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lundi 1 août 2022

Corésus et Callirhoé, tableau de Fragonard



Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 - Paris, 1806)
Le Grand Prêtre Corésus s'immole pour sauver Callirhoé, Salon de 1765
clichés © Musée du Louvre 
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"Ô le beau tableau que Fragonard a fait ! Mais écoutez le reste. Le ciel brillait de la clarté la plus pure ; le soleil semblait précipiter toute la masse de sa lumière dans le temple et se plaire à la rassembler sur la victime, lorsque les voûtes s'obscurcirent de ténèbres épaisses qui s'étendant sur nos têtes et se mêlant à l'air, à la lumière, produisirent une horreur soudaine. À travers ces ténèbres je vis planer un génie infernal, je le vis : des yeux hagards lui sortaient de la tête ; il tenait un poignard de la main, de l'autre il secouait une torche ardente ; il criait. C'était le Désespoir et l'Amour, le redoutable Amour était porté sur son dos. À l'instant le grand prêtre tire le couteau sacré, il lève le bras ; je crois qu'il va en frapper la victime, qu'il va l'enfoncer dans le sein de celle qui l'a dédaigné et que le Ciel lui a livrée ; point du tout, il s'en frappe lui-même. Un cri général perce et déchire l'air."
"Si vous aviez vu son tableau, vous auriez été frappé de la même magie de lumière et de la manière dont les ténèbres se fondaient avec elle, du lugubre que ce mélange portait dans tous les points de sa composition ; vous auriez éprouvé la même commisération, le même effroi ; vous auriez vu la masse de cette lumière, forte d'abord, se dégrader avec une vitesse et un art surprenant ; vous en auriez remarqué les échos se jouant supérieurement entre les figures."
Denis Diderot, Salons, Folio Classique, 2008, p. 158 et 159-160.

"On appelle un effet de lumière en peinture ce que vous avez vu  dans le tableau de Corésus, un mélange des ombres et de la lumière, vrai, fort et piquant : moment poétique qui vous arrête et vous étonne."
Diderot, "Essais sur la peinture", dans Salons, Folio Classique, 2008, p. 184.

"À vingt-neuf ans, Fragonard n'est plus un élève [de Chardin, de Boucher, de Carle Van Loo], mais un peintre accompli. Il a envoyé et rapporte de Rome, au dire même de Natoire [directeur de l'Académie de France à Rome], quantité de jolis morceaux. Une carrière s'annonce, officielle, immédiate, et qui doit commencer par l'Académie. Fragonard cherche un sujet de tableau, tarde, se décide enfin pour le dénouement pathétique d'un opéra à la mode. Son Corésus et Callirhoé est présenté à l'Académie en mars 1765. Fragonard se trouve agréé tout d'une voix, avec, déclare Marigny lui-même [directeur général des Bâtiments du Roi, Arts et Manufactures], un applaudissement dont il y avait peu d'exemples. Bien mieux, lorsque le tableau est exposé au Salon de la même année, le public lui fait un succès considérable."
Jacque Thuillier, Fragonard, Genève, Skira, 1987,  p. 19 ; page 17, la reproduction du tableau Corésus et Callirhoé est à l'envers. 

"À la fin de l'hiver 1764, trois ans après avoir commencé, Fragonard semble être enfin venu à bout de son morceau de concours. Van Loo présente le 30 mars 1765 à l'Académie ce fameux Corésus et Callirhoé, sur lequel il œuvre depuis son retour, enfin achevé. C'est l'heure du jugement. La toile est gigantesque, de format bien sûr - 3 mètres par 4 - pour son nombre de personnages représentés, mais aussi à tous les sens du mot. Même Van Loo est estomaqué. Il garantit à Fragonard, qui la juge toujours inachevée, l'effet qu'elle va produire sur le jury. Et il ne se trompe pas. Frago est agréé  à l'unanimité  et par acclamation."
"Quand le Salon de 1765 ouvre ses portes, le public manque d'étouffer. Cette année se pressent de sept à huit cents visiteurs de toutes conditions et des tous âges. Le Corésus et Callirhoé de Fragonard est unanimement applaudi. Par les profanes. Un triomphe, aurait dit Van Loo. Cette fois la critique s'en mêle et même, le voilà adoubé par Diderot. Le seul critique digne de ce nom, et pour cause, il vient d'inventer ce genre littéraire : la critique d'art. La reconnaissance de Diderot vaut pour Fragonard tous les prix de Rome, il a adoré sa Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient. Et après avoir lu dans ses deux premiers Salons des textes d'analyses picturales directes, il sait combien son jugement compte. Plus que favorable, Diderot est ce qui pouvait lui arriver de mieux. Après avoir détaillé son tableau comme un rêve, il ajoute : Je ne crois pas qu'il y eut un peintre en Europe capable d'imaginer une partie si idéale, si sublime."
Sophie Chauveau, Fragonard, l'invention du bonheur, Folio, 2022, p. 143 et 156-157.

Heureusement que Fragonard n'a pas continué à peindre dans le grand genre !
Pour Philippe Sollers Fragonard est un  des grands peintres de tous les temps, et bien au-dessus du dix-huitième siècle. Plus divers et fort que Watteau ; moins académique que Boucher, il domine son siècle et interroge le nôtre. Voir :
Philippe Solers, Les Surprises de Fragonard, Paris, Éditions Gallimard, 1987.
 
Histoire de Corésus et Callirhoé :
1. IL y a dans le même endroit de la ville un temple de Bacchus surnommé Calydonien, parce que sa statue a été apportée de Calydon. Lorsque cette ville était encore habitée, parmi les Calydoniens qui furent prêtres de ce dieu, il y en eut un nommé Corésus, qui fut entre les hommes un de ceux que l'amour a le plus maltraités. Il était devenu amoureux d'une fille nommée Callirhoé, qui avait autant de haine pour lui qu'il avait d'amour pour  elle. 2. Corésus voyant que toutes ses prières et tous les dons qu'il lui promettait, ne pouvaient la fléchir, s'assit comme suppliant auprès de la statue de Bacchus. Le dieu écouta les prières de son prêtre, et les Calydoniens furent saisis sur-le-champ d'une espèce d'ivresse qui leur faisait perdre la raison ; ce délire était suivi de la mort. 3. Ils eurent recours à l'oracle de Dodone ; car de tous les Grecs qui habitent ce continent, les Étoliens, les Arcananiens, leurs voisins, et les Épirotes, sont ceux qui ajoutent le plus de foi aux oracles que les colombes rendent de dessus le chêne sacré. 4. Il leur fut alors répondu de Dodone, que c'était la colère de Bacchus qui s'appesantissait sur eux, et qu'elle ne cesserait que lorsque Corésus aurait sacrifié à ce dieu, ou Callirhoé elle-même, ou celui qui consentirait à mourir pour elle. La jeune fille n'ayant trouvé auprès de personne aucune espérance de salut, s'adressa ensuite à ses parents, et comme elle fut également refusée de ce côté là, il ne lui restait plus qu'à subir son sort. Tous les préparatifs pour le sacrifice ordonné par l'oracle étant faits, on l'amena à l'autel comme victime. Alors Corésus, que regardait ce sacrifice, faisant céder la colère à l'amour, se frappa lui-même à la place de Callirhoé; et donna par cette action un exemple de l'amour le plus sincère qu'on ait jamais vu parmi les hommes. 5. Quant à Callirhoé, lorsqu'elle vit Corésus mort, ses sentiments changèrent tout-à-fait, et soit regret de sa mort, soit commisération de ce qu'il avait fait pour elle, elle se tua vers la fontaine qui est auprès du port de Calydon; c'est d'elle que cette fontaine a pris le nom de Callirhoé.
Pausanias, Description de la Grèce, Livre VII, Achaïe, Chapitre 21, 1-5. Site de Philippe Remacle : remacle.org.

mardi 7 avril 2009

une tempête de Joseph Vernet

Joseph Vernet, Tempête
1765 - 42,5 x 67,7 cm
(musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg)
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En décembre 1768, à la vente de la collection Gaignat, à Paris, Diderot acquit pour Catherine II quatre tableaux : trois Gérard Dou (deux baigneuses et un Baigneur) et un Murillo (Repos pendant la fuite en Egypte). Il y joint un Jean-Baptiste Van Loo (Triomphe de Galatée).
Diderot, entre autres personnes (Grimm, l'ambassadeur de Russie Galitzine ...), servit de courtier à Catherine II pour acheter des tableaux.
Ce serait Paul 1er, le successeur de Catherine II, qui aurait acquis des Joseph Vernet.
- Pierre Descargues, Le Musée de l'Ermitage, Paris, 1961.
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J'ai découvert Joseph Vernet grâce à Diderot.

mardi 24 mars 2009

Joseph Vernet par Diderot

l'une ou l'autre Tempête ... ou encore une autre ?

Joseph Vernet, Une tempête avec le naufrage d'un vaisseau
(tableau décrit dans le Salon de 1771 :
c'est encore un chef-d'oeuvre de M. Vernet)
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Je viens de lire les Salons de Diderot. Je savais déjà que Diderot était un admirateur de Chardin et de Greuze, mais je ne connaissais pas son enthousiasme pour Joseph Vernet. C'est dans le Salon de 1767 qu'il a écrit La Promenade Vernet (1), une description de six sites et d'un tableau (les tableaux racontés en histoires) avec des digressions philosophiques sur le ton de la conversation. Quel plaisir j'ai eu lors de cette promenade d'une cinquantaine de pages !
Alors, vous n'avez plus qu'un désir, c'est celui de vous procurer un beau livre sur Vernet. Hélas ! rien n'est disponible dans l'édition française actuellement.
Diderot détenait une Tempête de Vernet (2) : " Ô mon ami, le beau Vernet que je possède ! Le sujet est la fin d'une tempête sans catastrophe fâcheuse. Les flots sont encore agités ; le ciel couvert de nuages ; les matelots s'occupent sur leur navire échoué ; les habitants accourent des montagnes voisines. Que cet artiste a d'esprit ! un petit nombre de figures lui a suffi pour rendre toutes les circonstances de l'instant qu'il a choisi. Comme toute cette scène est vraie ! Comme tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur ! ... "(3)
(1) Diderot, Salons. Textes choisis, présentés, établis et annotés par Michel Delon. Collection Folio classique, 2008. La Promenade Vernet, p. 272-326. La Promenade Vernet est d'une grande originalité littéraire.
(2) Tableau en partie donné par Vernet, en partie acheté par Diderot.
(3) Diderot, Salons, o.c., dans Fragment du Salon de 1769. Regrets sur ma vieille robe de chambre, p. 411.

dimanche 8 mars 2009

le cueilleur de cerises de Baudouin et Jean-Jacques Rousseau


Pierre-Antoine Baudouin (1723 - 1769)
Le Cueilleur de cerises
(Washington, The Philips Family Collection)
image Utpictura 18
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Lors de ce glacial mois de janvier, étant resté calfeutré chez moi, j'ai lu entièrement les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (1) tout en accompagnant cette lecture de la bonne biographie de cet auteur par Raymond Trousson (2). Ce biographe rectifie beaucoup des dires de Jean-Jacques et complète ses non-dits. Voici trois appréciations générales :
- "Le besoin de ne pas ternir son image entraîne Rousseau à de singulières acrobaties psychologiques."
- "Mais ce qui gêne chez Rousseau, c'est moins le cynisme de sa conduite que son affectation à le faire coïncider avec une morale supérieure."
- "Imbattable sur la théorie, il était moins fort sur la morale en action. Contradictoire Jean-Jacques, écartelé par ses rôles."
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Vers 1957, j'avais lu seulement les six premiers livres des Confessions; une lecture entraînante par ses côtés picaresques. Une scène m'était restée particulièrement en mémoire : la cueillette des cerises (livre IV, 1er juillet 1730) : "Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles (Mlles Galley et de Graffenried) me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois, Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire."
Trousson affirme que la scène a inspiré les peintres (3). Au Salon de 1765, Baudouin expose Le Cueilleur de cerises (4). C'est exactement la scène de Rousseau, sauf que le cueilleur esquisse, du haut de son arbre, un geste salace (5). Mais Rousseau a écrit cette scène en 1766 lorsqu'il était en Angleterre, et la première partie des Confessions n'a été publiée qu'en 1782. Quelle conclusion peut-on en tirer ? Vers 1765, ce thème était à la mode chez les artistes (F. Boucher, J.J. Kaendler). N'est-ce pas plutôt Rousseau qui a été inspiré par Baudouin et Boucher ?
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1. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Le Livre de Poche classique, 2 vol.
2. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Paris - I. La marche à la gloire, 1988. II. Le deuil éclatant du bonheur, 1989.
3. Trousson, I., p. 103.
4. Diderot, Salons, collection Folio classique, 2008, p. 127.
5. Pour Diderot, mauvaise pointe, idée plate et grossière.

mercredi 11 février 2009

les formules de Jean-François Rameau

Quelques formules de Jean-François Rameau
dans Le Neveu de Rameau de Diderot
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- Triste, obscur, et tranché comme le destin ; tel est notre patron.
- Le mort n'entend pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres s'égosillent pour lui ; qu'il est précédé et suivi d'une longue file de torches ardentes ; son âme ne marche pas à côté du maître des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous la terre, c'est toujours pourrir.
- Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien.
- Je ne m'avilis point en faisant comme tout le monde.
- La voix de la conscience et de l'honneur est bien faible, lorsque les boyaux crient.
- Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société.
- On a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée... Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
- Vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision !
- ... je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne sont pas heureux ; et une infinités de gens qui sont heureux sans être honnêtes.
- ... car pourquoi voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables ? C'est qu'ils se sont imposés une tâche qui ne leur est pas naturelle.
- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte ; et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère.
- C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un bon homme à l'amusement des autres.
- Tout a son vrai loyer dans ce monde.
- Rien de stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet ; demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous mènent ; et nous mènent fort mal.
- ... je trouve qu'il n'est pas du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger.
- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer , quand on est riche.
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Moi (Diderot) : " J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou (le neveu de Raneau) sur les hommes et sur les caractères..."

Pantagruel, Compère Mathieu, Jacques le Fataliste

On n'est jamais mieux servi que par soi-même ...
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"... les entretiens de Jacques le Fataliste et de son maître, ouvrage le plus important qui ait paru depuis le Pantagruel de maître François Rabelais, et la vie et les aventures du Compère Mathieu..."
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- Diderot, Jacques le fataliste et son maître, Le Livre de Poche classique, 2000, p. 354.

mardi 10 février 2009

la dive Bacbuc ou la gourde sacrée

Jacques l' hydrophobe
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" J'ai oublié de vous dire lecteur, que Jacques n'allait jamais sans une gourde pleine du meilleur ; elle était suspendue à l'arçon de sa selle. A chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque question un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup à la régalade, et ne la remettait à sa place que quand son maître avait cessé de parler. J'avais encore oublié de vous dire que dans les cas qui demandaient de la réflexion, son premier mouvement était d'interroger sa gourde. Fallait-il résoudre une question de morale, discuter un fait, préférer un chemin à un autre, entamer, suivre ou abandonner une affaire, peser les avantages et les désavantages d'une opération de politique, d'une spéculation de commerce ou de finance, la sagesse ou la folie d'une loi, le sort d'une guerre, le choix d'une auberge, dans une auberge le choix d'un appartement, dans un appartement le choix d'un lit, son premier mot était : " Interrogeons la gourde." Son dernier était : " C'est l'avis de la gourde et le mien." Lorsque le destin était muet dans sa tête, il s'expliquait par sa gourde ; c'était une espèce de Pythie portative, silencieuse aussitôt qu'elle était vide."
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- Diderot, Jacques le fataliste et son maître, Le Livre de Poche classique, 2000, p. 287.

lundi 9 février 2009

les bavardages sensés de Jacques

Jacques. - Je n'aime point à parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps à rougir du bien et du mal qu'on en dit ; du bien qu'ils gâtent, du mal qu'ils réparent.
Le Maître. - Ne soit ni fade panégyriste, ni censeur amer ; dis la chose comme elle est.
Jacques . - Cela n'est pas aisé. N'a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût, ses passions, d'après quoi l'on exagère ou l'on atténue ? Dis la chose comme elle est !... Cela n'arrive peut-être pas deux fois en un jour dans toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle ? Non. D'où il doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une grande ville on soit entendu comme on dit.
Le Maître. - Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l'usage de la langue et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire ! Cependant dis comme toi, je t'écouterai comme moi, et je t'en croirai comme je pourrai.
Jacques. - Si l'on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le dit, il y a bien pis, c'est qu'on n'y fait presque rien qui soit jugé comme on l'a fait.
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- Diderot, Jacques le fataliste et son maître, Le Livre de Poche classique, 2000, p. 101.