Lucien Becker (Béchy, Moselle, 1911 - Nancy 1984)
la médiathèque de Dieuze (Moselle) porte son nom
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Tout ce que je vis, ce dont je dois mourir
n'a pas de place hors de mon attente.
Dans les mains que je serre, que je retiens,
que reste-t-il de moi ?
Le sang coule sous les ponts qui vont de mon cœur
aux êtres, aux regards dont je n'approche
que par des signes de la main, des lèvres
et auxquels je ne m'unis que par la solitude.
Les chemins partent du fond de la nuit
et vont attendre le jour sur les collines.
Par la fenêtre où brûle une bougie
ils voient les morts entourés de vivants
qui ne croient pas aux prières qu'ils disent
et les morts restent seuls sous leurs paupières
sans reconnaître les chemins qui passent
en blanchissant un peu la nuit.
***
Quelque part dans une maison calme
le soleil passe à travers les volets
et la poussière se croyant seule se met à danser
sans autre bruit que celui que fait un insecte.
Il y a bien au loin le cri d'un enfant
ou celui d'un chien oppressé de solitude.
Il y a bien, dans l'herbe, le pas d'une source
où la mer vient, en se cachant, prendre pied.
Il n'y a plus soudain dans le jour immense
qu'un bourdon désorienté qui se cogne aux carreaux
qu'un oiseau brûlé de soleil
qui retombe comme un feuille au milieu des blés.
Et la chambre plus profonde que le monde
se tient dans l'ombre auprès de la porte
avec un cœur qui a cessé de battre
parce qu'il n'y a plus de soleil dans les volets.
***
Ô longues veillées des plantes dans le sol sans feu
l'hiver s'est écroulé par grands quartiers de neige,
laissant un jour pauvre et doux comme une paupière
au milieu des chaînes brisées de la tempête.
Il y a un bruit de source dans les tempes
où la tête est prise comme entre deux murs.
Il y a des racines qui tourmentent la terre
et qui avancent à tâtons comme des taupes.
L'eau porte avec joie le jour d'où tant de fleurs
se détachent chaque fois qu'il touche les champs
et la colline est neuve et tiède comme un sein
qu'on découvre dans la demi-clarté d'un rêve.
Un cri : on s'arrête. C'est un oiseau qui chante.
Des yeux : ce sont les bourgeons qui fixent le monde.
Le ciel est une immense clairière entre chaque nuit
et dans le corps le sang monte en hautes coulées.
Le ruisseau n'est plus en descendant les bois
qu'un peu de granit où se heurte le soleil
et la terre écarte longuement les herbes
pour que passe ce bras de lumière et de paix.
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Pour les deux premiers poèmes :
Lucien Becker, Le Monde sans joie, Gallimard, 1945, p. 38 et 51.
Pour le troisième poème :
Lucien Becker, Rien que l'amour. Poésies complètes, Édition établie et présentée par Guy Goffette, Paris, La Table Ronde, 1997, p. 88-89.