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vendredi 30 janvier 2026

la source des Rhénanes d'Apollinaire est-elle dans Erckmann-Chatrian ?

"Sous l'influence des romans noirs anglais, Erckmann a débuté par des contes fantastiques que l'on relira longtemps, tout comme la plupart de ses œuvres. Si Sainte-Beuve n'a pas fait mention de son nom, ce fut uniquement pour des raisons politiques. Son influence est durable. Guillaume Apollinaire l'a certainement lu attentivement ᅳ nous en trouvons les preuves dans ses Rhénanes. Les contes d'Erckmann soutiennent la comparaison avec les contes d'E.T.A. Hoffmann."
Maxime Alexandre, "Littérature alsacienne", dans Histoire des littératures, III, Littératures françaises, connexes et marginales, Encyclopédie de la Pléiade, 1958, p. 1551.

J'ai relu les Rhénanes d'Apollinaire, les poèmes qui sont dans Alcools et dans Le Guetteur mélancolique, et, ayant lu pratiquement tout l'œuvre d'Erckmann-Chatrian, je n'ai pas trouvé d'indices ou de réminiscences comme quoi Apollinaire aurait lu attentivement ces deux auteurs, sauf peut-être le poème Schinderhannes (dans Alcools). Effectivement Schinderhannes, ce criminel, voleur et assassin, qui agissait en bande, est raconté et évoqué plusieurs fois dans Erckmann-Chatrian. Mais Apollinaire ayant séjourné en Allemagne, notamment en Rhénanie, d'août 1901 à août 1902, il est fort possible qu'il ait entendu parler de Schinderhannes. 

- Apollinaire, Œuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 111-124 et 529-539. 
- Erckmann-Chatrian, Schinderhans, publication en 18 feuilletons, du 14 mai au 1er juillet 1850, dans Le Toulonnais.
- Erckmann-Chatrian, Schinderhannes ou les Brigands des Vosges, 1855.
- Erckmann-Chatrian, Schinderhanns (nouvelle), dans la Revue Alsacienne, mars et avril 1878.


 Schinderhannes arrêté en 1802 près de Mayence et conduit par des gendarmes français
de Limbourg-sur-la Lahn à Francfort

lundi 3 novembre 2025

l'explicit du "Banni" d'Erckmann-Chatrian

L'automne venu, vers les premiers froids, un matin le grand charbonnier mit ses habits des dimanches, son pantalon de drap, sa veste de velours, et partit sans dire à personne où il allait. Il revint le lendemain, rapportant un rosier, un beau rosier à roses blanches, qu'il planta lui-même sur la tombe de Frédéric. 
Quand il eut fini, se penchant vers la terre, et d'une voix douce comme s'il parlait à un petit enfant :
- Hé ! brigadier, fit-il, c'est Marie-Rose qui te l'envoie... Il a poussé sur sa tombe !...
Et alors seulement ses larmes coulèrent.

dimanche 29 septembre 2024

défense d'Adolphe Thiers par Erckmann-Chatrian

"Vous nous proposez des êtres de cet acabit [les monarchistes] pour gouverner notre pays à la place du papa Thiers, que nous avons choisi dans vingt-sept départements, au moment le plus difficile, et qui, seul, a plus travaillé, plus étudié, plus écrit de beaux livres [Histoire de la Révolution française, Histoire du Consulat et de l'Empire], plus prononcé de discours savants, plus rendu de services à la France, et montré plus de bon sens, d'honnêteté, de talent et de courage, que tous vos royalistes ensemble."
Erckmann-Chatrian, Lettre d'un électeur à son député, Contes et romans nationaux et populaires, tome X, Paris, Pauvert, 1963, p. 452. Lettre publiée dans Le Siècle en mai 1872.

Dans ma jeunesse, je passais toujours place Thiers pour me rendre au lycée Henri-Poincaré de Nancy. Cela m'a fait un réel déplaisir lorsque la statue d'Adolphe Thiers fut enlevée en 1975. Elle est actuellement dans les réserves du Musée Lorrain. Pourtant, André Rossinot, maire PRV de Nancy, avait fait la promesse en 1988 de réinstaller la statue !!! La place Thiers a été rebaptisée place Simone Veil. La statue aurait pu être réinstallée au bout du cours Léopold ; ce n'est pas la place qui manque.

Rues, avenues et places Thiers en France : Bernay, Bordeaux, Le Havre, Le Quesnoy, Le Raincy, Lille, Lyon, Marseille, Nice, Paris, Pont-à-Mousson, Reims, Toulouse, Wittenheim. 

"Aujourd'hui, le nom d'Adolphe Thiers a presque disparu de l'espace public nancéien : le 1er juillet 2018, la place Thiers a pris le nom de Simone Veil, décédée l'année précédente. Seuls subsiste une «allée Thiers», le long des commerces bordant la place et le surnom de «tour Thiers» donné à la tour construite dans les années 1970 sur l'emplacement autrefois occupé par l'hôtel Thiers [j'ajoute le cinéma Thiers]. Conservée en réserve, la statue monumentale de Thiers, du fait de ses dimensions, n'a pas vocation à être présentée dans le futur parcours de visite du Musée Lorrain. C'est grâce à la statuette offerte par Guilbert [le sculpteur de la statue] à Madame Thiers, dont l'Institut de France a généreusement accepté le dépôt à Nancy, que le rôle de Thiers et l'histoire du monument seront rappelés. Pour autant, la bonne conservation de la statue en bronze de Guilbert constitue aujourd'hui une obligation pour le musée, dans l'esprit des propos de Fernand Chaussebourg, qui demanda que l'exemplaire de la statue de Guilbert se trouvant à Bône soit réinstallée à Saint-Savin-sur-Gartempe : «Il s'agit moins de juger un homme et ses actes, un artiste à travers son œuvre, que de faire simplement un  acte de témoignage de ce qui appartient désormais à l'histoire de France»."
Richard Dagorne, "Le monument d'Adolphe Thiers à Nancy : de la faveur populaire au déboulonnage", dans Le Pays Lorrain, décembre 2022, p. 348.

vendredi 26 juillet 2024

que voulez-vous qu'on fasse d'une pareille patraque


Le gouverneur : 
"Que voulez-vous qu'on fasse d'une pareille patraque ? 
Vous voyez bien qu'il ne peut pas se tenir sur ses jambes."
Une assiette de la série Le Blocus de Phalsbourg d'après Erckmann-Chatrian 
en faïence de Sarreguemines
Musée de Phalsbourg
-
Erckmann-Chatrian, Le Blocus, Gens d'Alsace et de Lorraine, Omnibus, 2022, p. 1047 : "Tout à coup le gouverneur, qui causait dans un coin avec le maire, se retourna, son grand chapeau de travers, et dit en me regardant : Que voulez-vous qu'on fasse..."

vendredi 23 février 2024

colporteurs dans Erckmann-Chatrian


 Henri Valentin (Allarmont, Vosges, 1820 - Strasbourg, 1855), Le colporteur

"C'était la mère Robichon et son garçon Nicolas, les colporteurs de la verrerie de Wildenstein. La vieille avait son grand panier rempli de verres, des maënnelglaësser, qui se vendent par centaines en Alsace, et Nicolas, sa grande hotte, qui lui remontait en forme de casque jusque par-dessus la tête, pleine de bouteilles. "
Erckmann-Chatrian, Les Confidences d'un joueur de clarinette. Contes et romans nationaux et populaires, tome 3, Paris, Pauvert-Serpenoise-Tallandier, 1987, p. 427.

jeudi 11 janvier 2024

Erckmann-Chatrian et Les Mystères de Paris d'Eugène Sue

" Ah ! le beau temps ! Ces beaux jours de la vie de province ne reviendrons plus... C'est fini... bien fini !..
La débâcle commença vers la fin de 1843, lorsque parurent les Mystères de Paris, d'Eugène Sue.
Non seulement toute la population, mais tout le collège se mit à lire cet ouvrage.
Ce fut une véritable fureur ; on n'avait jamais connu à Sainte-Suzanne [Phalsbourg] les magnificences du monde, les horreurs de la capitale, toutes ces choses d'amour, de joies secrètes, de terreur, qui vous donnent la chair de poule et qui vous bercent en même temps, - selon l'expression de M. Petit-Didier, notre professeur de quatrième, - qui vous bercent d'ineffables voluptés.
C'était du nouveau ; le cabinet littéraire de mon grand-père Étienne, sur la place des Acacias, se vit envahi tout à coup par l'élite de la société.
Le grand-père louait les Mystères de Paris cinq sous le volume [parution en 10 volumes] ; on se les arrachait ; les jeunes dames et les messieurs ne parlaient plus que du Chourineur, du Maître d'école, de la Chouette, de Tortillard... et puis du vicomte de Saint-Remy... que sais-je ?
Tout était bouleversé de fond en comble ; et c'est alors que notre maître de dessin, M. Brusquet, jusqu'à ce jour assez modeste et raisonnable, eut l'idée extraordinaire de faire le Cabrion [le farceur Cabrion qui a comme pâtiras M. Pipelet] à Sainte-Suzanne et de chercher des Pipelets dans tous les coins."
Erckmann-Chatrian, Le grand-père Lebigre. Contes et romans nationaux et populaires, tome 12, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 2-3.

lundi 11 décembre 2023

Rembrandt dans un conte fantastique d'Erckmann-Chatrian


Rembrandt, Le Sacrifice d'Abraham
1635 - 193 x 132,5 cm © Musée de l'Ermitage - Saint-Pétersbourg

« La réputation de Rembrandt était solidement établie dès 1646. De magnifiques gravures, faites par lui-même, avaient popularisé, en Europe, sa manière originale et fantastique. Chacune de ses productions fut un progrès dans l'art ; l'entente admirable du clair-obscur, le contraste étrange entre des ombres et de la lumière, la perspective nocturne, dont il explora seul les profondeurs mystérieuses, justifiaient l'enthousiasme de ses nombreux partisans. 
Après la mort de sa femme, Rembrandt se retira dans une vieille maison de la rue des Juifs, à Amsterdam... Un soir, d'habitude triste et sombre, il se montra d'humeur joyeuse. Pendant le souper, sa verve de bon vivant se ranima, il fit mille plaisanteries au sujet de sa sœur Louise, qui était, disait-il, en âge de se marier, elle avait alors soixante soixante ans.
Lorsque dix heures sonnèrent , et que le wachtmann eut jeté son cri au milieu du silence, Rembrandt alluma et sortit en souhaitant le bonsoir à Louise et à son fils.
Ils l'entendirent traverser le vestibule et ouvrir la porte de l'atelier. Il y entra.
Devant la fenêtre, sur un chevalet, reposait un tableau de moyenne grandeur. L'artiste avança un siège et s'y assit, en projetant la lumière sur cette toile nouvellement peinte. C'était le Sacrifice d'Abraham, l'un des chefs-d'œuvre de Rembrandt, aujourd'hui l'ornement du musée de Saint-Pétersbourg.
En présence de son œuvre, la figure vulgaire du peintre s'illumina d'un reflet de génie.
« C'est beau ! » dit-il avec un sourire d'orgueil, mais ensuite l'enthousiasme fit place à l'analyse ; ses épais sourcils se rapprochèrent, il se mit à examiner les détails de l'ouvrage. Parfois une exclamation de plaisir lui échappait, souvent approchait le pinceau de la toile, puis le rejetait. »
Erckmann-Chatrian, Le Sacrifice d'Abraham. Contes et romans nationaux et populaires, tome 13, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 443-444.

Le Rembrandt du Sacrifice d'Abraham :
« C'est alors que, lui aussi, entraîné dans le sillage de Caravage, il a trouvé dans la Bible ce tragique sanguinaire et véhément du Repas de Balthazar, avec son inscription mystérieuse qui flamboie sur un mur, éblouissant les convives épouvantés, ces thèmes d'égorgement et de cruauté, le vieil Abraham tout prêt à tuer son propre fils pour complaire à un Dieu redoutable, et Samson se débattant sous le grouillement des lansquenets aux armures barbares qui ligotent le géant et, farouchement, lui crèvent les yeux.
Il épanchait dans ces scènes rapides et violentes cet excès de force joyeuse qui l'animait naguère. Il n'y mettait pas son âme, ni les inquiétudes de son esprit. Cela restait extérieur à lui. Son être profond n'y était pas engagé. Il y dépensait sa virtuosité, son brio de coloriste et ce goût qu'il avait pour une composition dynamique, construite sur les tourbillons rapides d'une spirale dont les formes s'arrachent comme des masses en fusion qui se solidifient dans la pâte lourde étalée sur la toile. C'était pour lui un divertissement dans lequel il oubliait la signification mystique et le symbole de la scène représentée, se contentant, comme les Italiens, de jouer avec les formes et les couleurs, d'amasser des ténèbres sur lesquelles il lâchait tout à coup un ruissellement de lumière. »
Marcel Brion, Rembrandt, Paris, Éditions Albin Michel, 1949, p. 122-123. 

Pour le tableau :
- Christian Tümpel, Rembrandt, Paris, Albin Michel, 1986, illustration p. 148.

mercredi 6 décembre 2023

saint Nicolas à Phalsbourg en 1829, un souvenir d'Émile Erckmann

"Mais ce qui me revient surtout de l'hiver de 1829 avec un attendrissement véritable, c'est saint Nicolas, le patron de la Lorraine, avec sa grande barbe et son bonnet d'évêque. Il arriva, cette année-là, chargé de noix et de gâteaux, et je crois encore entendre dehors, dans la nuit noire, au milieu des sifflements de la bise, sous la halle, - où quelques vieilles : Annette Petit, la mère Balais, grelottaient, les pieds sur leurs chaufferettes, entre deux chandelles, devant leurs paniers de pommes d'api et de noix sèches, - il me semble entendre encore des voix joyeuses et traînantes, les voix de quelques camarades, chanter à gorge déployée : 

Saint Nicolas Barbara,
Marchand d'allumettes,
Qui a vendu sa femme pour une poire blette !

Quel étrange effet du souvenir ! Ces paroles viennent de ressusciter en moi toute une génération éteinte, tout un monde disparu, tous ces vieux dont il ne reste que poussière..."

Erckmann-Chatrian, Les Vieux de la vieille. Contes et romans nationaux et populaires, tome 13, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 35.

dimanche 5 novembre 2023

une référence à Shakespeare dans "Hugues-le-Loup" d'Erckmann-Chatrian

"Un grand poète a dit : - « Tous les flots de l'Océan ne peuvent laver une goutte de sang humain ! »
Erckmann-Chatrian, Hugues-le-Loup. Contes et romans nationaux et populaires, tome 3, Paris, Pauvert-Serpenoise-Tallandier, 1987, p. 12.

Il semblerait qu'Erckmann-Chatrian fasse allusion à un passage de la pièce de Macbeth de Shakespeare, où le personnage éponyme dit :  
« Est-ce que tout l'océan du grand Neptune pourra laver ce sang et nettoyer ma main ! »
W. Shakespeare, Macbeth, dans Œuvres complètes, tome 2, 1864, acte II, scène 2, p. 256. Traduction de François Guizot. La traduction de François-Victor Hugo, faite à la même époque, est équivalente.

La traduction d'Yves Bonnefoy :
« Ces mains ? Ah ! elles m'arrachent les yeux !
Tout l'océan du grand Neptune pourra--t-il
Les laver de ce sang. »
Shakespeare, Macbeth, Folio classique, p.55.

mardi 31 octobre 2023

Charles de Forbin-Janson, évêque de Nancy et de Toul, dans Erckmann-Chatrian

" Triboulet, le percepteur, passa sur son char à bancs, disant qu'il fallait dissoudre la Chambre et faire de nouvelles élections [nous sommes en 1830]. Il avait le mandement de Mgr Forbin-Janson, notre évêque, ordonnant des actions de grâce [à la suite de la prise d'Alger en juin 1830] dans toutes les églises du diocèse, pour célébrer la victoire de notre sainte religion sur les infidèles.
On annonçait aussi de nouvelles missions dans les départements de l'Est, pour convertir les luthériens et les juifs, chose qui me parût bien étonnante, puisqu'ils ne nous faisaient pas la guerre, étant de notre propre pays.
.../...
Lorsque les premières nouvelles  de la révolte des Parisiens contre Charles X arrivèrent [les Trois Glorieuses, 27, 28, 29 juillet 1830], et que Nicolas Guette, Jean Limon, l'épicier Claudel, M. Jacques [le frère du maire] et cinq ou six autres notables réunis le soir à l'auberge du Pied-de-Bœuf, se permirent de chanter des chansons de Béranger, contre le roi, le clergé et la noblesse, seulement alors, je vis le véritable caractère de notre maire [Jean, qui veut dénoncer son frère Jacques].
Et je crois réellement que la dénonciation était partie, que les gendarmes devaient venir, quand tout à coup on apprit que les Parisiens avaient massacré les Suisses et la garde royale ; qu'ils étaient les maîtres partout ; que Charles X se sauvait, et que Louis-Philippe d'Orléans venait d'être nommé lieutenant général du royaume.
On apprit presque aussitôt que notre évêque Forbin-Janson était chassé de Nancy, que le peuple avait ravagé son palais ; et le surlendemain de ces terribles nouvelles, la fureur fut déchaînée chez nous..."
Erckmann-Chatrian, Les deux frères. Contes et romans nationaux et populaires, tome 11, Paris, Pauvert, 1963, p. 360-362.

Lors de l'enterrement de l'ancien curé de Sainte-Suzanne [Phalsbourg], le grand-père Lebigre écoute l'éloquent Mgr de Forbin-Janson retraçant l'existence de M. Lèthe, curé assermenté, qui avait eu la faiblesse de prêter serment aux puissances de la terre... 
" Que ceux qui sont touchés de ma parole, que tous les fidèles émus par ma foi s'agenouillent et prient avec moi, pour appeler la miséricorde du Seigneur sur cette âme un instant égarée." 
De toute la foule présente à l'enterrement, seuls, le grand-père Lebigre ne s'agenouilla pas, ainsi que le notaire Eschbach, le père du professeur Eschbach, de Strasbourg.
Erckmann-Chatrian, Le grand-père Lebigre. Contes et romans nationaux et populaires, tome 12, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 89-91.

"Le lendemain, on n'a jamais su comment, la plaine et la montagne connaissaient l'insurrection de Paris [les Trois Glorieuses], et ceux qui la veille détournaient la tête en passant devant notre porte nous saluaient de loin ; des gens qu'on aurait cru les plus dévots du monde, comme le Père Papelot, au lieu d'aller à la chapelle, venaient chez nous en disant :
- Ah! Seigneur Dieu, quel bonheur ! Nous allons donc être délivrés !
- De quoi ? lui demanda l'oncle.
- Ah! de ce qui nous gêne.
Le télégraphe de Hautmartin ne finissait pas de jouer ; une foule de gens sur la côte, au-dessus du village, regardaient ce télégraphe, comme s'ils avaient pu y comprendre quelque chose.
Mais le lendemain, 1er août, on apprit que M. Fischer [curé, favorable à la noblesse d'Ancien Régime et à la catéchisation en allemand en Meurthe de l'Est] venait de disparaître dans la nuit, et ce même jour, que Mgr de Forbin-Janson, avec son secrétaire Briesar et le Père Donatien, avaient aussi levé le pied ; que le peuple de Nancy s'était précipité dans le palais épiscopal, qu'il avait tout brisé, jeté les meubles par les fenêtres.
La nation était si contente d'être débarrassée des jésuites, qu'elle n'en demanda pas plus et que Louis-Philippe, parce qu'il s'était déclaré contre eux avec ses amis Paul-Louis [le 24 juillet 1823, Paul-Louis Courier est vraisemblablement reçu par Louis-Philippe] et Béranger, eut l'estime de tout le peuple et des bourgeois."
Erckmann-Chatrian, Annette et Jean-Claude. Contes et romans nationaux et populaires, tome 12, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 354-355.

dimanche 22 octobre 2023

la récolte du miel dans Erckmann-Chatrian

"Un jeudi, vers une heure, Mlle Suzanne, la servante de M. le curé, vint me prévenir que son maître m'attendait au jardin du presbytère, pour lever le miel de ses ruches, selon son habitude.
M. le curé avait déjà préparé les masques en fil de fer avec leur grand sac retombant sur les épaules, comme le capuchon des ramoneurs, et les gants de grosse toile qui vous remontent jusqu'au coudes. J'avais eu soin de fourrer mon pantalon dans mes bottes, car ces insectes laborieux n'aiment pas qu'on les pille, et s'introduisent partout, par esprit de vengeance.
Les grandes cuillères tranchantes et les pots étaient aussi prêts, avec le vieux torchon de linge, pour enfumer les ruches ; c'est toujours par là qu'on commence.
M. le curé avait enlevé sa soutane. J'ôtai mon habit et je passais ma blouse ; puis ayant mis nos masques, bien rabattu les capuchons, et tirés nos gants, j'avertis Suzanne de fermer les fenêtres du presbytère, pour ne pas perdre beaucoup d'abeilles, qui s'acharnent à suivre les gens jusqu'au fond des chambres. Après quoi, dans la cuisine, je pris quelques braises sur une pelle et nous sortîmes.
On aurait dit que les mouches devinaient ce que nous allions faire, car, elles qui nous laissaient approcher tous les jours, en une minute nous couvrirent des pieds à la tête ; elles bourdonnaient autour de mon masque ; mais tout cela ne servait à rien, il fallait y passer !
Je commençai donc à enfumer, promenant mon vieux linge sur la pelle avec les braises, devant les trois grosses ruches du milieu, pendant que M. le curé soufflait.
À l'odeur de la fumée, toutes se mirent à déguerpir. Alors, passant dans le rucher, derrière, je retournai le premier panier ; et les abeilles étant parties, sauf un petit nombre qui restaient là comme engourdies, je me mis à découper les premiers rayons du dessous.
M. le curé me présentait les pots, et je plaçais délicatement les rayons dedans, les uns sur les autres. ─ C'était une cire blanche comme de la neige, et le plus beau miel qu'il soit possible de voir, transparent, couleur d'or.
Nous passâmes ainsi en revue les dix ruches de M. Jannequin, ayant soin de ménager les plus jeunes nouvellement essaimées, qui n'avaient pas eu le temps de faire toutes leurs provisions.
Cela ne nous empêcha pas d'approcher des trente livres dont avait parlé M. Jannequin, huit grands pots étaient pleins. J'avais eu soin aussi de ménager les jeunes abeilles, encore sans ailes, et renfermées en forme de petites chenilles blanches dans les cellules ; c'est l'espoir de l'avenir, les maladroits en font périr beaucoup trop.
À la fin nous remîmes tout en place, après avoir enduit le dessous des paniers de terre glaise, pétrie avec de la bouse de vache, qui seule empêche le froid d'entrer. Il n'y a pas d'autre mot pour le dire, et c'est pourtant un bon conseil à donner aux éleveurs."
Erckmann-Chatrian, Les deux frères. Contes et romans nationaux et populaires, tome 11, Paris, Pauvert, 1963, p. 386-388. 

mardi 3 octobre 2023

une référence à Paul-Louis Courier dans Erckmann-Chatrian

"Ce n'est pas en moi, votre frère aîné, que vous avez confiance, c'est en M. le curé Blanchard, qui vous est étranger !... Encore pour M. Blanchard, passe !... je n'ai rien à redire, c'est un brave homme, un vieux curé gallican que nous connaissons l'un et l'autre depuis des années... Mais qu'il en vienne un autre : un de ces jeunes gens pleins de zèle, dont parle Paul-Louis, il en sera de même, n'est-ce pas, Clarisse ? Vous irez tout lui raconter de préférence à moi ?..."
Erckmann-Chatrian, Le grand-père Lebigre. Contes et romans nationaux et populaires, tome 12, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 12-13.

Paul-Louis, c'est Paul-Louis Courier (1772-1825). Un de ces jeunes curés pleins de zèle, c'est celui d'Azai, mentionné par Paul-Louis :
"Le curé d'Azai, au contraire, est un jeune homme, bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l'abolir dans sa paroisse, usant pour cela de plusieurs moyens, dont le principal et le seul efficace, jusqu'à présent, est l'autorité du préfet."
Paul-Louis Courier, Pétition pour des villageois. Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, p. 140.  

lundi 25 septembre 2023

Phalsbourg en 1814 par Erckmann-Chatrian

"Phalsbourg est une petite place forte, à cheval sur la route impériale de Strasbourg à Paris ; elle commande la côte de Saverne, les défilés du Haut-Barr, de la Roche-Plate, de la Bonne-Fontaine et du Graufthal. Ses bastions, ses avancées, ses demi-lunes se découpent en zigzags sur un plateau rocheux : de loin on croirait pouvoir en franchir les murs d'une enjambée ; mais, en arrivant, on découvre le fossé large de cent pieds, profond de trente, et les sombres remparts taillés dans le roc en face. Cela vous arrête tout court. Du reste, sauf l'église, la maison commune, les deux portes de France et d'Allemagne en forme de mitre, les aiguilles des deux poudrières, tout le reste se cache derrière les glacis. Telle est la petite ville de Phalsbourg, qui ne manque pas d'un certain caractère de grandeur, surtout lorsqu'on traverse ses ponts et qu'on pénètre sous ses portes trapues, garnies de herses à dents de fer. À l'intérieur, les maisons se distribuent par quartiers réguliers : elles sont basses, bien alignées ; construites en pierres de taille ; tout y porte le cachet militaire."
Erckmann-Chatrian, L'Invasion. Contes et romans nationaux et populaires, tome 8, Paris, Pauvert-Serpenoise-Tallandier, 1988, p. 21.

samedi 16 septembre 2023

rue du Brigadier Frédéric à Phalsbourg


Rue du Brigadier Frédéric au lotissement Longchamp
Phalsbourg
-
"Quand j'étais brigadier forestier à la Steinbach, me dit le père Frédéric, et que j'avais l'inspection du plus beau triage de tout l'arrondissement de Saverne, une jolie maisonnette sous bois, le jardin et le verger derrière, pleins de pommiers, de poiriers et de pruniers où pendaient des fruits en automne ; avec cela quatre bons arpents de prairie le long de la rivière ; que la grand-mère Anne, malgré ses quatre-vingts ans, filait encore derrière le poêle, et pouvait rendre des services à la maison ; que ma femme et ma fille surveillaient le ménage, l'étable et la culture de notre bien ; et que les semaines, les mois et les années se passaient dans la tranquillité comme un seul jour... Si dans ce temps-là quelqu'un était venu me dire :  «Tenez, brigadier Frédéric, voyez cette grande vallée d'Alsace jusqu'aux rives du Rhin : ces centaines de villages entourés de récoltes en tous genres, tabac, houblon, garance, chanvre, lin, blé, orge, avoine, où passe le vent comme sur la mer ; ces hautes cheminées de fabriques qui fument dans les airs ; ces moulins et ces scieries ; ces coteaux chargés de vignes ; ces grands bois de hêtres et de sapins, les plus beaux de France pour les constructions de marine ; ces vieux châteaux en ruine depuis des siècles à la cime des montagnes ; ces forteresses de Neuf-Brisach, de Schlestadt, de Phalsbourg, de Bitche, qui défendent les défilés des Vosges... Regardez, brigadier, aussi loin que les yeux d'un homme peuvent s'étendre, des lignes de Wissembourg à Belfort, eh bien, tout cela dans quelques années sera aux Prussiens ; ils seront maîtres de tout ; ils auront garnison partout ; ils lèveront des impôts ; ils enverront des percepteurs, des contrôleurs, des forestiers, des maîtres d'école dans tous les villages ! Et les gens du pays courberont les reins ; ils feront l'exercice dans les rangs allemands, commandés par des feldwebel  de l'empereur Guillaume !...» Si quelqu'un m'avait dit ça, j'aurais cru que cet homme était fou, et même, dans mon indignation, j'aurais été capable de lui passer un revers de main par la figure.
Il n'aurait pourtant dit que la vérité, et même il n'en aurait pas dit assez..."
Erckmann-Chatrian, Le brigadier Frédéric. Contes et romans nationaux et populaires, tome 12, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 121-122.

mercredi 13 septembre 2023

la grande affaire est de bâcler des bacheliers...

"La grande affaire [au collège de Phalsbourg] est de bâcler des bacheliers, qui deviendront ensuite ce qu'ils pourront."
Erckmann-Chatrian, Les années de collège de Maître Nablot. Contes et romans nationaux et populaires, tome 9, Pauvert-Serpenoise-Tallandier, 1988, p. 469.

mardi 12 septembre 2023

rue Michel Bastien à Phalsbourg


Rue Michel Bastien au lotissement Longchamp
Phalsbourg

Michel Bastien est le héros du grand roman d'Erckmann-Chatrian, Histoire d'un paysan, paru en 1869, disponible aujourd'hui aux éditions Omnibus.
De ce roman, Jacques Heck, un Mosellan,  en a donné une bonne analyse :
Jacques Heck, "Erckmann-Chatrian et la Révolution française selon l'Histoire d'un paysan", Les Cahiers lorrains, 1989, p. 399-414. Sa conclusion : "L'ouvrage, tel qu'il est, reste un document irremplaçable sur la manière dont les évènements révolutionnaires ont été vécus dans notre région."

mercredi 30 août 2023

rue Rabin Sichel à Phalsbourg


Rue Rabin Sichel au lotissement Longchamp
Phalsbourg
-
"Il y avait surtout le vieux rabbin, David Sichel — le plus grand arrangeur de mariages qu'on ait jamais vu dans ce bas monde — , il y avait surtout ce vieux rabbin qui s'acharnait à vouloir marier Fritz. On aurait dit que son honneur était engagé dans le succès de l'affaire. Et le pire, c'est que [Fritz] Kobus aimait beaucoup ce vieux David ; il l'aimait pour l'avoir vu dès son enfance assis du matin au soir chez le juge de paix, son respectable père ; pour l'avoir entendu nasiller, discuter et crier autour de son berceau ; pour avoir sauté sur ses vieilles cuisses maigres, en lui tirant la barbiche ; pour avoir appris le yudish de sa propre bouche ; pour s'être amusé dans la cour de la vieille synagogue, et enfin pour avoir dîné tout petit dans la tente de feuillage que David Sichel dressait chez lui, comme tous les fils d'Israël, au jour de la fête des Tabernacles."
Erckmann-Chatrian, L'Ami Fritz. Gens d'Alsace et de Lorraine, Omnibus, 2022, p. 10-11.

samedi 26 août 2023

Auguste Bartholdi, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian


 Auguste Bartholdi (Colmar, 1834 - Paris, 1904), 
Bustes accolés d'Émile Erckmann et Alexandre Chatrian 
 pour la Comédie française - en dépôt au musée de  Phalsbourg
Musée de la Ville de Phalsbourg

mercredi 23 août 2023

l'impasse du Capitaine Florentin à Phalsbourg


 Impasse du Capitaine Florentin au lotissement Longchamp
Phalsbourg
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"Quand je remonte à mes premiers souvenirs, je me vois tout enfant, chez le vieux soldat Sébastien Florentin, natif de Thionville, ancien capitaine des grenadiers du 101e de ligne, sous le premier Empire.
Il était grand, sec, droit et fort hâlé ; il avait le front étroit et petit, à force d'avoir été pressé par le schako, le nez mince et long, le menton en pointe. De grandes rides contournaient sa bouche ; une cravate de baptiste jaune, garnie à l'intérieur d'un carton raide, serrait son cou maigre ; il était toujours bien rasé, ayant l'habitude de se faire la barbe lui-même chaque matin, devant un petit miroir pendu à la poignée de la fenêtre, et, du reste, vêtu simplement, modestement, mais toujours d'une propreté exemplaire : je ne me rappelle pas avoir jamais vu la moindre tache à ses habits.
En somme, c'était une figure grave, austère et naïve. Et, que Dieu me pardonne de le dire ! il ressemblait au chevalier don Quichotte. Presque tous les vieux soldats du premier Empire avaient quelque chose de cet air-là, je ne sais pourquoi ; mais qu'on regarde les vieilles gravures de Charlet et l'on trouvera que j'ai raison."
Erckmann-Chatrian, Les Vieux de la vieille. Contes et romans nationaux et populaires, tome 13, Pauvert, 1988, p. 1 et 2.

samedi 19 août 2023

rue Hugues le Loup à Phalsbourg


Rue Hugues le Loup au lotissement Longchamp
Phalsbourg
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"Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres ! 
Le loup... c'était lui !...
Ce front plat, ce visage allongé en pointe, cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues, cette longue échine maigre, ces jambes nerveuses, la face, le cri, l'attitude, tout, tout révélait la bête fauve cachée sous le masque humain !"
Erckmann-Chatrian, Hugues-le-Loup. Contes et Romans nationaux et populaires, tome 3, Pauvert-Serpenoise-Tallandier, 1987, p. 74-75.