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dimanche 15 mai 2022

le tableau magnifique représentant Richelieu que P.-P. Rubens n'a pas peint

"Vêtu d'une robe retombant en cataractes  de soie rouge, Richelieu est agenouillé au premier plan, à droite, et lève ses yeux sombres et impassibles vers un ciel dans lequel, à l'angle supérieur gauche et à une altitude de quelque deux cent cinquante pieds, la Sainte Trinité et la Vierge le regardent du haut de leur nuage moelleux, raccourcies par la perspective mais avec une expression de la plus vive bienveillance. Suspendu à un ou deux pieds seulement au-dessus de la tête du cardinal, saint Fiacre descend, hirsute et vêtu du homespun [habit fait soi-même] en loques qui convient aux anachorètes. L'une de ses mains est levée en un geste de bénédiction et, dans le creux de l'autre bras,, il porte ses emblèmes : une tranche de fromage de Brie, un gourdin et une voiture de place en miniature. Dans le ciel, suit une escadrille de chérubins, piquant et virant sur l'aile au-dessus d'un paysage ravissant où au loin, le siège de La Rochelle bat son plein. Immédiatement au-dessus du cardinal et derrière lui, Louis XIII se tient debout en haut d'une volée d'escalier, la main gauche sur la hanche, la droite soutenue par une canne de jonc. Des draperies roses flottant derrière elle, la Victoire volette au-dessus de lui, cependant que la forme livide de l'Hérésie se traîne à terre à mi-distance. Au bas de la toile, immédiatement au-dessous de la Trinité et à un plan ou deux en arrière du premier plan, on voit un groupe comprenant le père Joseph en prière, la Théologie Sacrée en satin bleu et blanc et, représentant les Litterae Humaniores [les enseignements profanes], une jeune Anversoise nue désignant une stèle de marbre sur laquelle on déchiffre une inscription latine  faisant allusion à la fondation de l'Académie française... Mais, hélas ! cette œuvre splendide [de Rubens] ne fut jamais peinte."
Aldous Huxley, L'éminence grise, Folio Gallimard, 1980, p. 311-312.

mercredi 11 mai 2022

religion et totalitarisme

"Les politiciens totalitaires exigent l'obéissance et le conformisme dans tous les domaines de la vie, y compris, bien sûr, le religieux. Ici, leur but est d'utiliser la religion comme un instrument de consolidation sociale, d'accroissement de l'efficacité militaire du pays. Pour cette raison, la seule espèce de religion qu'ils favorisent est strictement anthropocentrique, exclusive et nationaliste."
Aldous Huxley, L'éminence grise, Folio Gallimard, 1980, p. 342-343.

"La Turciade" de François Leclerc du Tremblay

En 1625, le capucin François Leclerc du Tremblay (le père Joseph) terminait La Turciade, épopée en latin de quatre mille six cent trente-sept hexamètres. Analysée froidement par Aldous Huxley, La Turciade semble presque uniquement ridicule.
"La Turciade s'ouvre sur la description d'une réunion publique d'anges, convoquée par la Seconde Personne de la Trinité. S'adressant à l'assemblée, le Christ exprime sa douleur devant la suprématie musulmane dans le Proche et le Moyen-Orient, et invite les puissances célestes à y porter remède. La Vierge elle-même, indique-t-on, serait heureuse de participer à une croisade, si son état le lui permettait. Après cet exorde, l'orateur passe à un récit de la vie de Mahomet, considérablement plus pittoresque qu'historique. Près de La Mecque, dit-il à ses auditeurs, se trouve une caverne d'où une cheminée descend directement en enfer. Un jour, le jeune Mohammed trouva le chemin de cette caverne, où il fut aimablement reçu et instruit par Lucifer dans les arts du mal. Cette instruction était facile à donner ; car, autour de la cheminée, s'étendait une série de galeries qui avaient été installées par les démons en une espèce de musée du Mal. Ils y avaient réuni des objets intéressants, tels que les dents du serpent qui tenta Eve ; la massue de Caïn ; les premières armes en fer, inventées par Tubal-Caïn ; les emblèmes de Vénus et de Bacchus ; tout le riche appareil de la sorcellerie et de la magie ; des pièces illustrant toutes les hérésies, depuis Arius jusqu'à Calvin ; et enfin l'armement, déjà prêt pour les besoins futurs, qui devait être utilisé dans les campagnes de l'Antéchrist. Dûment instruit par sa visite à ce cabinet des horreurs, Mohammed fut renvoyé chez lui pour écrire le Coran et établir son projet de conquête des Lieux saints. 
Ayant obtenu le soutien des hiérarchies célestes pour une croisade, le Christ s'attaque aux princes de l'Europe, particulièrement à Louis XIII et à Philippe IV d'Espagne. Par l'entremise d'un rêve, il leur explique pourquoi une guerre sainte est une nécessité si urgente."
Aldous Huxley, L'éminence grise, Folio Gallimard, 1980, p. 174-175.

dimanche 8 mai 2022

Aldous Huxley et Jacques Callot

Dans L'éminence grise, son essai biographique sur François Leclerc du Tremblay, le père Joseph (1577-1638), Aldous Huxley a consacré plusieurs pages sur la série des dix-sept gravures (hors le titre) des Misères et malheurs de la guerre de Jacques Callot.


"Dans [cette] gravure, on nous montre une église incendiée et des soldats chargeant sur un chariot les ornements sacrés, pendant que, d'un couvent voisin, selon la légende rimée qui accompagne les planches, d'autres tirent des saints lieux les vierges désolées, qu'ils osent enlever pour être violées.
Une vingtaine de ces religieuses sont emmenées pour être violées à loisir autour du feu de camp, dans la soirée. L'une d'elles - la plus jeune sans doute et la plus jolie des novices - est hissée par deux soldats dans les bras d'un officier monté sur son grand cheval d'armes. D'ici un an ou deux, ces religieuses - celles du moins qui auront survécu - se seront jointes aux hordes des traînards, mâles et femelles, qui suivent les armées de-ci, de-là, d'un coin à l'autre de l'Allemagne. Affamées, couvertes seulement de haillons puants, pouilleuses et syphilitiques, portant des ballots sur le dos et traînant des enfants nus au ventre gonflé, elles marcheront l'été derrière leurs maîtres, elles trembleront sous la pluie et le gel des hivers interminables, jusqu'à ce qu'enfin longtemps avant que la guerre ne soit finie, le Dieu qui les a abandonnées prenne pitié et qu'elles meurent, pour être mangées par les chiens ou peut-être par leurs compagnons faméliques."
Aldous Huxley, L'éminence grise, Folio Gallimard, 1980, p. 281-282. Dans ce livre, de la page 278 à la page 285,  l'auteur décrit et commente presque toutes les gravures.