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jeudi 19 mai 2022

Olga Tokarczuk et la tendresse

"J'écris de la fiction, mais celle-ci n'est jamais privée d'assise, elle ne vient pas de nulle part. Quand j'écris, je dois tout ressentir en moi. Je dois être traversée par tous les êtres et tous les objets présents dans le livre, par tout ce qui est humain et tout ce qui ne l'est pas, ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas. Je dois voir de près chaque chose et chaque personne avec le plus grand sérieux pour les doter d'existence en moi et les personnaliser.
C'est précisément à cela que me sert la tendresse, parce qu'elle est l'art de concrétiser un ressenti affectif partagé, elle est donc une découverte permanente de ressemblances. Concevoir un roman consiste à ne cesser de donner vie, à faire exister toutes ces particules du monde que sont les expériences humaines, les situations vécues, les souvenirs. La tendresse personnalise tout ce vers quoi elle se porte, elle lui donne la parole, lui assure de l'espace et du temps pour exister, elle lui permet de s'exprimer."
Olga Tokarczuk, Le tendre narrateur. Discours du Nobel et autres textes, Paris, Les Éditions Noir et Blanc, 2020, p. 38-39.

mardi 26 avril 2022

le pied en trop dans "Le repas de noces" de Bruegel


 Peter Bruegel l'Ancien, Le repas de noces 
moitié droite du tableau
Vienne, Kunsthistorisches Museum
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" - Est-ce que vous voyez ici [dans un tableau de Bruegel] quelque chose de bizarre ? lance Ida [guide de touristes dans un musée], laissant son auditoire suspendu à ses lèvres.
Et tous d'explorer le tableau avec une attention redoublée. Un tel y voit une chose, son voisin une autre : un drôle de couvre-chef, une énorme [?, petite] louche en bois, des guêtres qui moulent les mollets ; pour dire vrai, tout est bizarre dans ce tableau. Le monde qui y est représenté est, bien sûr, très simplifié, mais il foisonne de détails ; ils ne sont pas certains d'avoir trouvé la bonne réponse. Et ils dodelinent de la tête, suspendus à ses lèvres.
- Eh bien, ici, il y a un pied de trop, lâche-t-elle lentement, son index pointé sur le pied incriminé."
Olga Tokarczuk, Blanche contrée, dans Récits ultimes, Le Livre de Poche, 2021, p. 88.

Pour le tableau : 
Charles de Tolnay, Piero Bianconi, Tout l'œuvre peint de Bruegel l'Ancien, Paris, Flammarion, 1968, pl. LVII.

jeudi 21 avril 2022

les 14 saints protecteurs dans "Paraskewia, La Parque" d'Olga Tokarczuk

"J'allais de temps en temps dans cette petite église. Je m'asseyais au premier rang, et je contemplais le tableau.
On y voit quatorze saints protecteurs avec leurs attributs, qui permettaient jadis de les identifier au premier coup d'œil mais qui, de nos jours, ne disent plus grand chose à quiconque. Mais moi, j'avais déniché à la bibliothèque un livre avec des explications et, comme ça, je savais ce que j'avais devant les yeux. 
Sur ce tableau, les saints qui entourent l'Enfant Jésus sont représentés comme des invités venus assister à un baptême. Tout en bas, on voit saint Eustache agenouillé devant un cerf avec un crucifix entre les bois. À côté, c'est saint Christophe, le géant portant l'Enfant Jésus sur son épaule, comme s'il arborait un trophée de chasse. Juste au-dessus, il y a saint Gilles. De sa main percée d'une flèche par ses persécuteurs, il caresse une biche apprivoisée. Juste à côté, on trouve saint Cyr - un modeste garçon, qui porte une écuelle. Un peu au-dessus de lui se tient Marguerite d'Antioche, vénérée par les femmes enceintes et représentée toujours à côté d'un petit monstre, un dragon peut-être. La sainte suivante, avec une coupe à la main, vêtue d'une robe rouge et appuyée contre une tour, c'est sainte Barbe, la garante d'une bonne mort. Sainte Catherine d'Alexandrie, la tête levée vers le ciel, porte la roue de son supplice, qui se serait brisée miraculeusement. Vient ensuite saint Blaise, coiffé de la mitre d'évêque ; il aurait, paraît-il, retiré une arête de poisson de la gorge d'un garçonnet. Ah, voici saint Guy ! Il guérissait les gens possédés du démon. Sur ce tableau, il tient le chaudron plein d'huile bouillante dans laquelle il a été plongé. À ses côtés, un homme cloué à un tronc d'arbre : saint Pantaléon. En dessous, on voit un homme qui tient sa tête coupée à bout de bras, telle une offrande : c'est saint Denis, le premier évêque de Paris. À côté de saint Denis se tient saint Érasme, qui porte ses intestins enroulés autour d'un treuil. Et aussi saint Georges, que tout le monde connaît bien. Et enfin, ce beau jeune homme au doux visage, le corps criblé de flèches, c'est saint Sébastien, patron des pestiférés." 
Olga Tokarczuk, Paraskewia, La Parque, dans le recueil Récits ultimes, Le Livre de Poche, 2021, p. 225-227. J'ai abrégé le texte. Saint Cyr, c'est saint Cyriaque. Saint Acace n'a pas été nommé, mais remplacé par saint Sébastien. 
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En Lorraine, le culte des 14 saints protecteurs ou auxiliaires, ou encore appelés intercesseurs, s'est surtout propagé dans la partie germanophone. En voici quelques lieux : Altkirch (Rahling), Basse-Vigneulles, Folschviller, Heckling,  Hombourg-Haut, Launstroff, Montenach, Soucht. 

mardi 1 février 2022

le temps de la chienne Lalka par Olga Tokarczuk

Le temps des animaux est toujours le présent.
Lalka est une chienne au long poil roux. Ses yeux marron s'allument parfois de reflets rouges. C'est Misia que Lalka aime le plus. Elle s'efforce de la garder constamment à la portée de son regard rouquin, elle l'accompagne au puits, au potager, sort avec elle sur la grand-route pour observer le monde.
Lalka ne pense pas comme Misia ou comme un autre humain. Sous ce rapport, un abîme sépare Lalka de Misia. Pour penser, il faut avaler le temps, intérioriser le passé, le présent, l'avenir, ainsi que leurs perpétuelles mutations. Le temps travaille à l'intérieur de l'esprit humain, pas à l'extérieur. Dans le petit cerveau canin de Lalka, il n'existe pas de circonvolution, pas de dispositif apte à filtrer l'écoulement du temps. Lalka habite donc dans le présent. C'est pourquoi, quand Misia s'habille pour aller dehors, Lalka a l'impression qu'elle part pour toujours. C'est pour toujours qu'elle descend à la cave chercher des patates. Quand elle disparaît du champ de vision de Lalka, elle disparaît à jamais. Le chagrin de la chienne est alors infini, elle pose son museau entre ses pattes et elle souffre. 
L'homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l'avenir. De cette manière, il crée le désespoir. Lalka, elle, ne souffre qu'ici et maintenant. 
Le penser humain est indissociablement lié à l'ingurgitation du temps. En quelque sorte, il s'étrangle en permanence avec. Lalka perçoit le monde comme des images statiques peintes par quelque dieu. Pour les animaux, Dieu est un peintre. Il déploie devant eux le monde sous forme de vues panoramiques. Le fond du tableau est constitué d'odeurs, attouchements, goûts et sons qui n'incitent à aucune réflexion. Les animaux n'ont pas besoin de raisonner - les hommes éprouvent parfois quelque chose de semblable dans leurs rêves. Mais à l'état de veille, les humains veulent que la vie ait un sens car ils sont prisonniers du temps. Les animaux rêvent en permanence. Pour eux, le réveil de ce rêve, c'est la mort.
Olga Tokarczuk, Dieu, le temps, les hommes et les anges, Paris, Éditions Robert Laffont, 1998, p. 286-287. 

vendredi 3 décembre 2021

ste Barbe, st Jean Népomucène, st Florian, ste Thècle, l'archange Michel

"L'été, au manoir de Wojslawice et dans les fermes attenantes, les enfants tombent malades, mais uniquement ceux des néophytes, le mal n'atteint pas ceux des paysans. Il en meurt plusieurs. À commencer par la fillette des Pawlowski, elle n'a que quelques mois, puis Wotjtuś Majewski, et ensuite sa sœur de sept ans. Quand arrive le mois d'août, au plus fort de la chaleur, il n'est pas de famille qui n'ait été touchée par une mort d'enfant. Mme Kossakowska fait venir un médecin de Zamość, mais celui-ci se montre impuissant. Il conseille de poser des compresses chaudes sur le dos et la poitrine des malades. Il ne parvient pas à sauver la petite Zosia Szymanowska que parce qu'il lui fait un trou dans la gorge quand elle commence à étouffer. C'est une maladie qui passe d'un enfant à l'autre ; d'abord il tousse, ensuite il a de la fièvre et enfin il étouffe à force de tousser. Mme Kossakowska participe aux modestes petites funérailles. On creuse les tombes dans le cimetière catholique de Wojslawice, mais, conscient de leur différence, un peu à distance des autres. À la fin du mois d'août, il y a quasiment un enterrement par jour. Marianna Potocka en est tellement effrayée qu'elle fait construite de petites chapelles  aux cinq octrois du bourg pour le protéger du mal : sainte Barbara des orages et des incendies, saint Jan Nepomucen des inondations, saint Florian du feu et sainte Thècle d'Iconium de toutes les épidémies. Une cinquième chapelle est dédiée à l'archange Michel pour qu'il protège la petite localité de tout mal, malédiction ou mauvais sort."
Olga Tokarczuk, Les Livres de Jakób ou Le grand voyage à travers sept frontières, cinq langues, trois grandes religions et d'autres moindres, Le Livre de Poche, 2021, p. 367-366.

vendredi 26 novembre 2021

À Kamieniec, l'ancien minaret devient une colonne pour la Sainte Mère de Dieu



La cathédrale Saint-Pierre-Saint-Paul et son minaret de Kamianets-Podilskyi, Ukraine
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"Tous les trois [Nahman, Jakób et Salomon Shorr] sont devant la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul de Kamieniec, dans une petite foule plutôt dense qui commente avec émotion  l'installation d'une statue sur une haute colonne. L'événement attire les habitants des villages environnants, de toutes les ruelles proches et éloignées, mais aussi les clients des échoppes de la place, et jusqu'aux prêtres, eux aussi sortis au-dehors pour voir la grue en bois hisser l'effigie dorée. Il y a un instant, tout ce monde discutait  vivement et bruyamment, mais là c'est le silence, la statue s'est mise brusquement à osciller, risquant ainsi de rompre les cordages et de tomber sur la tête des badauds. Ceux-ci reculent un peu. Les ouvriers sont des inconnus, il se murmure qu'ils viendraient de Gdańsk, là où le monument aurait été coulé dans le bronze  puis recouvert d'une épaisse couche d'or avant de voyager tout un mois sur un chariot. La colonne, quant à elle, avait été élevée par les Turcs et, des années durant, elle fut coiffée d'un croissant, les infidèles ayant converti la cathédrale en mosquée. Désormais, la Sainte Vierge était revenue, elle allait dominer la ville et se dresser au-dessus de la tête de ses habitants."
Olga Tokarczuk, Les Livres de Jakób, Le Livre de Poche, 2021, p. 814-813.

jeudi 18 novembre 2021

Olga Tokarczuk et le peintre Jacek Malczewski


Jacek Malczewski (Radom, 1854 - Cracovie, 1929), La Mort
1902, huile sur toile
© Musée National de Varsovie
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"Elle s'est endormie. L'avion reste suspendu dans l'air pur, glacial, qui tue les bactéries. Chaque vol nous désinfecte. Chaque nuit nous purifie. Elle voit un tableau, elle ne connaît pas son titre ; c'est un souvenir qui remonte à son enfance : une jeune femme effleure les paupières d'un vieillard agenouillé devant elle. Ce tableau était reproduit dans un livre d'art qui se trouvait dans la bibliothèque de son père ; elle saurait même indiquer l'endroit exact  - sur l'étagère du bas, à droite, à côté d'ouvrages du même genre. Il lui suffirait maintenant de fermer les yeux pour se trouver transportée dans cette pièce lumineuse, avec un oriel demi-circulaire donnant sur le jardin. Á droite de l'entrée, à la hauteur de son visage, il y avait un interrupteur en ébonite noir ; il fallait saisir le bouton entre le pouce et l'index et, ensuite, le tourner. Il opposait une faible résistance avant de faire un petit clic. Aussitôt, le lustre s'allumait - une espèce de grande roue avec cinq abat-jour de verre en forme de calices allongés. C'était une pièce haute de plafond, et elle n'aimait pas le faible éclairage dispensé par ce lustre. Elle préférait brancher le lampadaire avec l'abat-jour de couleur jaune dans lequel quelques brins d'herbe avaient été noyés - allez savoir par quel procédé ! - et se carrer dans le vieux fauteuil, tendu d'un tissu élimé. Enfant, elle croyait que des boboks, créatures terrifiantes aux formes indéfinies, avaient élu domicile dans son rembourrage. Le livre qu'elle poserait maintenant sur ses genoux - ça y est, ça lui revient ! - est une monographie du peintre Malczewski. Il s'ouvrirait tout seul à la bonne page, celle où une belle jeune femme, portant une faux, ferme avec amour et sérénité les yeux d'un vieillard agenouillé à ses pieds."
Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, Le Livre de Poche, 2021, p. 382-383.

"Déployés sous forme de séries, des thèmes récurrents caractérisent l'univers symbolique de Jacek Malczewski, comme celui de la Mort, omniprésente dès les premières œuvres réalisées (La Mort d'un déporté dans un convoi (1891) jusqu'à la série sur Thanatos commencée en 1898. Femme ailée inquiétante, figée avec sa faux dans la nuit bleutée polonaise (Thanatos I), la mort illustre le mythe de grec de Thanatos et de son frère Hypnos, le Sommeil, qui emportent ensemble le corps des guerriers morts au combat ; femme fatale et plantureuse qui semble se rendre à un rendez-vous amoureux dans un jardin fleuri (Thanatos, 1898-1899), elle dévoile le rapport étroit qu'elle entretient avec l'amour, revêtant ailleurs l'apparence d'une jeune femme séduisante qui vient fermer les yeux de ceux qu'elle emporte (La Mort, 1902).
Jeanne Faton, "Malczewski à Orsay, un peintre symboliste polonais", dans L'Objet d'Art, février 2000, p. 42.

mercredi 17 novembre 2021

pour les gens de mon âge...

"Pour les gens de mon âge, les lieux qu'ils ont aimés, auxquels ils ont appartenu, n'existent plus. Les endroits préférés de leur enfance et de leur jeunesse, les villages où ils passaient leurs vacances, les parcs aux bancs inconfortables où fleurissaient leurs premières amours, les villes d'antan, les cafés, les maisons...Tout cela n'est plus. Même si l'aspect extérieur de ces lieux a été préservé, c'en est d'autant plus douloureux, car cela rappelle une carapace qui ne contient plus rien. Je n'ai plus d'endroit où retourner. C'est comme un emprisonnement. Les murs de ma cellule constituent mon horizon, la limite de ce que je vois. Au-delà s'étale un monde qui m'est inconnu et ne m'appartient pas. Aussi, pour des gens comme moi, la seule possibilité de vie se trouve-t-elle ici et maintenant, car tout avenir nous est incertain, toute idée de futur floue et aléatoire, tel un mirage que le moindre souffle d'air peut détruire."
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, Paris, Libretto, 2019, p. 174.    

mardi 16 novembre 2021

Olga Tokarczuk et saint Hubert, patron des chasseurs

"Hubert, avant de devenir saint, était un vaurien et un dépensier. Il adorait chasser. Il tuait. Un beau jour, à la chasse, il voit sur la tête d'un cerf qu'il s'apprêtait à abattre une croix avec le Christ dessus. Il tombe à genoux et se convertit. Il comprend combien il a péché. À compter de ce jour, il cesse de tuer et devient saint.
Pourquoi ce type a-t-il ensuite été choisi pour être le saint patron des chasseurs ? C'était absurde. Soyons logiques : si les disciples d'Hubert avaient voulu suivre son exemple, ils auraient dû cesser de tuer. Or, c'est tout le contraire, ils en font leur patron, glorifiant ainsi ce qui était son plus grave péché, contre lequel il avait lutté et dont il avait finalement réussi à se libérer. En quelque sorte, ils en avaient fait le patron du péché... J'ai juste émis une hypothèse dans mon esprit  : il s'agissait d'une appropriation par opposition."
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, Paris, Libretto, 2019, p. 246-247.

dimanche 14 novembre 2021

la leçon d'anatomie du Dr. Ruysch par Olga Tokarczuk


 Adriaan Bakker, La Leçon d'anatomie du Dr. Frederik Ruysch, 1670
Amsterdam Museum
copie d'Harriet Backer (1845-1933)
© KUNSTKOPIE.NL
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'Le tableau d'un certain Backer représente Frederik Ruysch à l'âge de trente-deux ans, en train de dispenser sa leçon d'anatomie, l'une des plus prisées de la ville [Amsterdam]. Le peintre a su rendre le visage du jeune médecin, son assurance et sa ruse de commerçant. Sur ce tableau figure aussi la dépouille d'un jeune homme, montrée en perspective. Or ce corps a un aspect si frais qu'il a l'air vivant : la peau laiteuse, légèrement teintée de rose, n'est pas celle d'un cadavre ; la jambe légèrement repliée fait penser à la posture d'un homme qui, allongé nu sur le dos, voudrait cacher ses parties intimes. C'est la dépouille de Joris van Iperen, voleur, condamné à mort et exécuté par pendaison. Les chirurgiens vêtus de noir, réunis autour de ce corps sans défense, honteux de sa nudité, forment un contraste inquiétant. Ce corps montre ce qui ferait la fortune de Frederik Ruysch une trentaine d'années plus tard - cette mixture de son invention qui conservait très longtemps la fraîcheur des tissus. Probablement, la composition de cette solution était la même que celle dans laquelle il conservait si efficacement ses pièces anatomiques rarissimes."
Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, Le Livre de Poche, 2021, p. 293.

Pour une description plus détaillée du tableau :
Paul Triaire, Les Leçons d'anatomie et les peintres hollandais aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Veuve Renou, 1887, p. 53-57. 

dimanche 7 novembre 2021

Olga Tokarczuk, La psychologie de l'île

"Selon la psychologie du voyage, l'île constitue l'état le plus primitif, l'état d'avant la socialisation, quand l'ego s'est suffisamment individualisé pour acquérir un certain niveau de conscience de soi, mais n'a pas encore lié des relations complètes et satisfaisantes avec son entourage. L'état d'insularité consiste à demeurer dans ses propres limites, fermé aux influences venant de l'extérieur. Il s'apparente quelque part à l'autisme, au narcissisme. Une autosuffisance complète. Seul le je a une réalité ; le tu et le ils ne sont que d'obscures phantasmes, des Hollandais volants qui apparaissent un instant à l'horizon pour disparaître peu après. Et cela, à vrai dire, ne fut sans doute qu'un mirage affectant l'œil habitué à voir son champ de vision coupé en deux par une ligne droite : haut et bas." 
Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, Le Livre de Poche, 2021, p. 134.