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dimanche 6 septembre 2026

il n'a pas plu depuis sept semaines

"J'écris sur un banc de pierre, dans un bourdonnement vague. Il est midi. Le soleil achève de tuer les lilas. Même les oiseaux ne s'affairent plus et ne chantent qu'à mi-voix comme s'ils se parlaient à eux-mêmes. Il n'a pas plu depuis sept semaines. On ne peut labourer tant la terre est dure. Sommes-nous en avril ou en août ? Des nuées d'orage se concentrent du côté de la mer. Et tout à coup je me retrouve au cœur d'un été d'autrefois, torride et mortellement triste. L'adolescent ne transmuait pas en joie toute cette lumière. La route que je regarde en ce moment, enjambant un coteau lointain, m'était en ce temps-là le signe d'une interdiction de fuite. C'est ma paix de ce matin que le printemps reflète, la paix de mon déclin, comme jadis les les sauterelles et les grillons des aoûts accablants jetaient vers l'azur la plainte d'un être jeune et désespéré. Mais ce n'est pas la réponse à la question posée : si aucun regard humain, si aucune oreille ne percevait plus rien du monde, chaque saison aurait-elle son visage singulier et irremplaçable ?"
François Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 703. 

lundi 29 juin 2026

François Mauriac célébrant les chênes dans "Le Mystère Frontenac"

"Chasseur, je ne l'ai jamais été. Adolescent, il m'importait peu que les palombes ne passent pas. J'avais un livre dans ma gibecière, un Balzac presque toujours, d'une édition qui appartenait à mon père et qui a paru du vivant de Balzac avec des titres que je ne retrouve pas tous dans les œuvres complètes. Notre chasse était rustique, plus que celle du cousin, beaucoup plus éloignée aussi, au fond d'une lande sauvage et perdue, sous des chênes très antiques qu'il me souvient d'avoir célébrés dans Le Mystère Frontenac et qu'ont anéantis les derniers incendies « dus à la malveillance » : les hommes assassinent aussi les arbres."
François Mauriac, Mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 452.  

"Et là-bas, au pays des Frontenac et des Péloueyre, au-delà du quartier perdu où les routes finissent, la lune brillait sur les landes pleines d'eau ; elle régnait surtout dans cette clairière que les pignadas ménagent à cinq ou six chênes très antiques, énormes, ramassés, fils de la terre et qui laissent aux pins déchirés l'aspiration vers le ciel. Des cloches de brebis assoupies tintaient brièvement dans ce parc appelé « Parc de l'Homme » où un berger des Frontenac passait cette nuit d'octobre. Hors un sanglot de nocturne, une charrette cahotante, rien n'interrompait la plainte que, depuis l'océan, les pins se transmettent pieusement dans leurs branches unies. Au fond de la cabane, abandonnée par le chasseur jusqu'à l'aube, les palombes aux yeux crevés et qui servent d'appeaux, s'agitaient, souffraient de la faim et de la soif. Un vol de grues grinçait dans la clarté céleste. La Téchoueyre, marais inaccessible, recueillait dans son mystère de joncs, de tourbe et d'eau les couples de biganons et de sarcelles dont l'aile siffle. Le vieux Frontenac ou le vieux Péloueyre qui se fut réveillé d'entre les morts en cet endroit du monde, n'aurait découvert à aucun signe qu'il y eût rien de changé au monde. Et ces chênes nourris depuis l'avant-dernier siècle des sucs les plus secrets de la lande, voici qu'ils vivaient, à cette minute, d'une seconde vie très éphémère, dans la pensée de ce garçon étendu au fond d'une chambre de Paris, et que son frère veillait avec amour."
Dans Le Mystère Frontenac de François Mauriac.

jeudi 25 juin 2026

l'enfance sans culture de François Mauriac

"Dans l'ordre profane, j'ai longtemps reproché à ceux qui instruisirent mon enfance leur manque de culture que je rendais responsable de mon propre dénuement spirituel. Je fus jaloux en secret de ce qu'avait été l'enfance d'André Gide, par exemple, dans un milieu où le souci de connaître les grands textes et de se tenir à un certain niveau de pensée inclinait l'esprit de l'enfant à chercher partout le meilleur. J'enviais surtout les élèves d'Alain, ceux qui avaient été initiés dès le commencement de leur vie aux grands anciens, alors qu'il ne s'agissait pour mes maîtres  que de savoir ce qu'il fallait savoir pour être reçu au baccalauréat. Je suis né, j'ai été élevé sans que personne jamais n'ai songé à me lire certaines pages essentielles, et encore moins à me montrer des reproductions de peintres, n'ait eu le souci de former mon goût, — mais seulement de me tenir en lisière, de telle sorte que je ne puisse m'éloigner des routines en quoi tenait toute cette religion bourgeoise de ces bonnes gens pour qui un sou était un sou, comme on dit, mais pour qui Shakespeare n'était qu'un nom, et qui n'avaient aucune idée de ce qui tient dans le mot culture, aucun respect pour ceux qui la transmettent, qui n'y attachaient aucun prix ; et leur religion même épousait le lit étroit dans lequel coulaient de médiocres calculs, des pensées de lucre à l'échelle de l'éternité."
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 788-789. 

mercredi 24 juin 2026

comment François Mauriac s'est préparé à la mort

"Mais comment se préparer à la mort si nous n'y pouvons arrêter notre pensée ? Je sais aujourd'hui ce que j'ignorais à l'âge de la licence ès lettres : cette préparation se confond avec le détachement. Se préparer à la mort, c'est dénouer nous-mêmes un à un, les liens qui nous tiennent, c'est rompre le plus d'amarres que nous pouvons, de telle sorte que lorsque le vent se lèvera tout à coup, il nous entraînera sans que nous résistions. Détachement qui s'accomplit au-dedans de nous et ne se trahit pas au-dehors. Notre vie extérieure n'en est pas affectée. En ce qui concerne les êtres, nous n'avons pas d'ailleurs à nous en soucier : ce sont eux qui nous quittent, ils prennent pour eux toute la peine de l'arrachement. Un jour nous nous apercevons qu'il n'y a plus personne, sauf les créatures qui tiennent à nous jusqu'à se confondre avec nous. Il n'y aura plus personne d'étranger, il n'y aura plus personne venu d'ailleurs."
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 685-686. 

samedi 20 juin 2026

le pays de mon enfance n'existe plus qu'au dedans de moi

"Le pays de mon enfance n'existe plus qu'au dedans de moi. Il faut que je rouvre certains de mes livres pour retrouver les maisons où j'ai tant lu et songé et que j'ai peuplées de mes créatures. Il ne reste que quelques pierres noircies de la vieille demeure où souffrait Thérèse Desqueyroux dans ce « Quartier » perdu de Jouanhaut (qui s'appelle Argelouse dans le livre) et la métairie très humble sous ses chênes vénérables où ont vécu mes ancêtres oubliés, et qui ne se distinguait des autres que par une cheminée un peu mieux ornée. Cette métairie du Pujo reliée au reste du monde par des chemins de sable, il faudra désormais que je ferme les yeux pour la revoir, car elle aussi, depuis plusieurs années, n'est plus que cendre et que poussière, comme ceux qui y vécurent du temps que les loups hurlaient dans les nuits glacées et que mon aïeule lisait les premiers romans d'Alexandre Dumas, à la lueur d'une chandelle de résine."
Dans Journal V de François Mauriac, 26 août 1947.

samedi 13 juin 2026

cet endroit auquel je songe, effacé à jamais

"Personne jamais ne verra plus ce visage consumé de la lande à cet endroit auquel je songe, qui est effacé à jamais. Je sais bien que la terre est cette ardoise d'écolier où chaque génération trace des signes que la suivante effacera. Il subsiste tout de même des jardins où les anciens se reconnaîtraient s'ils y revenaient, des maisons où ils pourraient se diriger les yeux fermés : c'est ce qui m'attache encore à certains lieux de ce monde. Mais tout a été dit par Proust de ce que j'exprime ici, dans la dernière phrase de du Côté de chez Swann qui réalise, il me semble, le miracle du style, puisque l'œuvre la plus complexe de la littérature romanesque française y tient dans le raccourci de quelques mots. Que de fois l'aurai-je citée et je ne me retiens pas de la citer encore : « Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues sont fugitives, hélas, comme les années. »"
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 673. 

vendredi 12 juin 2026

François Mauriac et Roger Martin du Gard

"Martin  du Gard... Nous nous sommes rencontrés rarement mais nous étions attentifs l'un à l'autre,  adversaires fraternels. Il ne me passait rien dans un certain ordre : c'est que la guerre de religion dont je parlais régnait entre nous : sans haine, je le crois de sa part, et je puis l'assurer de la mienne.  Cet obstacle nous séparait : cette réponse différente que nous avions donnée, lui et moi, à la question posée dès le départ et qui presse l'écrivain, né, comme nous deux, en pays chrétien, d'une lignée bourgeoise et conservatrice : seras-tu docile ? ou vas-tu t'insurger ? Jean Barois [Par son testament, jusqu'après sa mort, le libre penseur Jean Barois aura vaincu le croyant torturé par le néant] fut la première réponse du jeune Martin du Gard, et Les Thibault ont formé livre après livre le dossier définitif que ce fils de la grande bourgeoisie  a constitué contre sa classe avec une conscience scrupuleuse, servie par une technique sans défaut. Par là nous avons été proches l'un de l'autre : nous avons, sur le plan social et politique, pareillement réagi, — mais je le répète : notre guerre fut une guerre de religion."
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 693. 

mercredi 10 juin 2026

François Mauriac, Le dernier taureau


"Si nous choisîmes ce dimanche-là, comme but de notre promenade, à plus de cent kilomètres, le bourg landais de Saint-Vincent-de-Tyrosse, ce fut bien moins pour la corrida qui s'y donnait, que pour le prétexte de suivre une route aimée entre toutes : celle qui, de Langon à Bayonne, par Bazas, Captieux, Roquefort, Tartas, Mont-de-Marsan, traverse la forêt de pins et de chênes.
Oui, cette corrida n'était qu'un prétexte. Les ayant beaucoup aimées dans ma jeunesse, depuis la guerre je n'y suis presque plus revenu (une fois à Madrid, deux ou trois fois à Bordeaux). Mais durant les vacances, les chroniques d'une si curieuse verve de don Severo, dans la Petite Gironde, ne me laissent rien ignorer de ce petit monde fanatique. Don Severo est le janséniste de l' « afición » ; il en est le Saint-Cyran : d'une rigueur terrible, impitoyable aux matadors qui ne travaillent pas presque immobiles et dans les cornes du fauve selon l'exemple du grand Belmonte. 
Je fus donc à cette corrida de Saint-Vincent-de-Tyrosse. Il m'a fallu, ce jour-là, crever un de mes derniers ballons, renoncer à l'un de mes derniers plaisirs. Non ! Plus jamais je n'assisterai à une course de taureaux. Sans doute serait-il injuste de les juger toutes sur celle-là qui fut au-dessous du pire, moins par la faute des matadors que par celle d'un bétail exécrable, fuyant, et comme on dit, « manso ». Mais nous eût-il donné de voir une belle corrida et d'applaudir un Martial Lalanda, nous aurions dû tout de même subir ce qui, tout à coup, me paraissait horrible à crier : l'attachement de cette foule assise, inactive, abritée, embusquée, « planquée », à un spectacle dangereux pour l'homme, mortel pour la bête. Quant à cet art que j'ai tant admiré, toute sa science repose sur le leurre : une bête seule contre dix, trompée, dupée jusqu'à la mort... L'étrange est qu'elle s'en aperçoive, parfois, qu'elle le devine. Les taureaux « manso » ne sont si méprisés du public que parce qu'ils savent tout d'avance. L'un d'eux, à Saint-Vincent-de-Tyrosse, ne voulait pas sortir du toril. Et quand on l'eut traîné de force dans le cirque, il semblait faire non, encore, de sa grosse tête d'innocent...
Pourtant ce qui m'arracha ce vœu : « Je n'y reviendrai jamais plus... », ce ne fut pas tant cette horreur toute physique, ce dégoût, cette pitié, ni même la honte que me donnait la présence des Anglais venus de Biarritz — de ce garçon surtout dont le beau visage était comme durci par le mépris. Non, la raison de mon désenchantement, elle m'apparut tout à coup : impossible d'ignorer, aujourd'hui, de quoi notre goût pour les corridas est le signe. Nous savons, nous ne pouvons plus ne pas savoir ce que dissimule dans son cœur cette foule qui hurle autour d'une bête couverte de sang." 
Dans Journal III, 1940, de François Mauriac.

J'ai assisté à une seule corrida, c'était en juillet 1957, aux arènes de Palma de Mallorca. Ce jour-là toréait Ordoñez, le grand toréador, et il obtint deux oreilles et la queue. Ce qui est inoubliable aussi, c'est d'avoir entendu El gato montés, ce magnifique pasodoble.

samedi 6 juin 2026

François Mauriac et la poétesse Marie Noël

"Pourquoi suis-je demeuré loin de Marie Noël jusqu'à ce jour ? C'est que plus nous avons aimé la poésie dans le temps de notre jeunesse et plus nous sommes les prisonniers de ceux qui l'incarnaient pour nous. Notre cœur se referme sur ces inspirés préférés à tous les autres. À partir d'un certain âge, nous n'accueillons plus personne.
Paul Valéry, au déclin de la Grande Guerre, aura été le dernier qui aura, en quelque sorte, forcé ma mémoire. Même Apollinaire sera resté sur le seuil. Depuis Valéry, aucune voix ne s'est plus mêlée au chœur familier de mes poètes : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Claudel, Jammes, Anna de Noailles. En ce qui concerne Marie Noël, peut-être cédais-je aussi à une prévention : je m'en faisais l'idée d'une Eugénie de Guérin, mais sans Maurice. Or c'est Maurice que j'aime dans Eugénie. 
Elle est de ces poètes comme il n'en existe presque plus chez nous, qui échappent aux exclusives de l'avant-garde, qui sont aimés de ceux qui les aiment en dehors de toutes les considérations d'écoles et de modes littéraires. Même ses lecteurs qui n'ont part ni à sa foi ni à son espérance bénéficient de l'amour qui l'a portée elle-même, qui l'a soutenue, qui lui a inspiré les chansons dont elle berçait sa souffrance et la nôtre. Car nous sommes tous pareils, en dépit de nos vies différentes ; et tous les cœurs d'une certaine race auront eu la même histoire."
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 667 et 670. 

Suzanne Julliard, Anthologie de la poésie française, Paris, Éditions de Fallois, 2002. Marie Noël, pages 986-992.  

les regards qui se posent sur nous

"Il est un temps de la vie  où nous ne souffrons pas des regards qui se posent sur nous, et il est un autre temps où le vieillard paierait cher pour posséder l'anneau qui rendait Gygès invisible."
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 646.
Yo también. 

lundi 25 mai 2026

François Mauriac et la musique de Mozart

   "Voici le miracle : en dépit de ce qu'il a souffert, le chant joyeux de Mozart ne s'est jamais interrompu... Ce chant d'alouette dans le soleil appelle pourtant les larmes. Recouverts à demi par des fusées de rire, au-delà de cette rumeur de fêtes et de danses, nous entendons une plainte étouffée, un sanglot retenu, l'aveu d'une douleur qui n'est que pour lui seul et pour ceux qui sont dignes de l'entendre.
   Et sans doute on me répétait : 
   — Mozart ? C'est la musique pure qui n'a d'autre signification qu'elle-même ; gardez-vous d'y chercher l'expression d'un drame individuel...
   Il se peut ; mais, pour moi, à mesure que je le découvrais, comme on se rapproche d'une source, je ne cessais d'entendre de plus en plus distincts, les battements de son sang : dans celles de ses œuvres qui me sont chères entre toutes : le Quintette en la majeur avec clarinette, le Quintette en sol mineur, le Divertimento en mi bémol majeur, dans les quatuors, dans les concertos pour piano et orchestre, Mozart se livre ; il nous donne son cœur tendre et déchiré, mais avec une retenue, avec une pudeur, avec de brusques fuites, avec des feintes dont, après lui, le secret fut perdu."
Dans le Journal II, 1937, de François Mauriac.

Quintette à cordes (n° 5) en sol mineur, K. 516, 16 mai 1787.    
"Dans le vide laissé par Nancy [Storace] et ses amis anglais, par la mort de Hatzfeld, dans l'angoisse relative à son père (car Wolfgang a trop de cœur pour se souvenir de tout ce qui l'éloigne de Léopold, dès qu'il le sait malade), Mozart éprouve à nouveau le besoin d'une effusion musicale plus intime ; encore une fois, c'est aux cordes seules qu'il se confie. Coup sur coup, il écrit deux Quintettes : celui en UT (K. 515), le 19 avril ; et celui en sol mineur (K. 516), le 16 mai, qui respire une douleur plus intense, comme si le premier n'avait pas réussi à exorciser son angoisse."
"La lettre à Léopold [son père est gravement malade ; il mourra le 28 mai] où Wolfgang médite sur la mort est du 4 avril 1787, et l'on pourrait supposer que le Quintette à cordes (n° 4) en ut majeur exprime une Stimmung [état d'âme] assez voisine ; c'est lui, peut-être qui mériterait à juste titre ce surnom de « Quintette de la Mort » donné par Ghéon au Quintette en sol mineur. Il s'achevait sur une victoire difficilement obtenue, mais qu'on pouvait croire durable. Or il n'en est rien ; l'incoercible angoisse qui anime, un mois plus tard, le Quintette en sol mineur, montre à quelle profondeur Mozart est ébranlé. Par les coups de la mort [celle de Hatzfeld], sans doute, par le départ de Nancy [Storace], par la désaffection consommée du public viennois, par d'autres causes inconnues de nous, qui ont pu venir plus tard et ruiner la paix difficilement retrouvée en avril ; si l'ébranlement avait été facile à localiser, s'il n'avait au moins éveillé d'intimes sources tragiques au cœur de Mozart, il n'aurait pu écrire ce nouveau Quintette, commandé par le même rythme obsédant de batterie qui marquait déjà le précédent."
Jean et Brigitte Massin, Wolfgang Amadeus Mozart, Paris, C.F.L., 1959, p. 463-464 et 1041. 

lundi 13 avril 2026

Euclide et la Tentation de st Antoine de Flaubert dans "La Robe prétexte" de François Mauriac

"Sous la lampe, mon occupation officielle était la géométrie qui m'eût peut-être séduit si je l'avais découverte à nouveau comme l'enfant Pascal. Mais je n'attendis point la trente-deuxième proposition d'Euclide pour glisser l'austère livre sous une Tentation de saint Antoine de Flaubert - témérité sans nom puisque, à l'autre bout de la salle, sœur Marie-Henriette faisait à grand-mère et à tante une lecture divertissante. C'était un ouvrage de l'Œuvre des bons livres : le Secret de la vieille demoiselle, par Marlitt. mais comme il était marqué de l'R qui signifie : poison dangereux pour la jeunesse, sœur Marie-Henriette lisait à voix presque basse et ne me détournait pas de m'enivrer des confidences que fait à Antoine l'Hélène des Troyens : « Un soir, debout, et le cistre à la main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et les coupes de vin chaud fumaient... »"
Dans La Robe prétexte de François Mauriac.

Hélène :
Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour que je l'amuse.
Un soir, debout, et le sistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et les coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra sans que la porte fut ouverte.
Simon le Magicien : 
C'était moi ! je t'ai retrouvée !
La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoïa, Barbelo, Prounikos ! Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils l'attachèrent dans un  corps de femme. 
Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poète Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère, l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous les visages.
Flaubert, La Tentation de saint Antoine, Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres I, 1951, p. 123. 

La trente-deuxième proposition d'Euclide :
Ayant prolongé un côté d'un triangle quelconque, l'angle extérieur est égal aux deux angles intérieurs et opposés; et les trois angles intérieurs du triangle sont égaux à deux droits.

dimanche 12 avril 2026

Gustave de Galard, peintre, mentionné dans "Les Anges noirs" de François Mauriac


Gustave de Galard, Portrait de Mme Antoine Merman, née Marie-Caroline Batré (1791 - 1852)
© Musée des Beaux-Arts de Bordeaux
-
"Entre les grandes consoles de faux Boulle, les fauteuils couverts de housses étaient rangés contre les murs, au-dessous d'assez bons portraits de la famille Du Buch, par ce peintre bordelais de la Restauration, de Gallard (sic). Le lustre, enveloppé de mousseline, se reflétait dans un épais guéridon Empire couvert d'albums, de photographies, de jeux de dames, de stéréoscopes. Et, parmi tous ces objets, il y avait aussi le chapeau du curé, étrange, cabossé, pareil à une chauve-souris morte."
Dans Les Anges noirs de François Mauriac.

Gustave de Galard (L'Isle-Bouzon, 1779 - Le Bouscat, 1841), peintre, lithographe, caricaturiste. Tableaux au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

vendredi 10 avril 2026

un vers de Baudelaire cité dans "Le Baiser au lépreux" de François Mauriac

"Jean Péloueyre ne dormit guère cette nuit-là. Ses fenêtres étaient ouvertes sur la laiteuse nuit - la nuit plus bruyante que le jour à cause des coassantes mares. Mais les coqs surtout ne cessent de chanter jusqu'à l'aube, fatigués d'avoir salué l'obscure et trompeuse clarté des étoiles. Ceux du bourg avertissent ceux des métairies qui, de proche en proche, répondent : « C'est un cri répété par mille sentinelles... » Jean veillait, se berçant de ce vers indéfiniment marmonné."
Dans Le Baiser au lépreux de François Mauriac.

C'est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, dixième strophe des Phares.

jeudi 9 avril 2026

le peintre Talpino évoqué dans "La Robe prétexte" de François Mauriac

"Dès lors en de fidèles cartes postales, il [José Ximénès, ami du narrateur] me démontra sa méthode. Il s'était façonné une âme si détachée de tout que la curiosité demeurait l'unique sentiment un peu vif qu'on y pût découvrir. J'ai retrouvé quelques-unes de ces cartes qu'avec tant de bonne foi j'ai méditées. Celle-ci est de Bergame et représente le tombeau d'une princesse morte avec, au verso, ce texte de José : « Comme une tiède pluie rayait l'après-midi, je l'ai vécu dans un petit musée silencieux où ne vient personne. Aucun chef-d'œuvre catalogué ne m'y oblige à contrôler mon émotion. Mais toujours je me souviendrai d'un visage mortellement triste, signé par un peintre qui m'est inconnu : Talpino. »"
Dans La Robe prétexte de François Mauriac. 

un distique d'Esther de Racine, cité par François Mauriac, dans "Le Baiser au lépreux"


La rencontre d'Esther et du roi Assuérus
(image générée par ChatGPT)
-
"Après le dîner, Jean Péloueyre traversa le village. Il s'observait pour ne faire aucun geste et ne pas se parler à lui-même. Raide, officiel, il saluait chaque groupe devant les portes, soudain silencieux à son approche, comme les grenouilles d'une mare ; mais aucun rire ne fusa. Enfin, les dernières maisons dépassées, sur la route blême encore, entre deux noires armées de pins qui soufflaient sur lui une haleine d'étuve et dont les milliers de pots emplis de gemme parfumaient comme des encensoirs la cathédrale sylvestre, il put rire, secouer les épaules, faire craquer ses doigts, crier : « Je suis un Maître, un Maître, un Maître ! » et répéter en marquant la césure ce distique : « Par quels secrets ressorts - par quel enchaînement - le ciel a-t-il conduit - ce grand événement ? »"
Dans Le Baiser au lépreux de François Mauriac

Le fier Assuérus couronne sa captive,
Et le Persan superbe est aux pieds d’une Juive !
Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement 
Le ciel a-t-il conduit ce grand événement ?
Racine, Esther, acte I, scène 1.   

mercredi 8 avril 2026

la course de taureaux dans "La Robe prétexte" de François Mauriac


Francisco de Goya, Caballo derribado por un toro

"Après l'examen écrit [du baccalauréat], dans un dimanche torride, José [Ximénès, un ami, camarade de classe] m'entraîna à des courses de taureaux. D'abord, il se lamenta de voir une foule morne et noire où n'éclataient pas, comme dans son pays, ne neigeuses mantilles, des fleurs de grenades, et qui ne palpitait pas de ses milliers d'éventails ; mais dès que le paseo eut déroulé ses pompes barbares, il n'entendit plus les jugements imbéciles du peuple. La furieuse joie de son cœur s'exprimait en un espagnol sauvage et guttural. Il trépignait, il tendait les mains vers Bombita debout, à côté de la bête foudroyée. Le cirque découpait dans le ciel une sphère d'azur sombre où les hirondelles avaient peur et volaient plus haut. J'y baignais mes regards blessés par le sable ardent, taché de sang noir. [...] José criait près de moi. Il jeta dans l'arène les bleuets de sa boutonnière, un mouchoir de soie ardoise dont l'odeur de cyclamen et de géranium traîna un instant autour de nous, me fit oublier la foule hurlante, ce cheval aplati sur le sable et dont le vieux cuir, par endroit, frémissait encore."
Dans La Robe prétexte de François Mauriac, chap. XXIV. 

Bombita (Tomares, 1879 - Séville, 1936), matador espagnol.
Hans Meinke, Juan Carrete Parrondo, Javier Belmonte, Goya, Esplendor del grabado, 2008, p. 261 pour l'eau-forte, aquatinte brunie et pointe sèche. Voir ci-dessus.

Autre référence à la tauromachie dans Les Anges noirs de Mauriac :
"La querelle s'arrêta du coup. Chaque regard se fixa sur Andrès toujours appuyé à la rampe et qui soufflait immobile comme lorsque le taureau, avec l'épée dans le garrot, flageole, ne tombe pas."

lundi 6 avril 2026

et revoilà Thérèse !


"Sur une chaise de fer appuyée à un réverbère, une femme était assise, le buste droit, la tête rejetée, la gorge blanche comme offerte au couteau. Elle [Thérèse] se croyait bien seule : son  attitude, ce soupir exhalé à longs intervalles, c 'était la créature au abois, quand aucun regard étranger ne l'oblige à sauver la face, à tenir le coup, la créature sans retouche, enfin, et telle que la douleur la façonne, la pétrit.
[...]
Elle s'arrêta au bord du trottoir, là où finissent les arbres.
- Vous voyez ce banc ? Nous nous y sommes assis en juillet dernier, un soir. C'est fini.
Elle se tut ; elle attendait d'être interrogée. Mais comme Alain ne trouvait aucune parole :
- Je ne sais pourquoi je me livre ainsi. Ce n'est pas dans ma nature... Vous m'avez fait du bien, ajouta-t-elle, et après l'avoir dévisagé :
- Puis-je vous donner ma carte ?
Elle fouilla son sac et ne découvrit pas ce qu'elle cherchait.
- Je vais vous dicter mon nom et mon adresse, à tout hasard : Thérèse Desqueyroux, 11 bis, quai d'Orléans. Vous l'oublierez ?
- Oh ! dit-il, c'est un nom de chez nous.
Alain, dans le taxi qui le ramenait, revoyait la figure de la femme sans lèvres, au nez court, figure usée, rongée, polie comme un caillou : toujours leur folie, la même folie, toujours la poursuite épuisante, toujours ces êtres qui se pourchassent [...]."
François Mauriac, Dans Ce qui était perdu, 1930.

Avec les deux romans Thérèse Desqueyroux (1927), La Fin de la nuit (1935), et les deux nouvelles Thérèse chez le docteur, Thérèse à l'hôtel (les deux nouvelles prépubliées dans Candide en 1933),  Thérèse Desqueyroux est encore évoquée très succinctement dans quatre pages du roman ci-dessus cité. Elle n'intervient pas dans le roman. Thérèse est pour Mauriac une véritable obsession. Il avait assisté en 1906 au procès de Henriette-Blanche Canaby, l'empoisonneuse à l'arsenic, le modèle de Thérèse.

vendredi 3 avril 2026

une gravure de Beauvalet citée dans "La Robe prétexte" de Mauriac

"Ce fut donc le cœur bien triste que, l'après-midi, je cherchai une cachette. Je savais qu'il était défendu de se réfugier dans la maison. Pourtant j'errai de salle en salle, plein d'une souffrance que je n'avais encore jamais éprouvée. Camille avait laissé la porte de sa chambre ouverte. J'y pénétrai. Les volets clos ne laissaient entrer que peu de jour. C'était la chambre de campagne avec un trumeau sur la cheminée, des sièges Louis-Philippe comme on en voit dans les aquarelles d'Eugène Lamy. Il y avait au mur une Vierge en plâtre peint, des accessoires de cotillon, et cette gravure où un jeune homme adresse au pigeon voyageur ce délicieux et suprême conseil : 
                Pars, confident discret, pars, mais dans le voyage
                Évite le chasseur et le cruel vautour.
                Souviens-toi que ton rôle est de servir l'amour,
                Et qu'un baiser d'Agnès est le prix du message.
On y voyait aussi le prince impérial, frisé comme un mouton et recevant la supplique d'un grenadier, avec cette légende : Je la remettrai à mon père." 
Dans La Robe prétexte de François Mauriac.

Ce délicieux conseil est la légende d'une gravure de Pierre Nicolas Beauvalet (1750-1818), d'après François Boucher (1703-1770).

mercredi 1 avril 2026

ne pas laisser de traces

"Mais la vie merveilleuse s'était retirée de la chambre d'Isa ; et au bas de l'armoire, une paire de gants, une ombrelle avaient l'air mort. Je regardais la vieille cheminée de pierre qui porte, sculptés sur son tympan, un râteau, une pelle, une faucille et une gerbe de blé. Ces cheminées d'autrefois, où peuvent flamber des troncs énormes, sont fermées, pendant l'été, par de vastes écrans de toile peinte. Celui-ci représentait un couple de bœufs au labour qu'un jour de colère, étant petit garçon, j'avais criblé de coups de canif. Il n'était qu'appuyé contre la cheminée. Comme j'essayais de le remettre à sa place, il tomba et découvrit le carré noir du foyer plein de cendre. Je me souvins alors de ce que m'avaient rapporté les enfants sur cette dernière journée d'Isa à Calèse : « Elle brûlait des papiers, nous avons cru qu'il y avait le feu... » Je compris, à ce moment-là, qu'elle avait senti la mort approcher. On ne peut penser à la fois à sa propre mort et à celle des autres : possédé par l'idée fixe de ma fin prochaine, comment me fussè-je inquiété de la tension d'Isa ? « Ce n'est rien, c'est l'âge », répétaient les stupides enfants. Mais elle, le jour où elle fit ce grand feu, savait que son heure était proche. Elle avait voulu disparaître tout entière ; elle avait effacé ses moindres traces. Je regardais, dans l'âtre, ces flocons gris que le vent agitait un peu. Les pincettes, qui lui avaient servi, étaient encore là, entre la cheminée et le mur. Je m'en saisis, et fourrageai dans ce tas de poussière, dans ce néant."
François Mauriac dans Le Nœud de vipères.