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mardi 23 juin 2026

les jeux de lumière causent des hallucinations à Septimus dans "Mrs Dalloway"


"Ils [les nuages] allaient et venaient, ils faisaient des signes, des signaux, les jeux de lumière et d'ombre qui tantôt rendaient le mur gris, tantôt les bananes jaune vif, tantôt rendaient le Strand gris, tantôt les omnibus jaune vif : telle est l'impression qu'avait Septimus Warren Smith allongé sur le sofa dans le salon. Il regardait l'or liquide briller puis se décolorer, avec l'étonnante sensibilité d'un être vivant, sur les roses, sur le papier peint. Dehors, les arbres tendaient leurs feuilles comme des filets dans les profondeurs de l'air. Le bruit de l'eau se répandait dans la pièce et à travers les vagues parvenait le chant des oiseaux. Toutes les puissances déversaient leurs trésors sur sa tête et sa main était posée là, sur le dossier du sofa, comme il avait vu sa main posée lorsqu'il se baignait, qu'il flottait à la surface des vagues, et qu'il entendait, loin, très loin sur le rivage, les chiens aboyer, aboyer. Ne crains plus, dit le cœur enfermé dans la poitrine ; ne crains plus."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway, Collection Folio Classique, 2020, p. 246.

lundi 22 juin 2026

Mrs Dalloway, parfaite hôtesse


"Et voilà Clarissa qui escortait son Premier Ministre à travers le salon, étincelante, la démarche altière, avec la beauté imposante de ses cheveux gris. Elle portait des boucles d'oreilles, et une robe de sirène d'un vert argenté. Qu'elle était en train de jouer avec les vagues et de natter ses tresses : voilà l'impression qu'elle produisait, car elle avait toujours ce don, d'être, d'exister, de résumer l'ensemble de l'existence au moment où elle passait. Elle se retourna, son écharpe se prit dans la robe d'une autre femme, elle la détacha, en riant, tout cela avec le parfait naturel d'une créature qui flotte dans son élément. Mais l'âge l'avait frôlée de son aile ; tout comme une sirène pourrait contempler dans son miroir le soleil qui se couche par une fin de journée très claire sur les vagues. Il passait sur elle comme un souffle de tendresse ; sa sévérité, sa froideur, sa rigidité, tout cela s'était réchauffé, et il se dégageait d'elle, cependant qu'elle disait au revoir à l'homme ficelé dans ses galons d'or qui faisait de son mieux, Dieu lui vienne en aide, pour avoir l'air important, une ineffable dignité ; une cordialité exquise ; comme si elle souhaitait bonne chance à la terre entière et qu'elle devait maintenant, se trouvant à la bordure extrême, à l'extrême marge des choses, prendre congé. C'est cela, l'impression qu'elle produisait sur lui."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway, Collection Folio Classique, 2020, p. 293-294.

dimanche 21 juin 2026

les nuages, lorsque Elizabeth Dalloway redescendit le Strand



"Mais il était plus tard qu'elle [Élizabeth Dalloway] ne croyait. Sa mère n'aimerait pas la savoir toute seule à traîner dans les rues. Elle fit demi-tour et redescendit le Strand [à Londres, large avenue commerçante qui relie la City à Charing Cross]. 
Une bouffée de vent (malgré la chaleur, il faisait du vent) vint recouvrir d'un mince voile noir le soleil et le Strand. Les visages se décolorèrent ; les omnibus perdirent d'un coup leur éclat. Car même si les nuages étaient d'un blanc de montagne, de sorte qu'on pouvait s'imaginer y tailler des copeaux à l'aide d'une hachette, et qu'on distinguait, sur leurs flancs, de larges pentes dorées, des pelouses dans de célestes jardins des délices, et que tout leur donnait l'apparence de séjours rassemblés pour un concile des dieux au-dessus du monde, ces nuages étaient animés   d'un mouvement perpétuel. Les signes s'invertissaient  et l'on voyait, comme pour obéir à un plan préétabli, tantôt un sommet s'affaisser, tantôt un bloc de la taille d'une pyramide qui jusque-là s'était maintenu inaltérable s'avancer au milieu des autres ou mener solennellement la procession vers un nouveau port d'attache. Même s'ils semblaient solides au poste, unis dans une même volonté de repos, rien n'aurait pu être plus neuf, plus libre, plus sensible au moindre contact que la surface blanche comme neige ou tout illuminée d'or. Se transformer, disparaître, démanteler le solennel assemblage, c'était l'effet d'un instant ; et malgré la sévère fixité, malgré la robustesse, la fermeté compacte, ils plongeaient soudain la terre soit dans la lumière soit dans l'obscurité."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway, collection Folio Classique, 2020, p. 245. 

mercredi 17 juin 2026

Septimus et Lucrezia Warren Smith dans "Mrs Dalloway" de Virginia Woolf


 "Lucrezia Warren Smith, assise aux côtés de son mari dans la grande allée de Regent's Park, regarda le ciel.
« Regarde, Septimus, regarde ! » s'écria-t-elle. Car le docteur Holmes lui avait dit de faire son possible pour que son mari (qui n'avait rien d'inquiétant mais qui ne se sentait pas très en forme) s'intéresse à autre chose qu'à lui-même.
Et voilà, se dit Septimus [ancien combattant, traumatisé par la guerre de 14 et pendant laquelle son ami Evans fut tué] en regardant le ciel, ils me font des signaux. En fait, pas vraiment avec des mots ; enfin, pas dans une langue qu'il sache déchiffrer ; mais c'était bien assez évident, cette beauté, cette exquise beauté, et les larmes lui vinrent aux yeux tandis qu'il regardait les mots de fumée s'effacer et se fondre dans le ciel [c'est un avion qui a écrit une réclame dans le ciel] et lui dispenser leur charité inépuisable et leur bonté rieuse, une forme succédant à une autre, d'une beauté inimaginable, et lui signalant leur intention de lui prodiguer, pour rien, pour toujours, simplement parce qu'il les regardait, de la beauté, toujours davantage de beauté. Les larmes coulaient le long de ses joues.
C'était « toffee » ; ils faisaient de la réclame pour du tofffee, dit une nurse à Rezia [Lucrezia]. Ensemble elles se mirent à épeler : t... o... f...
« CH... R... » dit la nurse, et Septimus l'entendit dire « CHAR », tout contre son oreille, d'une voix profonde, douce, comme un orgue aux sons moelleux, mais avec quelque chose de crissant comme une sauterelle, qui lui racla délicieusement l'épine dorsale, et qui envoya dans son cerveau des ondes sonores qui se brisèrent en l'atteignant. Merveilleuse découverte en vérité, le fait que la voix humaine puisse, dans certaines conditions atmosphériques [...] donner vie aux arbres. Heureusement, Rezia appuya sa main sur son genou avec une force considérable, ce qui le cloua sur place, lourdement lesté, car sinon, l'excitation de voir les ormes monter et descendre, monter et descendre, leurs feuilles illuminées, et la couleur passant du fluide à l'épais, du bleu au vert d'un creux de vague, comme des plumets sur la tête des chevaux, des plumes sur la tête des femmes, tant ils montaient et descendaient avec fierté, avec majesté, oui, cette excitation l'aurait rendu fou. Mais il ne voulait pas devenir fou. Il allait fermer les yeux. Il ne verrait plus rien."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway, collection Folio Classique, 2020, p. 86-87.

vendredi 12 juin 2026

Clarissa Dalloway chez Mulberry's, le fleuriste


 Clarissa Dalloway chez Mulberry's, le fleuriste

"C'est ridicule, ridicule ! s'écria-t-elle in petto en poussant la porte battante de Mulberry's, le fleuriste. Elle s'avançait, légère, grande, très droite, et fut aussitôt accueillie par Miss Pym, au visage petit et rond, dont les mains étaient toujours rouge vif, comme si elles avaient trempé dans l'eau froide avec les fleurs. 
Des fleurs, il y en avait : des delphiniums, des pois de senteur, des branches entières de lilas ; et des œillets, des brassées d'œillets. Il y avait des roses ; il y avait des iris. Oh oui —  et elle inhalait la douce odeur de jardin, mêlée de terre, tout en restant à parler à Miss Pym qui se devait de l'aider, et qui appréciait sa bonté, car elle avait montré de la bonté jadis ; beaucoup de bonté, mais elle faisait plus vieux, cette année, à la regarder de tourner la tête de-ci, de-là au milieu des iris et des roses et des lilas qui se balançaient ; les yeux mi-clos, humant, après le tumulte de la rue, les odeurs délicieuses, la fraîcheur exquise. Puis elle ouvrit les yeux : qu'elles étaient fraîches, les roses, comme du linge tuyauté tout propre, rentrant de la blanchisserie dans des corbeilles d'osier ; et sombres et soignés les œillets rouges qui redressaient la tête ; et tous les pois de senteur s'étalant dans leurs vases, veinés de violet, d'un blanc de neige, pâles — comme si c'était le soir, et que des jeunes filles en robe de mousseline étaient venues cueillir les pois de senteur et les roses à la fin de la superbe journée d'été, avec son ciel bleu nuit, ses delphiniums, ses œillets, ses arums ; que c'était le moment où toutes les fleurs — les roses, les œillets, les iris, les lilas — luisent d'un doux éclat ; où chaque fleur semble brûler de ses propres feux, avec douceur, avec pureté, au milieu des massifs embrumés ; et comme elle aimait les papillons de nuit gris pâle qui tourbillonnaient en tout sens au-dessus de l'héliotrope, au-dessus des primevères du soir !"
Virginia Woolf, Mrs Dalloway, Collection Folio Classique, 2020, p. 74-75.  

jeudi 11 juin 2026

la mondaine Clarissa Dalloway


Clarissa Dalloway tenant un bouquet de roses blanches
elle ramène ces fleurs de Mulberry's, le fleuriste

"La paix descendait sur elle [Clarissa Dalloway raccommode sa robe verte déchirée, une robe de sirène en vert argenté], le calme, la sérénité, cependant que son aiguille, tirant doucement sur le fil de soie jusqu'à l'arrêt sans brutalité, rassemblait les plis verts et les rattachait, en souplesse, à la ceinture. C'est ainsi que par un jour d'été les vagues se rassemblent, basculent, et retombent ; et le monde entier semble dire : « Et voilà tout. » Ne crains plus, dit le cœur. Ne crains plus, dit le cœur, confiant son fardeau à quelque océan, qui soupire, prenant à son compte tous les chagrins du monde, et qui reprend son élan,  rassemble, laisse retomber. Et seul le corps écoute l'abeille qui passe ; la vague qui se brise ; le chien qui aboie, au loin, qui aboie, aboie."
Virginia Woolf, Mrs Dalloway, collection Folio Classique, 2020, p. 111.
La vague est l'une des métaphores obsédantes de Virginia Woolf. On peut ajouter l'oiseau (pages 115, 146, 179, 252, 256, 266, 277 et 308).

mercredi 10 juin 2026

les artistes dans les romans de Sylvie Germain

Dans les romans de Sylvie Germain, les artistes — peintres, sculpteurs, créateurs — jouent un rôle central : ils incarnent la quête spirituelle, la mémoire, et la puissance transformatrice de l’imaginaire.  Plusieurs œuvres de Sylvie Germain mettent en scène des personnages artistes liés à la création : Ragouël, dans Éclats de sel, est un peintre en quête d’inspiration et de transfiguration artistique. Il cherche à dépasser le destin tragique de sa fille par l’acte de peindre. Dans Opéra muet, le protagoniste est un photographe dont la vie et l’art se délitent après un drame amoureux ; une fresque peinte sur un mur devient son unique présence familière.  Dans L’Enfant Méduse, la peinture joue un rôle symbolique majeur : le roman s’ouvre sur une éclipse et se clôt sur la description d’une fresque de Taddeo Gaddi, qui devient un espace de rédemption. Ces artistes ne sont jamais de simples figurants : ils incarnent la tension entre création, souffrance et révélation.
Les romans de Germain sont traversés par des références à de nombreux artistes majeurs : Germaine Richier, Klee, Piero della Francesca, Giacometti, Arcimboldo, Picasso, Rothko, Bacon, Velázquez, Rembrandt, Le Caravage, Marquet,  apparaissent dans ses récits, parfois comme images mentales, parfois comme miroirs des personnages.  Ces références ne sont pas décoratives : elles servent à éclairer l’intériorité des personnages, à créer des correspondances symboliques, ou à ouvrir des espaces de méditation.
Sylvie Germain crée ses propres tableaux imaginaires : le tableau d’ouverture d’Éclats de sel. Les « tableaux » qui ouvrent les chapitres de L’Enfant Méduse. Ces images littéraires fonctionnent comme des peintures verbales, où la lumière, les couleurs et les formes deviennent des vecteurs de sens.
Les artistes, réels ou fictifs, permettent à Sylvie Germain d’explorer : la frontière entre visible et invisible (héritée de son travail sur Vermeer et la mystique), la mémoire traumatique, souvent figurée par des images picturales, la quête de sens, où l’art devient un espace de résistance intérieure, la transfiguration du réel, cœur de son esthétique. 

François Mauriac, Le dernier taureau


"Si nous choisîmes ce dimanche-là, comme but de notre promenade, à plus de cent kilomètres, le bourg landais de Saint-Vincent-de-Tyrosse, ce fut bien moins pour la corrida qui s'y donnait, que pour le prétexte de suivre une route aimée entre toutes : celle qui, de Langon à Bayonne, par Bazas, Captieux, Roquefort, Tartas, Mont-de-Marsan, traverse la forêt de pins et de chênes.
Oui, cette corrida n'était qu'un prétexte. Les ayant beaucoup aimées dans ma jeunesse, depuis la guerre je n'y suis presque plus revenu (une fois à Madrid, deux ou trois fois à Bordeaux). Mais durant les vacances, les chroniques d'une si curieuse verve de don Severo, dans la Petite Gironde, ne me laissent rien ignorer de ce petit monde fanatique. Don Severo est le janséniste de l' « afición » ; il en est le Saint-Cyran : d'une rigueur terrible, impitoyable aux matadors qui ne travaillent pas presque immobiles et dans les cornes du fauve selon l'exemple du grand Belmonte. 
Je fus donc à cette corrida de Saint-Vincent-de-Tyrosse. Il m'a fallu, ce jour-là, crever un de mes derniers ballons, renoncer à l'un de mes derniers plaisirs. Non ! Plus jamais je n'assisterai à une course de taureaux. Sans doute serait-il injuste de les juger toutes sur celle-là qui fut au-dessous du pire, moins par la faute des matadors que par celle d'un bétail exécrable, fuyant, et comme on dit, « manso ». Mais nous eût-il donné de voir une belle corrida et d'applaudir un Martial Lalanda, nous aurions dû tout de même subir ce qui, tout à coup, me paraissait horrible à crier : l'attachement de cette foule assise, inactive, abritée, embusquée, « planquée », à un spectacle dangereux pour l'homme, mortel pour la bête. Quant à cet art que j'ai tant admiré, toute sa science repose sur le leurre : une bête seule contre dix, trompée, dupée jusqu'à la mort... L'étrange est qu'elle s'en aperçoive, parfois, qu'elle le devine. Les taureaux « manso » ne sont si méprisés du public que parce qu'ils savent tout d'avance. L'un d'eux, à Saint-Vincent-de-Tyrosse, ne voulait pas sortir du toril. Et quand on l'eut traîné de force dans le cirque, il semblait faire non, encore, de sa grosse tête d'innocent...
Pourtant ce qui m'arracha ce vœu : « Je n'y reviendrai jamais plus... », ce ne fut pas tant cette horreur toute physique, ce dégoût, cette pitié, ni même la honte que me donnait la présence des Anglais venus de Biarritz — de ce garçon surtout dont le beau visage était comme durci par le mépris. Non, la raison de mon désenchantement, elle m'apparut tout à coup : impossible d'ignorer, aujourd'hui, de quoi notre goût pour les corridas est le signe. Nous savons, nous ne pouvons plus ne pas savoir ce que dissimule dans son cœur cette foule qui hurle autour d'une bête couverte de sang." 
Dans Journal III, 1940, de François Mauriac.

J'ai assisté à une seule corrida, c'était en juillet 1957, aux arènes de Palma de Mallorca. Ce jour-là toréait Ordoñez, le grand toréador, et il obtint deux oreilles et la queue. Ce qui est inoubliable aussi, c'est d'avoir entendu El gato montés, ce magnifique pasodoble.

lundi 11 mai 2026

le vieux soulier


Le vieux soulier

"Les réverbères s'allumèrent. Le halo de l'un d'eux éclaira une flaque d'eau boueuse où traînait une chaussure. Un soulier d'homme au cuir moisi où pendillait encore un lambeau de lacet.
Et le visible se concentra autour de cette pauvre chose, de ce vieux soulier au cuir tout fendillé et écorché. Il béait, ce soulier, gardant encore vaguement la forme du pied qui avait dû longtemps le porter, et l'user. Godasse au rebut qui ne faisait plus la paire avec quoi que ce soit, et ne pouvait plus être utile à qui que ce soit. Mais qui conservait obstinément la marque de son utilité passée. Marcher, envelopper et affermir le pied d'un homme en marche, consolider l'appui du corps sur la terre. Marcher, porter le poids d'un corps, participer au mouvement de ce corps.
Chaussure d'un homme ; chaussure qui témoigne encore de la vie d'un homme, du poids d'un homme sur la terre, et de sa marche en ce monde.
Chaussure abandonnée, déjà en voie de pourrissement dans la boue. Se trouvait-il encore quelqu'un dans cette ville et ses faubourgs pour reconnaître ce vieux soulier comme ayant été le sien, ou comme ayant appartenu à quelque proche ? C'est que les objets du corps, tout ce que vêt le corps, finit parfois par devenir un peu une part de ce corps, s'en fait une expression."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 98-99.
On pense aussi à la paire de vieux souliers du tableau de Van Gogh. 

mardi 5 mai 2026

Sylvie au hammam...



Dominique Ingres, Le Bain turc
Musée du Louvre

"L'établissement de bains turcs renfermait dans ses murs le rêve par excellence —  la beauté de la chair. Alcôves fraîches où, sur des tables rondes, fument des verres de thé aux senteurs de menthe, tandis que sur leurs couches des femmes se délassent en écoutant le très doux ruissellement des fontaines mises là à jaillir et à jaser pour leur seul plaisir. Hammam aux mosaïques bleues et blanches empli de vapeurs chaudes, de murmures et de souffles, et d'odeurs de corps. Femmes assises dans les étuves sur des gradins de bois, dans des brumes bleuâtres aux parfums balsamiques, ainsi que des statues de glaise hésitant entre l'absence et la présence. Chevelures ruisselantes tordues sous des jets d'eau, visages laqués de sueur, membres humides aux gestes lents, inachevés, et mol abandon des corps à la chaleur, au songe et au repos. Aisselles blondes, brunes ou rousses, s'ouvrant comme des fleurs marines à chaque étirement de langueur. Pieds descendant les marches des piscines et foulant l'eau à pas menus tandis que des lueurs s'éhiscent en tremblant le long des jambes, des cuisses, jusqu'aux hanches, et tournent sur les genoux. Reins qui se cambrent, épaules qui frémissent, et les globes soyeux des seins aux tétins roses ou bruns que durcit le trouble émoi d'être nu. Dents découvertes dans l'éclat des sourires, des rires. Ongles embués comme des élytres d'insectes pâles volant au crépuscule. Torsion des bustes sous les douches glacées, peaux malléables comme des boues sous les mains des masseuses. Silhouettes enserrées dans des peignoirs blancs et dodelinement des têtes enturbannées des baigneuses glissant à petits pas vers les cabines d'habillage."
Sylvie Germain, Opéra muet, Folio Gallimard, 2005, p. 25-26.

Daniel Ternois, Ettore Camesasca, Tout l'œuvre peint d'Ingres, Paris, Flammarion, 1971, pl. LVIII. 

mercredi 29 avril 2026

une œuvre inédite de Louise Nevelson


 Un assemblage inédit de Louise Nevelson  
2026, bois peint en noir, 164 x 83 x 59 cm
Galerie Virelay - 3, place de l'Étang-Saint-Jean - Nancy