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vendredi 13 mars 2026

Paul Valéry, Les opinions

"Plusieurs animaux rassemblés et resserrés se réchauffent entre eux, car ainsi diminue le rayonnement de chacun par diminution de la surface exposée. Ainsi les gens se confirment dans leurs opinions pour être nombreux à les avoir, comme si cette similitude faisait de chaque autre une source de vrai plus puissante que la sienne et de laquelle il pût recevoir. Ceci est fondé sur une assimilation de l'opinion à l'observation. Plusieurs opinions indépendantes valent mieux qu'une, et leur quantité l'emporte. Mais non les opinions."
Paul Valéry

jeudi 2 juillet 2020

ce que peut entraîner les défaillances de l’État

"Tant que les abus, les erreurs, les défaillances qui, sous tous les régimes possibles, existent et ne peuvent pas ne pas exister, n'altèrent pas le principe même de la vie de cette entité, (qui est la confiance dans son crédit et la croyance à la supériorité de ses forces), l'opinion n'est pas excessivement émue des incidents fâcheux qui se produisent et qui, promptement résorbés, démontrent la solidité profonde des institutions bien plus qu'ils ne la compromettent. Mais il peut venir un moment que le seuil de la conscience générale est atteint et qu'il devient impossible à la plupart de songer à leurs affaires particulières sans qu'il y trouvent quelque difficulté imputable aux vices de l’État. Quand donc les circonstances générales sont assez inquiétantes pour affecter sensiblement les vies privées, que la chose publique paraît le jouet des événements ; quand la confiance dans les hommes et les institutions est exténuée, et que le fonctionnement des administrations, la marche des services, l'application des lois semblent livrés au caprice, à la faveur ou à la routine ; quand les partis se disputent la jouissance et les avantages inférieurs du pouvoir plutôt que les moyens qu'il offre d'ordonner une nation à quelque idée, - ces sensations de désordre et de trouble ne manquent jamais d'exciter dans ceux qui les éprouvent et qui ne tirent aucun profit d'une telle dissolution, l'image d'un état tout opposé, et bientôt, - de ce qu'il faudrait faire pour qu'il s'établit."
Paul Valéry, L'idée de dictature, Regards sur le monde actuel, Œuvres, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 971-972. Écrit en 1934. 

l'esprit libre suivant Paul Valéry

"Un esprit vraiment libre ne tient guère à ses opinions. S'il ne peut se défendre d'en voir naître en soi-même, et de ressentir des émotions et des affections qui semblent d'abord en être inséparables, il réagit contre ces phénomènes intimes qu'il subit : il tente de les rendre à leur particularité et instabilité certaines. Nous ne pouvons, en effet, prendre parti qu'en cédant à ce qu'il y a de plus particulier dans notre nature, et de plus accidentel dans le présent. L'esprit libre se sent inaliénable."
Paul Valéry, Fluctuations sur la liberté, Regards sur le monde actuel, Œuvres, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 962. Écrit en 1938. 

samedi 27 juin 2020

quelques "rhumbs" de Paul Valéry pour aujourd'hui

"J'ai connu un être bizarre qui croyait tout ce qu'il lisait dans un certain journal, et rien de ce qu'il lisait dans un autre. C'était un original ; enfermé depuis." 

"La politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde."

"La mode étant l'imitation de qui veut se distinguer par celui qui ne veut pas être distingué, il en résulte qu'elle change automatiquement. Mais le marchand règle cette pendule."

"Le métier des intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans le contrepoids des actes réels. Il en résulte que leurs propos sont étonnants, leur politique dangereuse, leurs plaisirs superficiels."

"Il y a quelque chose de plus précieux que l'originalité, c'est l'universalité."

"Étrange folie de communiquer - Communiquer sa maladie ! - son opinion - communiquer la vie.
Nos "opinions", nos "convictions" ne sont que nos cruelles nécessités. Notre nature veut que nous pensions quelque chose sur tous les sujets. La constitution politique nous y oblige. 
Notre nature exigeant que nous répondions à toutes les questions qu'elle nous fait croire qui nous sont posées ; elle veut aussi que nos réponses nous soient chères comme venant de nous. Le contraire serait plus sensé."

"Il n'est pas d'opinion, de thèse, de sentiment qui poussé à bout ou exécuté à fond ne conduise à la destruction de l'homme."

Paul Valéry, Rhumbs, Œuvres tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1960.

jeudi 25 juin 2020

les falsifications de la politique

"La politique, contrainte de falsifier toutes les valeurs que l'esprit a pour mission de contrôler, admet toutes les falsifications, ou toutes les réticences qui lui conviennent, qui sont d'accord avec elle et repousse même violemment, ou interdit toutes celles  qui ne le sont pas.
En somme, qu'est ce que c'est que la politique ? ... La politique consiste dans la volonté de conquête et de conservation du pouvoir ; elle exige, par conséquent, une action de contrainte ou d'illusion sur les esprits, qui sont la manière de tout pouvoir.
Tout pouvoir songe nécessairement à empêcher la publication des choses qui ne conviennent pas à son exercice. Il s'y emploie de son mieux. L'esprit politique finit toujours par être contraint de falsifier. Il introduit dans la circulation, dans le commerce, de la fausse monnaie intellectuelle ; il introduit des notions historiques falsifiées ; il construit des  raisonnements spécieux ; en somme, il se permet tout ce qu'il faut pour conserver son autorité, qu'on appelle, je ne sais pourquoi, morale."

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Œuvres tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 1094.

mercredi 24 juin 2020

le Pâtre épris du Hêtre

"Je t'aime, l'Arbre vaste, et suis fou de tes membres. Il n'est fleur, il n'est femme, grand Être aux bras multipliés, qui plus que toi m'émeuve et de mon cœur dégage une fureur plus tendre... Tu le sais bien, mon Arbre, que dès l'aube je te viens embrasser : je baise de mes lèvres l'écorce amère et lisse, et je me sens l'enfant de notre même terre. À la plus basse de tes branches, je pends ma ceinture et mon sac. De tes ombres touffues, un gros oiseau soudain s'envole avec fracas et fuit d'entre tes feuilles, épouvanté m'épouvantant. Mais l'écureuil sans peur  descend et se hâte vers moi : il vient me reconnaître. Tendrement naît l'aurore, et toute chose se déclare. Chacune dit son nom, car le feu du jour neuf la réveille à son tour. Le vent naissant  bruit dans ta haute ramure. Il y place une source, et j'écoute l'air vif. Mais c'est Toi que j'entends. Ô langage confus, langage qui t'agites, je veux fondre toutes tes voix ! Cent mille feuilles mues font ce que le rêveur murmure aux puissances du songe. Je te réponds, mon  Arbre, je te parle et te dis mes secrètes pensées."

Paul Valéry, Dialogue de l'Arbre, Œuvres tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 178.

dimanche 24 mai 2020

hommage à Marcel Proust par Paul Valéry

Extrait :
"Proust n'a pas saisi la "vie" par l'action même ; il l'a rejointe, et comme imitée, par la surabondance des connexions que la moindre image trouvait si aisément dans la propre substance de l'auteur. Il donnait des racines infinies à tous les germes d'analyse que les circonstances de sa vie avaient semés dans sa durée. L'intérêt de ses ouvrages réside dans chaque fragment. On peut ouvrir le livre où l'on veut ; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède, et en quelque sorte de l'illusion acquise ; elle tient à ce qu'on pourrait nommer l'activité propre du tissu même de son texte.
Proust divise - et nous donne la sensation de pouvoir diviser indéfiniment - ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.
Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un infini en puissance, qui n'est que la propriété de tous nos souvenirs de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette propriété d'imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits intimement d'une chose qui se fait ; et qui se fait aux dépens du possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement inépuisables, - nous qui ne pouvons nous arrêter  en nous-mêmes sans subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l'une à l'autre, ou bien se développer l'une dans l'autre, ouvrant une perspective de parenthèses... L'âme ne peut sans cesse qu'elle ne crée, et qu'elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant d'autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des théories, commence des poèmes... Tout ce que l'on perd, ou que l'on croit perdre, mais tout ce quel'on peut espérer de soi, ce trésor de toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu'il est - c'est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le Temps perdu. Personne, ou presque personne, n'en avait jusqu'à lui délibérément utilisé les ressources. Ce fut là se servir de tout son être ; c'est à quoi il l'a consumé."
Paul Valéry, Hommage à Marcel Proust, Œuvres tome I, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, p. 772-773. 

samedi 9 mai 2020

Paul Valéry s'est interrogé sur le progrès

"Je me suis essayé autrefois à me faire une idée positive de ce que l'on nomme progrès. Éliminant donc toute considération d'ordre moral, politique ou esthétique, le progrès me parut se réduire à l'accroissement très rapide et très sensible de la puissance (mécanique) utilisable par les hommes, et à celui de la précision qu'ils peuvent atteindre dans leurs prévisions. Un nombre de chevaux-vapeur, un nombre de décimales vérifiables, voilà des indices dont on ne peut douter qu'ils n'aient grandement augmenté depuis un siècle. Songez à ce qui se consume chaque jour dans cette quantité de moteurs de toute espèce, à la destruction de réserves qui s'opère dans le monde. Une rue de Paris travaille et tremble comme une usine. Le soir, une fête de feu, des trésors de lumière expriment aux regards à demi éblouis un pouvoir de dissipation extraordinaire, une largesse presque coupable. Le gaspillage ne serait-il pas devenu une nécessite publique et permanente ?" 
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Œuvres II, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 1026. Paru en 1929.

Dans  Le Yalou (écrit en 1895, lors de la première guerre sino-japonaise), Paul Valéry met en épigraphe :
Civilisation, according to the interpretation of the Occident, 
serves only to satisfy men of large desires. 
Vicomte Torio.
Ibid., p. 1016.

dimanche 3 mai 2020

flammes d'arbre, buisson ardent


Haute profusion de feuilles...
Le tronc a rêvé de la flamme du feuillage...
Étincellement de sa tête superbe... 

vendredi 27 août 2010

voiles blanches et blanches colombes

Est-ce Gérard de Nerval qui, pour la première fois, a comparé les voiles des bateaux à des colombes ? Dans Corilla, j'ai noté cette belle phrase : " ... la mer noircissait dans le golfe, et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes attardées...(1)." De plus, écrire voiles pour bateaux c'est faire une synecdoque, prendre la partie pour le tout. Pendant longtemps j'ai cru que c'était Paul Valéry qui, dans la célèbre première strophe du Cimetière marin, avait comparé pour la première fois les voiles des bateaux à des colombes : " Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes ; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée ! O récompense après une pensée Qu'un long regard sur le calme des dieux ! " Ce toit tranquille étant la mer. Peut-être qu'à l'époque de Valéry, cette comparaison était déjà un poncif.
1. Gérard de Nerval, Les Filles du feu, Le Livre de poche classique (édition de Michel Brix), 1999, p. 95.