Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 - Paris, 1806)
Le Grand Prêtre Corésus s'immole pour sauver Callirhoé, Salon de 1765
clichés © Musée du Louvre
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"Ô le beau tableau que Fragonard a fait ! Mais écoutez le reste. Le ciel brillait de la clarté la plus pure ; le soleil semblait précipiter toute la masse de sa lumière dans le temple et se plaire à la rassembler sur la victime, lorsque les voûtes s'obscurcirent de ténèbres épaisses qui s'étendant sur nos têtes et se mêlant à l'air, à la lumière, produisirent une horreur soudaine. À travers ces ténèbres je vis planer un génie infernal, je le vis : des yeux hagards lui sortaient de la tête ; il tenait un poignard de la main, de l'autre il secouait une torche ardente ; il criait. C'était le Désespoir et l'Amour, le redoutable Amour était porté sur son dos. À l'instant le grand prêtre tire le couteau sacré, il lève le bras ; je crois qu'il va en frapper la victime, qu'il va l'enfoncer dans le sein de celle qui l'a dédaigné et que le Ciel lui a livrée ; point du tout, il s'en frappe lui-même. Un cri général perce et déchire l'air."
"Si vous aviez vu son tableau, vous auriez été frappé de la même magie de lumière et de la manière dont les ténèbres se fondaient avec elle, du lugubre que ce mélange portait dans tous les points de sa composition ; vous auriez éprouvé la même commisération, le même effroi ; vous auriez vu la masse de cette lumière, forte d'abord, se dégrader avec une vitesse et un art surprenant ; vous en auriez remarqué les échos se jouant supérieurement entre les figures."
Denis Diderot, Salons, Folio Classique, 2008, p. 158 et 159-160.
"On appelle un effet de lumière en peinture ce que vous avez vu dans le tableau de Corésus, un mélange des ombres et de la lumière, vrai, fort et piquant : moment poétique qui vous arrête et vous étonne."
Diderot, "Essais sur la peinture", dans Salons, Folio Classique, 2008, p. 184.
"À vingt-neuf ans, Fragonard n'est plus un élève [de
Chardin, de Boucher, de Carle Van Loo], mais un peintre accompli. Il a envoyé
et rapporte de Rome, au dire même de Natoire [directeur de l'Académie de France
à Rome], quantité de jolis morceaux. Une carrière s'annonce,
officielle, immédiate, et qui doit commencer par l'Académie. Fragonard cherche
un sujet de tableau, tarde, se décide enfin pour le dénouement pathétique d'un
opéra à la mode. Son Corésus et Callirhoé est présenté à
l'Académie en mars 1765. Fragonard se trouve agréé tout d'une voix,
avec, déclare Marigny lui-même [directeur général des Bâtiments du Roi, Arts et
Manufactures], un applaudissement dont il y avait peu
d'exemples. Bien mieux, lorsque le tableau est exposé au Salon de la même
année, le public lui fait un succès considérable."
Jacque
Thuillier, Fragonard, Genève, Skira, 1987, p. 19 ; page 17, la reproduction du
tableau Corésus et Callirhoé est à l'envers.
"À la fin de l'hiver 1764, trois ans après avoir
commencé, Fragonard semble être enfin venu à bout de son morceau de concours.
Van Loo présente le 30 mars 1765 à l'Académie ce fameux Corésus et Callirhoé,
sur lequel il œuvre depuis son retour, enfin achevé. C'est l'heure du
jugement. La toile est gigantesque, de format bien sûr - 3 mètres par 4 - pour
son nombre de personnages représentés, mais aussi à tous les sens du mot. Même
Van Loo est estomaqué. Il garantit à Fragonard, qui la juge toujours inachevée,
l'effet qu'elle va produire sur le jury. Et il ne se trompe pas. Frago est
agréé à l'unanimité et par acclamation."
"Quand le Salon de 1765 ouvre ses portes, le public manque d'étouffer. Cette année se pressent de sept à huit cents visiteurs de toutes conditions et des tous âges. Le Corésus
et Callirhoé de Fragonard est unanimement applaudi. Par les profanes.
Un triomphe, aurait dit Van Loo. Cette fois la critique s'en mêle et même, le
voilà adoubé par Diderot. Le seul critique digne de ce nom, et pour cause, il
vient d'inventer ce genre littéraire : la critique d'art. La reconnaissance de
Diderot vaut pour Fragonard tous les prix de Rome, il a adoré sa Lettre
sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient. Et après avoir
lu dans ses deux premiers Salons des textes d'analyses picturales directes, il
sait combien son jugement compte. Plus que favorable, Diderot est ce qui
pouvait lui arriver de mieux. Après avoir détaillé son tableau comme un rêve,
il ajoute : Je ne crois pas qu'il y eut un peintre en
Europe capable d'imaginer une partie si idéale, si sublime."
Sophie Chauveau, Fragonard, l'invention du bonheur, Folio, 2022, p. 143 et 156-157.
Heureusement que Fragonard n'a pas continué à peindre dans le grand genre !
Pour Philippe Sollers Fragonard est un des grands peintres de tous les temps, et bien au-dessus du dix-huitième siècle. Plus divers et fort que Watteau ; moins académique que Boucher, il domine son siècle et interroge le nôtre. Voir :
Philippe Solers, Les Surprises de Fragonard, Paris, Éditions Gallimard, 1987.
Histoire de Corésus et Callirhoé :
1. IL
y a dans le même endroit de la ville un temple de Bacchus surnommé Calydonien,
parce que sa statue a été apportée de Calydon. Lorsque cette ville était encore
habitée, parmi les Calydoniens qui furent prêtres de ce dieu, il y en eut un
nommé Corésus, qui fut entre les hommes un de ceux que l'amour a le plus
maltraités. Il était devenu amoureux d'une fille nommée Callirhoé, qui avait
autant de haine pour lui qu'il avait d'amour pour elle. 2. Corésus voyant que toutes ses prières
et tous les dons qu'il lui promettait, ne pouvaient la fléchir, s'assit comme
suppliant auprès de la statue de Bacchus. Le dieu écouta les prières de son prêtre,
et les Calydoniens furent saisis sur-le-champ d'une espèce d'ivresse qui leur
faisait perdre la raison ; ce délire était suivi de la mort. 3. Ils eurent
recours à l'oracle de Dodone ; car de tous les Grecs qui habitent ce continent,
les Étoliens, les Arcananiens, leurs voisins, et les Épirotes, sont ceux qui
ajoutent le plus de foi aux oracles que les colombes rendent de dessus le chêne
sacré. 4. Il leur fut alors répondu de Dodone, que c'était la colère de Bacchus
qui s'appesantissait sur eux, et qu'elle ne cesserait que lorsque Corésus
aurait sacrifié à ce dieu, ou Callirhoé elle-même, ou celui qui consentirait à mourir
pour elle. La jeune fille n'ayant trouvé auprès de personne aucune espérance de
salut, s'adressa ensuite à ses parents, et comme elle fut également refusée de
ce côté là, il ne lui restait plus qu'à subir son sort. Tous les préparatifs
pour le sacrifice ordonné par l'oracle étant faits, on l'amena à l'autel comme
victime. Alors Corésus, que regardait ce sacrifice, faisant céder la colère à l'amour,
se frappa lui-même à la place de Callirhoé; et donna par cette action un
exemple de l'amour le plus sincère qu'on ait jamais vu parmi les hommes. 5. Quant
à Callirhoé, lorsqu'elle vit Corésus mort, ses sentiments changèrent tout-à-fait,
et soit regret de sa mort, soit commisération de ce qu'il avait fait pour elle,
elle se tua vers la fontaine qui est auprès du port de Calydon; c'est d'elle
que cette fontaine a pris le nom de Callirhoé.
Pausanias, Description de la Grèce, Livre VII, Achaïe, Chapitre 21, 1-5. Site de Philippe Remacle : remacle.org.

