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dimanche 4 janvier 2026

une longue anaphore dans les Mémoires du cardinal de Retz

"Il n'était plus l'heure de se coucher quand j'eus déchiffré cette lettre ; mais quand même j'eusse été dans le lit, je n'y eusse pas assurément reposé, dans la cruelle agitation qu'elle me donna, et cette agitation aigrie par toutes les circonstances qui la pouvaient envenimer. Je voyais le Parlement plus éloigné que jamais de s'engager dans la guerre, à cause de la désertion de l'armée de M. de Turenne ; je voyais les députés à Ruel beaucoup plus hardis que la première fois, par le succès de leur prévarication. Je voyais le peuple de Paris aussi disposé à faire entrée à l'Archiduc qu'il l'eût pu être à recevoir M. le duc d'Orléans. Je voyais que ce prince, avec son chapelet qu'il avait toujours à la main, et que Fuensaldagne, avec son argent, y auraient en huit jours plus de pouvoir que tout ce que nous étions. Je voyais que le dernier, qui était un des plus habiles hommes du monde, avait tellement mis la main sur Noirmoutier et sur Laigue, qu'il les avait comme enchantés. Je voyais que M. de Bouillon, qui venait de perdre la considération de l'armée d'Allemagne, retombait dans ses premières propositions de porter toutes les choses à l'extrémité. Je voyais que la cour, qui se croyait assurée du Parlement, y précipitait nos généraux, par le mépris qu'elle recommençait d'en faire depuis les deux dernières délibérations du Palais. Je voyais que toutes ces dispositions nous conduisaient naturellement et infailliblement à une sédition populaire qui étranglerait le Parlement, qui mettrait les Espagnols dans le Louvre, qui renverserait peut-être et même apparemment l'État ; et je voyais, sur le tout, que le crédit que j'avais dans le peuple, et par moi et par M. de Beaufort, et les noms de Noirmoutier et de Laigue, qui avaient mon caractère, me donneraient, sans que je m'en pusse défendre, le triste et funeste honneur de ces fameux exploits, dans lesquels le premier soin du comte de Fuensaldagne serait de m'anéantir moi-même."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 257-258.

dimanche 16 mars 2025

une anaphore de Boualem Sansal dans Le Village de l'Allemand

"Derrière la logique froide du mécanisme était le mystère virulent de la mort qui étreignait le camp, il y avait les lois abominablement injustes du hasard qui, ici plus qu'ailleurs, accompagnait chaque instant le détenu, qui l'observait, qui faisait que le choix pour telle corvée, telle punition, se portait sur lui, une fois de plus, qui faisait que la maladie le frappait lui plutôt qu'un autre et cela signifiait la mort immédiate ; il y avait cette magie des choses qui voulait que des incidents anodins, nés à la marge, se mettent subitement à s'enchaîner les uns aux autres pour venir comme une grosse catastrophe enrayer la superbe et inaltérable machine, affolant ses maîtres, les humiliant jusqu'au sommet, libérant en contrecoup de terribles colères, des actes gratuits, des châtiments en cascade, et des jours et des semaines de privation ; il y avait le mystère du temps qui s'étirait à l'infini, jusqu'à anéantir toute volonté, tout espoir, tout regret même, puis se contractait subitement, étranglait son monde, mettait de la précipitation dans le moindre mouvement, se faisait garrot impitoyable rendant chaque minute plus lourde, chaque seconde plus incertaine ; et il y avait le climat et ses humeurs, et ses tortures, la rumeur et ses fièvres, il y avait la promiscuité et sa honte, et ses réactions épidermiques, il y avait la faim, perpétuelle, délirante, et les odeurs qui soulèvent le cœur, il y avait la terrible perte de conscience morale qui faisait du déporté le pire ennemi du déporté,  chacun ayant scellé une alliance avec la faim, l'instinct de survie et la folie, et il y avait ces innombrables petites choses du quotidien qui pouvaient à tout moment prendre une tournure tragique ; mon Dieu quel drame qu'une chaussure volée ou un bonnet égaré en hiver, un regard de trop sur un officier, une seconde d'inattention,  une gamelle qui se fend, une foulure au pied, une dysenterie, une lombalgie, une plaie qui s'infecte ; il y avait cette tension épuisante pour toujours paraître en état de travailler et ne jamais éveiller le soupçon ; il y avait ce malstrom que l'on portait dans sa tête vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ces angoisses purulentes, ces questions sans fin, des exaltations morbides, des peurs d'enfants, des besoins lancinants, des rêves impossibles, des souvenirs fugaces d'une autre vie, dans un monde où existerait un soleil, où le jour et la nuit sont une grâce que l'on partage avec d'autres."
Boualem Sansal, Le Village de l'Allemand ou le Journal des frères Schiller, Gallimard, 2008, p. 240-241. 

mercredi 26 février 2025

une anaphore dans "La Marche de Radetzky" de Joseph Roth

"Le sous-lieutenant Trotta fit dix-sept heures de chemin de fer. À la dix-huitième surgit la gare la plus orientale de la monarchie. Il y descendit. Onufrij, son ordonnance, l'accompagnait. La caserne de chasseurs était au milieu de la petite ville. Avant de mettre le pied dans la cour, Onufrij se signa trois fois. C'était le matin. Le printemps, qui régnait depuis longtemps à l'intérieur de l'empire, ne s'était installé ici que depuis peu. Pourtant, déjà, le cytise flambait sur les talus de la voie ferrée. Déjà, les violettes fleurissaient dans les bois humides. Déjà, les grenouilles coassaient dans l'infini des marais. Déjà, les cigognes tournoyaient au-dessus des rustiques maisonnettes aux toits de chaume, à la recherche des vieilles roues, fondations de leur demeure estivale."
Joseph Roth, La Marche de Radetzky, Points Seuil, 2008, p. 158.

vendredi 14 juillet 2023

une anaphore d'Erckmann-Chatrian dans Maître Gaspard Fix

"C'était le temps de la rage des spéculations, le temps du rétablissement des loteries, le temps des mines d'or de la Californie, le temps de la roulette, du jeu, des entreprises véreuses, des spéculations fantastiques, des sociétés de toute sorte ! Le temps où les plus pauvres vendaient leur bout de champ pour jouer à la hausse et à la baisse ; où on ne lisait plus que le cours de la Bourse ; où l'on apprenait chaque matin que tel notaire, considéré comme le plus honnête homme de l'endroit, venait de lever le pied, en précipitant des centaines de familles dans la misère ; le temps de la débauche, du luxe effréné, de toutes les saletés, de toutes les lâchetés, de toutes les turpitudes honorées, pourvu qu'on eût gagné de l'argent ; enfin le temps des tripoteurs, des mouchards, des aventuriers et des filles de joie !..."
Erckmann-Chatrian, Maître Gaspard Fix. Contes et romans nationaux et populaires, tome 10, Paris, Pauvert, 1963, p. 180-181. À propos du Second Empire.

Maître Gaspard Fix a servi d'exutoire au ressentiment d'Emile Erckmann contre le Second Empire et les profiteurs de ce régime venus de tous les horizons de la politique, démagogues, royalistes, bonapartistes aux opinions successives et contradictoires en qui l'auteur voyait les véritables responsables de la fortune de Napoléon III et de l'abaissement final de la France.
Ce roman fut publié en l'automne de 1875 par le Rappel, grâce à l'appui de Victor Hugo, l'un des fondateurs de ce journal qui le recommanda à Vacquerie, son rédacteur en chef.
Georges Benoît-Guyod, La vie et l'œuvre d'Erckmann-Chatrian. Contes et romans nationaux et populaires, tome 14, Paris, Pauvert, 1963, p. 184.

lundi 1 juin 2020

la plus longue phrase de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust

La phrase la plus longue de la Recherche du temps perdu se trouve dans  Sodome et Gomorrhe I et concerne les invertis. Dans l'édition du Livre de Poche Classique, cette phrase compte 89 lignes, 12 points-virgules, 5 parenthèses, 2 tirets pour mettre entre eux  une précision, et  une citation d'Alfred de Vigny. Une allusion est faite à Oscar Wilde avec le poète, et Socrate est nommé.
Proust commence sa phrase par une anaphore avec sans (voir aussi jeu vers la fin de la phrase). Il utilise les conjonctions de coordination (et, car, mais, ou disjonctif), les conjonctions de subordination (comme, si bien que, parce que, jusque, encore que), les adverbes (alors, enfin, puis) et beaucoup de participes présents et participes passés pour faire des relances cadencées dans la phrase : tournant, disant, flattant, jouant, se fuyant, recherchant, pardonnant, s'enivrant, ayant fini, trouvant, niant, allant chercher, ayant plaisir, formant,  comptant, vivant, provoquant, jouant. Il faut ajouter les quatre ternaires (ou triades comme disait Gide), trois accumulations (annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l'ascétisme ; une identité de goûts, de besoins, d'habitudes, de dangers, d'apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire ; dans le peuple, dans l'armée, dans le temple, au bagne, sur le trône), une opposition (parfois beaux, souvent affreux). Les conjonctions et les adverbes subdivisent la phrase en exprimant  des explications, des restrictions, des additions, des comparaisons, des raisons, des conclusions, etc. 
Cette longue phrase sert à donner une vision analytique des invertis.

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Le Livre de Poche Classique, 1993, p. 75-77.

Voir aussi la longue phrase de Proust sur la Race maudite, esquisse du texte de la RTP sur les invertis,  dans Contre Sainte-Beuve, Folio Essais, 1987, p. 249-253. C'est une phrase de 146 lignes, mais avec sept points-virgules seulement !