, jour du mariage de sa fille Léopoldine avec Charles Vacquerie.
 

mardi 2 mars 2021

l'homéromanie de Bloch dans la RTP de Proust

Leconte de Lisle (1818-1894) avait traduit l'Iliade en 1866. C'était dans cette traduction que Marcel Proust l'avait lu. Et il avait trouvé "ce vieux livre prodigieux". Dans sa traduction Leconte de Lisle restituait la prononciation grecque des noms propres.
Dans la Recherche du Temps perdu, c'est Albert Bloch qui va signaler au Narrateur un article de son "très cher maître, le Père Leconte, agréable aux Dieux Immortels". Et dans ses conversations avec le Narrateur et d'autres, il utilisera des épithètes homériques et des à-peu-près tirés de l'Iliade. 
 
*  *  *
Il lui jura par le Kroniôn Zeus, gardien des serments, qu'il l'aimait [Saint-Loup], qu'il donnerait sa vie pour lui et essuya une larme.
Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le Livre de Poche Classique, 1992, p. 375.
 
Crois-moi, dit-il, et que la noire Kèr [la mort, la Tueuse] me saisisse à l'instant et me fasse franchir les portes d'Hadès, odieux aux hommes...
Son serment "par la Kèr" n'ajoutait pas un grand poids, le culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire.
Ibid., p. 375.
 
Cher maître, et vous, cavalier aimé d'Arès, de Saint-Loup-en-Bray, dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontrés sur le rivage d'Amphitrite, résonnant d'écume, près des tentes des Menier aux nefs rapides, voulez-vous tous deux venir dîner, un jour de la semaine, chez mon illustre père au cœur irréprochable ?
 Ibid., p. 377.
- Chiennes, leur dit Bloch [à ses sœurs], je vous présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides, qui est venu pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde en chevaux." Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se terminait, le discours se terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique : "Voyons, fermez un peu plus vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que ce chichi-là ?
Ibid., p. 401.
 
Plus menteur encore que l'Ithakèsien Odysseus qu'Athénè appelait pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.
Ibid., p. 407.
 
Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin.
Ibid., p. 407

Quand M. Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans des coupes plates que son fils [Albert] décorait de "cratères aux flancs profondément creusés", il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il l'apportait avec lui à Balbec.
Ibid., p. 408.

Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zéphyros et Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre.
Ibid., p. 408.

Chaque fois que nous sommes ensemble, quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et me sera sûrement fort utile.
Ibid., p. 409.

Quelle est cette belle personne avec laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'acclimatation et qui était accompagné d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune fille à la longue chevelure ?
Ibid., p. 409

J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son adresse et aller goûter chez elle, plusieurs fois par semaine, les plaisirs d’Éros, cher aux dieux.
Ibid., p. 409.
 
Oui, j'ai en effet une vie délicieuse, me dit Bloch d'un air de béatitude. J'ai trois grands amis, je n'en voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel à qui le père Zeus accorde tant de félicités.
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Le Livre de Poche Classique, 1992, p. 235. 

J'aimais beaucoup de Saint-Loup-en-Bray, dit Bloch, quoiqu'il soit un mauvais chien, parce qu'il est extrêmement bien élevé...Je l'ai rencontré une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux belles jantes, après avoir passé les courroies splendides à deux chevaux nourris d'avoine et d'orge et qu'il n'est pas besoin d'exciter avec le fouet étincelant.
Ibid., p. 253.

Il fait au moins vingt-deux degrés. Vingt-cinq ? Cela ne m'étonne pas. Je suis presque en nage. Et je n'ai pas, comme le sage Anténor, fils du fleuve Alpheios, la faculté de me tremper dans l'onde paternelle, pour étancher ma sueur, avant de me mettre dans une baignoire polie et de m'oindre d'une huile parfumée.
Ibid., p. 254.

Mais, s'écria Bloch, la divine Athénè, fille de Zeus, a mis dans l'esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l'esprit de l'autre. Et ils luttent l'un contre l'autre, tels deux lions. Le colonel Picquart avait une grande situation dans l'armée, mais sa Moire [sort, destin] l'a conduit du côté qui n'était pas le sien. L'épée des nationalistes tranchera son corps délicat et il servira de pâture aux animaux carnassiers et oiseaux qui se nourrissent de la graisse des morts.
Ibid., p. 271.
 

jeudi 27 août 2020

l'arbre généalogique de Guermantes et l'arbre de Jessé dans la RTP de Proust


L'arbre de Jessé de l'église abbatiale d'Autrey, Vosges
-
"Le nom même de Guermantes recevait de tous les beaux noms éteints et d'autant plus ardemment  rallumés auxquels j'apprenais seulement qu'il était attaché, une détermination nouvelle, purement poétique. Tout au plus, à l'extrémité de chaque renflement de la tige altière, pouvais-je la voir s'épanouir en quelque figure de sage roi ou d'illustre princesse, comme le père d'Henri IV ou la duchesse de Longueville. Mais comme ces faces, différentes en cela de celles des convives, n'étaient empâtées pour moi d'aucun résidu d'expérience matérielle et de médiocrité mondaine, elles restaient, en leur beau dessin et leurs changeants reflets, homogènes à ces noms, qui, à intervalles réguliers, chacun d'une couleur différente, se détachaient de l'arbre généalogique de Guermantes, et ne troublaient d'aucune matière étrangère et opaque les bourgeons translucides, alternants et multicolores, qui, tels qu'aux antiques vitraux de Jessé les ancêtres de Jésus, fleurissaient de l'un et de l'autre côté de l'arbre de verre."
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Le Livre de Poche Clasique, 1992, p. 603.

dimanche 28 juin 2020

Proust, Chopin et George Sand

"Je ne dis pas que le bruit de la pluie tombant par la fenêtre dévidât en lui [M. de Guermantes] ce parfum ténu et glacé, la substance fragile et précieuse que Chopin étire jusqu'au bout dans son célèbre morceau La Pluie."
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Folio Essais, 1987, p. 224. 

Ce célèbre morceau, c'est l'un des préludes que Chopin a composés lors de son séjour à Majorque avec George Sand, durant l'hiver 1838-1839. 

"C'est là [à Majorque] qu'il [Chopin] a composé les plus belles de ces courtes pages qu'il intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d'œuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l'audition des chants funèbres qui l'assiégeaient ; d'autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la neige.
D'autres encore sont d'une tristesse morne et, en vous charmant l'oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un abattement effroyable... 
Son génie était plein de mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalences sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile des sons extérieurs. Sa composition de ce soir-là était pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse [Valldemosa], mais elles s'étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur."
George Sand, Histoire de ma vie, Œuvres autobiographiques, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 420 et 421.

Quel est le prélude de Chopin qui jette dans l'âme un abattement effroyable ? Est-ce le 6e en si mineur ou le 15e en ré bémol majeur ? Je viens de réécouter ces deux préludes interprétés par Samson François. Le 6e, lento assai, très court, ne durant que 1'53, est une douce plainte mélancolique ; le 5e, sostenuto, proche d'un nocturne, durant 4'29, est composé d'un long épisode central, qui jette dans l'âme un abattement effroyable. 

jeudi 18 juin 2020

Marcel Proust, Paul Morand et Venise

  Il semble inimaginable qu'à la fin de 1919 Proust rencontre encore de la difficulté à placer dans les journaux une chronique sur Venise, espérant humblement qu' "elle va être prise". Toute sa vie, Proust se promit Venise ; il espérait, disait-il, à la fin de la Grande Guerre, pouvoir y retourner avec Vaudoyer ou avec moi, son œuvre terminée ; il y rêvait de loin depuis son enfance, pareil à sa grand-mère qui, elle, n'y alla jamais ; il y pensait lorsqu'il passait l'automne à Évian, en ces débuts de septembre où le Léman prend de doux accents lombards, semble se rapprocher des îles Borromées dont le Simplon le sépare à peine par sa masse, jadis infranchissable, aujourd'hui facilement enjambée ou trouée ; mêmes palais d'été, même transparence des rives, même couleur de truite au bleu des surfaces matinales.
  Proust avait la vocation de Venise  (et pas seulement celle des cravates d'Au Carnaval de Venise, boulevard des Capucines, où Charles Haas se fournissait). Comment fuir l'Exposition universelle (celle de 1900), se demandait-il, comment arriver seul, si souffrant, jusqu'à la cité magique ? Il lui eût fallu un compagnon, il n'en trouvait pas ; une lettre de lui, datée d'octobre 1899, n'est qu'un cri vers Venise. Qu'attendaient, pour lui servir de guide, Emmanuel ou Antoine Bibesco, les deux neveux de la grande musicienne qui accueillit si souvent Proust dans sa villa Bessaraba, à Amphion ? L'Italie n'était qu'à trous heures... Au début de mai 1900, Proust apprend que Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlingen sont à Rome, qu'ils vont se rendre à Venise. Il n'y tient plus, décide Mme Proust à l'accompagner ; dès Milan, dans le train, elle lui traduit Ruskin...
  Dans l'index de la Recherche, édition de la Pléiade [l'ancienne édition en trois tomes], Venise revient cent fois ; on y suit l'ivresse de Proust pour la ville enfin conquise dont il oublie les fièvres redoutées, témoignage d'un jeune homme étourdi par la splendeur de Saint-Marc, d'un Marcel étonnant sa mère, car il trouve la force d'être debout à dix heures du matin, etc.
Le mois de mai se passe ; l'acide proustien se combine à merveille avec la base vénitienne. La Fugitive [Albertine disparue] contient cent impressions diverses, où Venise se mêle, se confond avec Ciombray (rôle des maisons de la Grand-Rue comparé à celui des palazzi, rapports entre les jeux du soleil sur les stores du canal et sur ceux du magasin de nouveautés familial, confrontation de l'hôtel Danieli et de la demeure de la tante Léonie, etc.). La Conversation avec maman, dans Contre Sainte-Beuve, révèle d'autre récollection : "Quand ma gondole me ramenait, à l'heure du déjeuner, j'apercevais le châle de maman posé sur la balustrade d'albâtre", etc. Ces souvenirs de Contre Sainte-Beuve sont plus anciens que ceux de La Fugitive ; ils ont ceci en commun qu'ils font état d'une brouille entre le fils et la mère qui m'a toujours intrigué, étrange querelle qu'on aimerait pouvoir éclaircir, tant ce différend aura une résonance durable ; ils ont ceci de singulier que, premier en date (quoi qu'il soit difficile d'en fixer une, car il est fait de morceaux réunis entre 1905 et 1909), le Contre Sainte-Beuve nous parle "d'un soir où, méchamment, après une querelle avec maman, je lui avais dit que je partais (de Venise)... J'avais renoncé à partir, mais je voulais faire durer le chagrin de maman de me croire parti". Ici, c'est donc le fils qui veut renter à Paris (comme sa mère n'est venue à Venise que pour lui, on ne comprend pas pourquoi elle n'accède pas au désir de son fils de renter)...
  ...alors que, plus tard, dans La Fugitive, où le séjour vénitien est traité plus largement, la situation est inversée ; cette fois, c'est le Narrateur qui refuse de quitter Venise et de revenir à Paris avec sa mère : "Ma mère avait décidé que nous partirions...ma prière (de rester) réveilla dans mes nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance... cette volonté de lutte qui me poussait jadis à imposer brutalement ma volonté à ceux que j'aimais le plus". La fin est connue : après avoir laissé sa mère partir pour la gare, le Narrateur court après elle, la rejoint au moment où le train s'ébranle ; il y a loin du Danieli à la Stazione, mais l'élan filial raccourcit le trajet. Une fois encore, le cordon ombilical ne sera pas coupé. 
  Cette nouvelle version d'un conflit entre fils et mère semble plus proche de la réalité que la première. Pour Proust, Venise, c'est la cité de son inconscient (style 1900).
  Où était la Venise de Proust, sinon en lui-même ? À travers toute la Recherche, Venise restera la symbole de liberté, d'affranchissement contre la mère, d'abord, ensuite contre Albertine ; Venise, c'est l'image de ce que la passion l'empêche de réaliser ; Albertine lui cache Venise comme si l'amour offusquait tous les autres bonheurs.
  Dans la réalité, Proust rentra à Paris fin mai 1900, avec sa mère. En automne, il prit sa revanche ; tenace, il revient à Venise, seul cette fois, comme il le désirait. Il y demeura dix jours, en octobre 1900, non au Danieli, mais à l'Hôtel de l'Europe, face à La Salute. "Voyage fort mystérieux", écrit Painter. Psychologiquement, peut-être, mais pas littérairement, puisque La Fugitive nous a valu des pages fameuses, décrivant les promenades solitaires du Narrateur "par d'humbles campi, par des rii abandonnés", dans une quête passionnée de Vénitiennes, "seul... au milieu de la ville enchantée, comme un personnage des Mille et Une Nuits".

Paul Morand, Venises, Gallimard, 1971, p. 121-124.

lundi 8 juin 2020

Proust, carafes, bouteilles, petits poissons et vairons

"Malgré cette odeur de branche cassée, de linge mouillé, ce qui surnageait, c'était la tendre odeur des lilas. Elle venait à moi comme tous les jours, quand j'allais jouer au parc situé hors de la ville, bien avant même d'avoir aperçu de loin la porte blanche près de laquelle ils balançaient, comme des vieilles dames bien faites et maniérées, leur taille flexible, leur tête emplumée, l'odeur des lilas venait au-devant de nous, nous souhaitait la bienvenue sur le petit chemin qui longe en contre-haut la rivière, là où des bouteilles sont mises par des gamins dans le courant pour prendre le poisson, donnant une double idée de la fraîcheur, parce qu'elles ne contiennent pas seulement der l'eau, comme sur une table où elles lui donnent l'air du cristal, mais sont contenues par elle et en reçoivent une sorte de liquidité, là où, autour des petites boules de pain que nous jetions, s'aggloméraient en une nébuleuse vivante les têtards, tous en dissolution dans l'eau et invisibles l'instant d'avant, un peu avant de passer le petit pont de bois dans l'encoignure duquel, à la belle saison, un pêcheur en chapeau de paille avait poussé entre les pruniers bleus."
Marcel Proust, Sommeils, dans Contre Sainte-Beuve, Folio Essais, 1987, p. 56.

"Je m'amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois contenant aux flancs transparents comme une eau durcie, et contenu plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l'image de la fraîcheur d'une façon plus délicieuse et plus irritante qu'elles n'eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu'en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l'eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes [le petit Marcel n'est pas revenu plus tard] ; j'obtenais qu'on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j'en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l'eau se solidifiait aussitôt autour d'elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu'elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d'être en voie de cristallisation."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Le Livre de Poche Classique, 1992, p. 214.

Sursaturation, solidification, dissolution, cristallisation, des termes empruntés au vocabulaire scientifique. Voir :
- Jean Mouton, Le Style de Marcel Proust, Paris, A.G. Nizet, 1973, p. 90-91.


Le Rupt-de-Mad vu du chemin de la Taie à Jaulny

Comme les gamins qui mettaient des carafes dans la Vivonne pour attraper des petits poissons, mon frère et moi, en vacances d'été chez notre grand-mère, utilisions la même méthode, et pour cela nous préparions des bouteilles en verre pour prendre des vairons dans le Rupt-de-Mad. 
Dans le petit atelier de dessous la terrasse de la maison de notre grand-mère, où était installé un établi pour le bricolage, mon frère faisait sauter le fond du cul de deux  bouteilles de 1 litre en verre blanc avec un tournevis et un marteau. Pendant ce temps-là, je découpais deux entailles longitudinales dans deux bouchons de liège, pour que, une fois les bouteilles mises dans la rivière, l'eau puisse s'écouler. 
Les deux bouteille préparées, nous descendions le chemin de la Côte du Friche jusqu'au pont qui mène à l'ancienne halte ferroviaire. Dans la rivière, de l'eau jusqu'à mi-cuisse, nous placions les bouteilles dans un "coulant", le cul vers Rembercourt. Après, nous montions à la maison pour le goûter. Une heure plus tard, impatients, nous redescendions vite pour relever nos bouteilles. Pêche miraculeuse, une dizaine de vairons ! Nous vidions les bouteilles dans un petit seau. Et au repas du soir,  nous mangions nos petits poissons en friture.

jeudi 4 juin 2020

délicieuse odeur de pétrole et joie de partir

"Parfois l'odeur fétide d'une automobile entrait par la fenêtre, cette odeur que trouvent nous gâter la campagne de nouveaux penseurs qui croient que les joies de l'âme humaine seraient différentes si on voulait, etc., qui croient que l'originalité est dans le fait et non dans l'impression. Mais le fait est si immédiatement transformé par l'impression que cette odeur de l'automobile entrait dans ma chambre tout simplement comme la plus enivrante des odeurs de la campagne en été, celle qui résumait sa beauté et la joie aussi de la parcourir toute, d'approcher d'un but désiré. L'odeur même de l'aubépine ne m'eût apporté l'évocation que d'un bonheur en quelque sorte immobile et limité, celui qui est attaché à une haie. Cette délicieuse odeur de pétrole, couleur du ciel et du soleil, c'était toute l'immensité de la campagne, la joie de partir, d'aller loin entre les bleuets, les coquelicots et les trèfles violets, et de savoir que l'on arrivera au lieu désiré, où notre amie nous attend."
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Folio Essais, 1987, p. 73.

lundi 1 juin 2020

la plus longue phrase de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust

La phrase la plus longue de la Recherche du temps perdu se trouve dans  Sodome et Gomorrhe I et concerne les invertis. Dans l'édition du Livre de Poche Classique, cette phrase compte 89 lignes, 12 points-virgules, 5 parenthèses, 2 tirets pour mettre entre eux  une précision, et  une citation d'Alfred de Vigny. Une allusion est faite à Oscar Wilde avec le poète, et Socrate est nommé.
Proust commence sa phrase par une anaphore avec sans (voir aussi jeu vers la fin de la phrase). Il utilise les conjonctions de coordination (et, car, mais, ou disjonctif), les conjonctions de subordination (comme, si bien que, parce que, jusque, encore que), les adverbes (alors, enfin, puis) et beaucoup de participes présents et participes passés pour faire des relances cadencées dans la phrase : tournant, disant, flattant, jouant, se fuyant, recherchant, pardonnant, s'enivrant, ayant fini, trouvant, niant, allant chercher, ayant plaisir, formant,  comptant, vivant, provoquant, jouant. Il faut ajouter les quatre ternaires (ou triades comme disait Gide), trois accumulations (annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l'ascétisme ; une identité de goûts, de besoins, d'habitudes, de dangers, d'apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire ; dans le peuple, dans l'armée, dans le temple, au bagne, sur le trône), une opposition (parfois beaux, souvent affreux). Les conjonctions et les adverbes subdivisent la phrase en exprimant  des explications, des restrictions, des additions, des comparaisons, des raisons, des conclusions, etc. 
Cette longue phrase sert à donner une vision analytique des invertis.

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Le Livre de Poche Classique, 1993, p. 75-77.

Voir aussi la longue phrase de Proust sur la Race maudite, esquisse du texte de la RTP sur les invertis,  dans Contre Sainte-Beuve, Folio Essais, 1987, p. 249-253. C'est une phrase de 146 lignes, mais avec sept points-virgules seulement !

dimanche 24 mai 2020

hommage à Marcel Proust par Paul Valéry

Extrait :
"Proust n'a pas saisi la "vie" par l'action même ; il l'a rejointe, et comme imitée, par la surabondance des connexions que la moindre image trouvait si aisément dans la propre substance de l'auteur. Il donnait des racines infinies à tous les germes d'analyse que les circonstances de sa vie avaient semés dans sa durée. L'intérêt de ses ouvrages réside dans chaque fragment. On peut ouvrir le livre où l'on veut ; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède, et en quelque sorte de l'illusion acquise ; elle tient à ce qu'on pourrait nommer l'activité propre du tissu même de son texte.
Proust divise - et nous donne la sensation de pouvoir diviser indéfiniment - ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.
Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un infini en puissance, qui n'est que la propriété de tous nos souvenirs de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette propriété d'imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits intimement d'une chose qui se fait ; et qui se fait aux dépens du possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement inépuisables, - nous qui ne pouvons nous arrêter  en nous-mêmes sans subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l'une à l'autre, ou bien se développer l'une dans l'autre, ouvrant une perspective de parenthèses... L'âme ne peut sans cesse qu'elle ne crée, et qu'elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant d'autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des théories, commence des poèmes... Tout ce que l'on perd, ou que l'on croit perdre, mais tout ce quel'on peut espérer de soi, ce trésor de toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu'il est - c'est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le Temps perdu. Personne, ou presque personne, n'en avait jusqu'à lui délibérément utilisé les ressources. Ce fut là se servir de tout son être ; c'est à quoi il l'a consumé."
Paul Valéry, Hommage à Marcel Proust, Œuvres tome I, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, p. 772-773. 

François Mauriac juge l’œuvre de Marcel Proust

"Vingt ans après sa mort, mon admiration pour Marcel Proust demeure aussi vive, mais tout de même se nuance. Je ne suis plus aussi certain que l’œuvre, dans son ensemble, marque le triomphe d'une méthode. Ceci me frappe : les sommets de ce grand ouvrage surgissent du passé le plus ancien de l'auteur. Seul, l'enfant de Du côté de chez Swann et les grandes personnes que cet enfant a observées d'un regard encore pur (je songe en particulier à l'épisode fameux : Un amour de Swann) ont résisté à la corruption.
Mais à mesure que le temps retrouvé par Proust s'éloigne des premières années et ramène à la surface une vie sexuelle déterminée et les êtres qu'elle traîne après soi, le métal de l’œuvre, jusqu'alors intact, peu à peu se corrode. il résiste à certaines places comme préservé par le souvenir sacré de la mère et de la grand-mère du héros. Partout ailleurs, la pourriture d'une vine inerte quoique prodigieusement attentive, sans défense contre le dehors, toute livrée à des sensations fourmillantes, assiège, pénètre, ronge et détruit les humains à qui le romancier avait donné l'existence. Dans les derniers volumes, la figure même de Françoise, la servante immortelle, s'efface. Le fantôme d'Albertine flotte comme un ectoplasme dans la ténèbre asphyxiante d'une chambre. Les vivants disparus, rien ne subsiste que l'incomparable étude clinique de la jalousie dans une créature maudite à qui est interdit l'amour dont Dieu a comblé le couple humain. Tout ce qui était chaire dans le roman cède peu à peu à la corruption et retourne en poussière, mais l'ossature demeure : ces vues, ces généralisations du moraliste le plus pénétrant qui ait jamais été, dans aucune littérature.
C'est dire que, comme il y a vingt ans, l’œuvre de Proust m'apparaît toujours dominatrice. Je demeure stupéfait de constater que son importance échappe encore à certains critiques."

"Dieu est terriblement absent de l’œuvre de Marcel Proust. Nous ne sommes point de ceux qui lui reprochent d'avoir pénétré dans les flammes, dans les décombres de Sodome et de Gomorrhe ; mais nous déplorons qu'il s'y soit aventuré sans l'armure adamantine. Du seul point de vue littéraire, c'est la faiblesse de cette œuvre et sa limite ; la conscience humaine en est absente. Aucun des êtres qui la peuplent ne connaît l'inquiétude morale, ni le scrupule, ni le remords, ni ne désire la perfection. Presque aucun qui sache ce que signifie pureté ; ou bien les purs, comme la mère ou comme la grand-mère du héros, le sont à leur insu, aussi naturellement et sans effort que les autres personnages se souillent. Ce n'est point ici le chrétien qui juge : le défaut de perspective morale appauvrit l'humanité créée par Proust, rétrécit son univers. La grande erreur de notre ami nous apparaît bien moins dans  dans la hardiesse parfois hideuse d'une partie de son œuvre que dans ce que nous appellerons d'un mot : l'absence de la Grâce. À ceux qui le suivent, pour lesquels il a frayé une route vers les terres inconnues et, avec une audace désespérée, fait affleurer des continents submergés sous les mers mortes, il reste de réintégrer la Grâce dans ce monde nouveau."

François Mauriac, Du côté de chez Proust, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 282-283 et p. 290-291. 

le Beau Dieu de la cathédrale d'Amiens, Ruskin, Huysmans et Proust


Le Beau Dieu de la cathédrale d'Amiens
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"Celui [Ruskin] qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien entendre, s'être trompé... Les grandes beautés littéraires correspondent à quelque chose, et c'est l'enthousiasme, en art, qui est le critérium de la vérité. À supposer que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans l'exacte appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son jugement erroné est souvent plus intéressante que celle de l’œuvre jugée et correspond à quelque chose qui, pour être autre chose qu'elle, n'est pas moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que le Beau Dieu d'Amiens "dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été atteint jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive éternellement décevoir l'espoir que toute âme aimante  a mise en lui", et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce même Dieu d'Amiens un "bellâtre à figure ovine", c'est ce que nous croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir...
Que le Beau Dieu d'Amiens soit ou non ce qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que "toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau style] tous les rapports dont il est composé sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du sujet", les vérités dont se compose la beauté des pages de la Bible [d'Amiens]sur le Beau Dieu d'Amiens ont une valeur indépendante de la beauté de cette statue, et Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir."
Marcel Proust, "John Ruskin (deuxième et dernier article)", dans La Gazette des Beaux-Arts, 1er août 1900, p. 145-146.

Ce qu'a écrit Huysmans :
"Et il [le Christ assis dans la mandorle au portail occidental de la cathédrale N.-D. de Chartres] surgit, presque triste, dans son triomphe, bénissant, inétonné, avec une résignation qui s'attendrit, ce défilé de pécheurs qui, depuis sept cents ans, le regarde curieusement, sans amour, en passant sur la place ; et tous lui tournent le dos, se soucient peu de ce Sauveur qui diffère du portrait qu'ils connurent, ne l'admettant qu'avec une tête ovine et des traits aimables, pareil, il faut bien le dire, au bellâtre de la cathédrale d'Amiens devant lequel se pâment les gens amoureux d'une beauté facile."
J.-K. Huysmans, La Cathédrale, Folio Gallimard, 2017, p. 273.

Pour la photo du Beau Dieu d'Amiens :
Willibald Sauerländer, La sculpture gothique en France, 1140-1270, Paris, Flammarion, 1992, pl. 163.