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dimanche 8 mars 2026

visite du tombeau du poète Hafiz par Pierre Loti en 1900

"De bon matin dans la campagne, avec Hadji-Abbas [le prévôt des marchands chez qui loge Loti] pour aller avant l'ardeur du soleil visiter le tombeau du poète Hafiz.
D'abord nous suivons cette route d'Ispahan, que sans doute, dans deux jours ou trois jours, nous prendrons pour ne plus jamais revenir ; elle est large et droite, entre des mosquées, de paisibles cimetières aux cyprès noirs, et des jardins d'orangers dont les longs murs en terre sont ornés d'interminables séries d'ogives ; quantité de ruisseaux et de fossés la traversent, mais cela est sans importance, puisqu'il n'y a point à y faire passer de voitures. Les oiseaux chantent le printemps et, comme toujours, il fait adorablement beau sous un ciel d'une limpidité rare. Au pied des énormes montagnes de pierre qui limitent de tous côtés la vue,  on aperçoit, sur de plus proches collines, une mince couche de verdure, et ce sont les vignes qui produisent le célèbre vin de Chiraz, — dont les Iraniens, en cachette, abusent quelquefois malgré le Coran. [...]
Ensuite, par des sentiers de traverse, nous chevauchons vers le parc funéraire où repose, depuis six cents ans, le poète anacréontique de la Perse. On sait la destinée de cet Hafiz, qui commença par humblement pétrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du XIVe siècle, mais qui chantait d'intuition, comme les oiseaux ; rapidement il fut célèbre, ami des vizirs et de princes, et charma la farouche Tamerlan lui-même. Le temps n'a pu jeter sur lui aucune cendre ; de nos jours encore ses sonnets, populaires à l'égal de ceux de Saadi, font la joie des lettrés de l'Iran aussi bien que des plus obscurs tcharvadars [loueurs de chevaux ou de mules], qui les redisent en menant leur caravane.
Il dort, le poète, sous une tombe en agate gravée, au milieu d'un grand enclos exquis, où nous trouvons des allées d'orangers en fleur, des plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. Et ce jardin, d'abord réservé à lui seul, est devenu, avec les siècles, un idéal cimetière ; car ses admirateurs de marque ont été, les uns après les autres, admis sur leur demande à dormir auprès de lui, et leurs tombes blanches se lèvent partout au milieu de fleurs. Les rossignols, qui abondent par ici, doivent chaque soir accorder leurs petites voix de cristal en l'honneur de ces heureux morts, des différentes époques, réunis dans une commune adoration pour l'harmonieux Hafiz, et couchés en sa compagnie.
Il y a aussi, dans le jardin, des kiosques à coupole, pour prier ou rêver. Les parois en sont entièrement revêtues d'émaux de toutes les nuances de bleu, depuis l'indigo sombre jusqu'à la turquoise pâle, formant des dessins comme des vieilles broderies ; de précieux tapis anciens y sont étendus par terre, et les plafonds, ouvragés en mille facettes, en mille petits compartiments géométriques, ont l'air d'avoir été composés par des abeilles. On entretient là, dans une quantité de vases, d'éternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont occupés à les renouveler : des roses, des gueules-de-loup, des lys, toutes les fleurs d'autrefois, dans nos climats, celles que connaissent nos pères ; mais surtout des roses, d'énormes touffes de roses."
Pierre Loti, Vers Ispahan, Paris, Christian Pirot, 1988, p. 101-102.
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Hâfiz de Chiraz, le plus grand lyrique de la Perse. Il chante les thèmes traditionnels, la nature, le vin, et surtout les joies et les souffrances de l'amour. Amour terrestre sûrement, amour divin peut-être aussi : à cet égard une incertitude plane sur une grande partie de son œuvre. Mais il sait, dans un style harmonieux et délicatement imagé, d'un charme incomparable, donner à ces vieux thèmes une expression nouvelle, pleine de résonnances profondes et mystérieuses, souvent susceptibles d'interprétations variées. 
Voici un petit ghazal de Hâfiz :

Hier soir j'ai vu des anges frapper à la porte de la taverne.
     Ils ont pétri l'argile humaine et l'ont moulée dans une coupe.
Ces habitants de l'enclos du secret et de la pudeur célestes
     avec le vagabond que je suis sont venus s'énivrer.
Le ciel ne pouvait plus porter le fardeau de la confidence,
     le sort est tombé sur mon nom, pauvre dément.
La querelle des soixante-douze sectes, pardonnons-la :
     ils battent les chemins de la fable, faute de voir la vérité.
Pour célébrer la paix signée entre elle et moi, 
     les saints en dansant ont bu la coupe de la reconnaissance.
Nul, comme Hafiz n'a levé le voile sur le visage de la pensée,
     depuis que le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

D'après Gilbert Lazard, "Littérature persane", dans Histoire des littératures, tome I, Encyclopédie de la Pléiade, 1955, p. 906-907.

Je ne connais que Djelâl-ed-din Roumi. En 1992, j'ai visité son mausolée à Konya, Turquie. Il existe un bon choix de ses œuvres dans la collection Sagesses des éditions du Seuil et dans la collection Spiritualités vivantes des éditions Albin Michel.

jeudi 5 mars 2026

Pierre Loti a visité Persépolis le 3 mai 1900


Persépolis - La porte de toutes les nations, bâtie par Darius 1er et son fils Xerxès, Ve siècle


Persépolis - Escalier de l'apadana construit par Darius et Xerxès 1er, Ve siècle


Persépolis - Lion attaquant un taureau, décor d'un escalier du palais, Ve siècle



Persépolis - Façade du soubassement de l'apadana, Ve siècle


Persépolis - Sommet restauré d'une colonne de la porte de toutes les nations, Ve siècle

"Mais notre étape d'aujourd'hui sera de courte durée, car, au bout de quatre heures, nous devons rencontrer les grands palais du silence, les palais de Darius et de Xerxès, qui valent bien que l'on s'arrête. [...]
Depuis un peu plus de deux mille ans, depuis que le passage des armées du Macédonien en a révélé l'existence aux nations occidentales, cela porte un nom qui est devenu à lui seul imposant et évocateur : Persépolis. [...]
Oh ! mon saisissement d'être accueilli, dès l'entrée, par deux de ces mornes géants dont l'aspect, à moi, connu de très bonne heure, avait hanté mon enfance : corps de taureau ailé, et tête d'homme à longue barbe frisée, sous une tiare de roi mage ! [...]
Les deux géants ailés, qui me reçoivent au seuil de ces palais, c'est Xerxès qui eut la fantaisie de les poster ici en vedette. [...]
Toujours suivis de nos chevaux, dont les pas résonnent trop sur les dalles, nous nous avançons au cœur des palais, vers les quartiers magnifiques de Darius. Les colonnes brisées jonchent le sol ; il en reste debout une vingtaine peut-être, qui de loin en loin s'élèvent solitairement, toutes droites et toutes minces, dans le ciel pur ; elles sont cannelées du haut en bas ; leur socle est taillé en monstrueux calice de fleur, et leur chapiteau très débordant, qui paraît en équilibre instable dans l'air, représente, sur chacune de ses quatre faces la tête et le poitrail d'un bœuf. [...]
Les esplanades se superposent, les escaliers se succèdent à mesure que l'on approche des salles où trôna le roi Darius. Et la face de chaque assise nouvelle est toujours couverte de patients bas-reliefs, représentant des centaines de personnages, aux nobles raideurs, aux barbes et aux chevelures frisées en petites boucles : des phalanges d'archers, tous pareils et inscrits de profil ; des défilés rituels, des monarques s'avançant sous de grands parasols que tiennent des esclaves ; des taureaux, des dromadaires, des monstres. En quelle pierre merveilleuse tout cela a-t-il été ciselé, pour que tant de siècles n'aient même pu rien dépolir ?"
Pierre Loti, Vers Ispahan, Paris, Christian Pirot, 1988, p. 118, 119, 123-125.

Pierre Amiet, L'Art antique du Proche-Orient, Paris, Mazenod, 1977, pour les cinq photos : n° 147, 145, 150, 151, 146.

dimanche 1 mars 2026

Pierre Loti entre à Téhéran le 27 mai 1900

"Comme tout est noir, au-dessus de cette capitale de l'Iran ! Des épaisseurs de nuées, derrière lesquelles on devine des épaisseurs de montagnes, emplissent le ciel de leurs masses presque terrifiantes. ᅳ Et toujours, dans une déchirure qui persiste, le Démavend [volcan éteint, point culminant 5 610 m.] nous montre confusément sa pointe, argentée sur un fond sombre ; on voit bien que ce n'est pas un nuage, que c'est une chose solide, de la nature des rocs, mais cela semble monté trop haut pour appartenir à la terre ; et puis on dirait que cela surplombe... Cela fait partie de quelque astre étranger sans doute, qui s'approche sans bruit derrière ces rideaux de ténèbres. ᅳ et le monde va finir..."
Pierre Loti, Vers Ispahan, Paris, Christian Pirot, 1988, p. 246

qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses

"Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, prenne son parti de cheminer lentement à mes côtés, par étapes, ainsi qu'au Moyen Âge.
Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, consente au danger des chevauchées par les sentiers mauvais où les bêtes tombent, et à la promiscuité des caravansérails où l'on dort entassés dans une niche de terre battue, parmi les mouches et la vermine.
Qui veut venir avec moi voir apparaître, dans sa triste oasis, au milieu de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses roses, la vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous ses minarets bleus d'un inaltérable émail ; qui veut venir avec moi voir Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à travers ces plateaux d'Asie, les plus élevés et les plus vastes du monde, qui furent les berceau des humanités, mais sont devenus aujourd'hui des déserts."
Pierre Loti, Vers Ispahan, Paris, Christian Pirot, 1988, p. 23. 

samedi 28 février 2026

des extraits du "Désert" de Pierre Loti

"Vers le soir, nous approchons d'une région de hauts sommets. Et, à l'heure triste où le soleil d'hiver étend démesurément nos ombres, dans un grand cirque de sable et de pierre où nous sommes, ces montagnes devant nous étalent un merveilleux luxe de couleurs, des violets d'iris pour les bases, des roses de pivoine pour les cimes, le tout profilé sur la limpidité d'un ciel vert."

"Chaque matin, s'éveiller en un point différent du vaste désert. Sortir de sa tente et se trouver dans la splendeur du matin vierge ; détendre ses bras, s'étirer demi-nu dans l'air froid et pur ; sur le sable, enrouler son turban et se draper de ses voiles de laine blanche ; se griser de lumière et d'espace ; connaître au réveil, l'insouciante ivresse de seulement respirer, de seulement vivre."

"Nous passons dans les parages de la « Montagne de la Myrrhe » et maintenant tout le désert embaume ; de maigres petites plantes clairsemées, qui, de temps à autre, s'écrasent sous les pieds de nos dromadaires, répandent des arômes exquis et inconnus."

"Alors, tout à coup, du haut de la petite citadelle solitaire, la voix du muezzin s'élève, une voix haute, claire, qui a le mordant triste et doux des hautbois, qui fait frissonner et qui fait prier, qui, plane dans l'air d'un grand vol et comme un tremblement d'ailes... Devant ces magnificences de la terre et du ciel, dont l'homme est confondu, la voix chante, chante, psalmodie au dieu de l'islam, qui est aussi le dieu des grands déserts..."

"Quand la nuit est venue, quand les étoiles sont allumées dans l'immense ciel, et que nos Bédouins, comme de coutume, se sont assis en rond autour de leurs feux de branches - silhouettes noires sur des flammèches jaunes - douze d'entre eux se détachent, viennent se ranger devant nos tentes, en cercle autour de l'un qui joue de la musette, et commencent de chanter un chœur. Suivant la cadence lente que le joueur de musette leur marque, ils balancent la tête en chantant. L'air est vieux et lugubre, tel sans doute qu'on en entendait au désert quand passa Moïse. Plus triste que le silence, cette musique bédouine qui s'élève, inopinément gémissante, et qui paraît se perdre dans l'air déshabitué de bruit, avide de son comme ces sables d'ici seraient avides de rosée..."

"Maintenant, le soleil est à demi plongé derrière le désert ; on ne voit que la moitié de son disque de feu rouge, comme en mer les soirs de calme, mais ses rayons ont assez de force encore pour dessiner nos ombres, qui sont de longues raies parallèles, des raies infinies sur la plaine. Et une grande chamelle blanche, seule debout parmi notre caravane couchée, les contours sertis d'une ligne d'or, fait sa bête géante, en silhouette contre la lumière qui va s'éteindre. Elle pousse un long cri mélancolique vers ce soleil qui s'abîme là-bas, dans sa pleine splendeur ; en elle peut-être s'ébauche quelque rudimentaire tristesse, quelque contemplation qui ne se définit pas..."

"Quand le soleil se couche, toutes ces montagnes aux plissures d'étoffe prennent de sinistres couleurs, jaune verdâtre avec rayures de brun ardent, le tout d'une netteté violente, découpé à l'emporte-pièce sur un triste ciel lie de vin qui semble un énorme rubis vu par transparence. Puis, la lune du ramadan surgit, dans ce rose violacé et froid, la grande pleine lune, qui d'abord a l'air d'un disque en étain à peine distant de la terre. Et l'ensemble devient déroutant et effroyable : on croirait maintenant voir, dans le recul des âges cosmiques, le lever d'un satellite mort sur une planète morte."

Pierre Loti, Le Désert, Paris, Christian Pirot, 1987, préface de Jacques Lacarrière, p. 36-37, 42-43, 44, 49, 109-110, 160-161, 175.

vendredi 27 février 2026

la ville de Gaza en 1894, vue par Pierre Loti


"Gaza, l'une des villes les plus vieilles du monde, nommée déjà dans la Genèse aux ténébreuses époques antérieures à Abraham (Genèse, X, 19), Gaza fut prise et reprise, anéantie et relevée par tous les peuples antiques de la terre ; les Egyptiens l'ont vingt fois possédée ; elle a appartenu aux Philistins, aux géants de la race d'Énac (Josué, XI, 21,22), aux Assyriens, aux Grecs, aux Romains, aux Arabes et aux Croisés. Son sol, encombré de débris, plein d'ossements et de trésors, est travaillé jusque dans ses profondeurs. La colline de pierre qui la supporte est une colline artificielle, maçonnée par en dessous en des temps reculés et imprécis ; ses alentours sont minés de souterrains de tous les âges, aux aboutissements inconnus ; ses campagnes sont criblées de trous sans fond où gitent des serpents et des lézards.
À plusieurs reprises, elle fut splendide, surtout à l'époque du dieu Marnas, qui y possédait un célèbre temple. Aujourd'hui, les sables ont comblé son port, enfoui ses marbres. Elle n'est plus qu'un humble marché, à la porte du désert, où s'approvisionnent les caravanes.
Son aspect est resté sarrasin ; au-dessus de l'amas délabré de ses maisons, s'élèvent des mosquées et des kiosques funéraires aux coupoles blanches, s'élancent des palmiers sveltes et de grands sycomores.
Pays de ruines et de poussière. Quartiers d'argile, de boue séchée, avec çà et là, incrusté dans les matériaux vils, un vieux marbre sarrasin, un blason des croisades, un morceau de colonne antique, un saint ou un Baal. Débris de temples, pavant les rues ; frises de palais grecs, par terre, au seuil des portes.
Peu de passants, et bien entendu, aucune trace de voitures ; des dromadaires, des chevaux, des ânons.
Quelques immobiles turbans, blancs ou verts, assis sur les marches des lieux d'adoration. Tout le mouvement, dans le bazar obscur, couvert de palmes fanées, où des Bédouins des différentes tribus du désert achètent, avec de l'argent de pillage, des harnais de chameaux, des étuis de sabre, de l'orge ou des dattes."
Pierre Loti, Le Désert, Paris, Christian Pirot, 1987, préface de Jacques Lacarrière, p. 200-201.

jeudi 11 décembre 2025

la maison de Pierre Loti


J'ai visité la maison de Pierre Loti en 1983

 


Presses de la Renaissance - 1986

samedi 11 juin 2022

pipe et shamisen japonais sur un couvercle de boite en papier mâché


 Décor japonisant d'un couvercle de boite en papier mâché
 une femme présentant une pipe à un homme et une joueuse de shamisen
manufacture Adt de Pont-à-Mousson
Exposition Japonisme et décors asiatiques dans le mobilier en papier mâché
21 mai - 16 octobre 2022
Musée Au Fil du Papier - Pont-à-Mousson
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"Il y a la petite pipe d'argent qu'il faut fumer avant de s'endormir... Chrysanthème s'accroupit devant certaine boite carrée, en bois rouge, qui contient un petit pot de tabac, un petit fourneau de porcelaine avec des charbons toujours allumés, et enfin un petit vase en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive... 
Le mot "pipe" est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu que des fils de soie.
Deux bouffées, trois au plus ; cela dure à peine quelques secondes, et la pipe est finie. Ensuite, pan, pan, pan, pan, on frappe le tuyau très fort contre le rebord de la boite à fumer [qui traîne toujours par terre], pour faire tomber cette cendre qui ne veut jamais sortir...
- Anata, nomimasé ! (Toi aussi, fume !) dit Chrysanthème."
Pierre Loti, Madame Chrysanthème, GF Flammarion, 1990, p. 121.

"Jamais elle ne m'avait paru si mélancolique, la salle vide et blanche, aux parois minces, où je me trouve une heure après, les jambes croisées sur un coussin de velours noir. Mademoiselle Matsuko, la guécha [geisha], qui ne prend plus la peine de faire grande toilette en mon honneur, arrive bientôt, modestement vêtue de crépon gris perle, s'assied par terre, gentille et boudeuse, puis commence, d'un air résigné, à gratter les cordes de son "chamecen" [shamisen] avec sa spatule d'ivoire. Dans le silence, dans la lumière grise, déjà crépusculaire, une petite musique alors sautille et pleure, triste à faire couler des larmes, étrange à donner le frisson...
J'ai subi jadis un commencement d'initiation à cette musique lointaine qui, les premières fois, ne me semblait qu'une débauche de sons incohérents et discords ; de soir en soir, elle me pénètre davantage ; presque autant que la nôtre, elle me fait frissonner, d'un frisson plus incompréhensible, il est vrai ; quand cette femme, aux yeux tout changés, agite fiévreusement sur les cordes la spatule d'ivoire, on dirait que l'ombre des mythes religieux, mal enfermés dans les temples voisins, vient rôder alentour, derrière ces vieux châssis de papier, qui nous font alors des murailles plus assez sûres : dans l'antique maisonnette, toujours plus enveloppée de crépuscule et d'hiver, on sent passer des effrois d'un ordre inconnu... Il y a aussi des instants où la mélodie descend aux notes de basse extrême, devient soudainement rauque, sauvage, et si primitive qu'elle a dû être transmise jusqu'à nous, comme tant d'autres choses nippones, par les arrière-ancêtres, établis dans ces îles au commencement des âges."
Pierre Loti, La troisième jeunesse de Madame Prune, Calmann-Lévy, 1948, p. 91 et 108-109.

mercredi 22 avril 2020

Pierre Loti et les chrysanthèmes du Japon

On pourrait croire que dans Madame Chrysanthème de Pierre Loti, on aurait le loisir de trouver quelques passages sur les chrysanthèmes.  Mais dans ce livre, pas un seul chrysanthème, car le récit se passe en été. Par contre, dans le recueil Japoneries d'automne, paru en 1889, les chrysanthèmes sont présents dans Un bal à Yeddo, et merveilleusement décrits dans L'impératrice Printemps. Il y a encore quelques courts passages sur les chrysanthèmes dans La troisième jeunesse de Madame Prune.

"Les salons sont au premier étage, et on y monte par un large escalier que borde une triple haie de chrysanthèmes japonais dont rien ne peut donner l'idée dans nos parterres d'automne : une haie blanche, une haie jaune, une haie rose. Dans la haie rose, qui couvre la muraille, les chrysanthèmes sont grands comme des arbres, et leurs fleurs sont larges comme des soleils. La haie jaune, placée en avant, est moins haute, et fleurie par grosses touffes, par gros bouquets d'une éclatante couleur bouton d'or. Et enfin, la haie blanche, la dernière, la plus basse, fait comme un parterre tout le long des marches, comme un cordon de belles houppes neigeuses."
Pierre Loti, "Un bal à Yeddo", dans Japoneries d'automne, Paris, Calmann-Lévy, 1926, p. 70-71.

"Ce sont des expositions de fleurs. Sous ces abris et sous ces tentures impériales [aux chrysanthèmes héraldiques], il y a des collections de chrysanthèmes qui sont naturels, mais qui n'en ont pas l'air ; des chrysanthèmes merveilleux, en l'honneur desquels Leurs Majestés nous ont conviés ; de très surprenants chrysanthèmes dont rien ne peut donner idée dans nos parterres d'automne. Avec une régularité géométrique, ils sont plantés en quinconces, sur des gradins en terre que recouvre une imperceptible mousse unie et comme passée au rouleau ; chaque pied n'a qu'une seule tige, et chaque tige n'a qu'une seule fleur. - Mais quelle fleur ! plus grande que nos plus grands tournesols, et toujours d'une nuance si belle, d'une forme si rare : l'une a des pétales larges et charnus, disposés de telle façon régulière qu'on dirait un gros artichaut rose ; sa voisine ressemble ressemble à un chou frisé, d'une couleur fauve de bronze ; une autre encore, du jaune le plus éblouissant, a des milliers de petits pétales minces qui s'élancent et retombent comme une gerbe de fils d'or ; il y en a qui sont d'un blanc ivoire, d'autres d'un mauve pâle, ou bien du plus magnifique amarante ; il y en a de panachées, de nuancées, de mi-parties... "
Pierre Loti, "L'impératrice Printemps", dans Japoneries d'automne, Paris, Calmann-Lévy, 1926, p. 267-268.

"C'étaient de tardifs chrysanthèmes, couleur de rouille, gracieusement entremêlés à des branchettes de cryptomeria, que madame Prune avait choisis pour sa fidèle offrande."
Pierre Loti, La troisième jeunesse de madame Prune, Calmann-Lévy, 1948, p. 61. 12 janvier.

"Les derniers chrysanthèmes, fripés par les gelées du matin, ont disparu de l'étalage de madame L'Ourse, ma fleuriste ordinaire, pour faire place à des camélias et à des branchettes de saule, ornées déjà de ces petites pendeloques jaunâtres qui sont des floraisons d'extrême renouveau."
Ibid, p. 71. 20 janvier.

"La boutique de madame L'Ourse éclate de loin, comme un énorme et frais bouquet sur fond sombre ; tout son étalage est de roses roses et de chrysanthèmes jaunes."
Ibid, p. 222. 15 octobre.

dimanche 1 avril 2018

impression de lune levante

"La lune qui, depuis une heure ou deux, s'était levée de derrière les montagnes d'Asie, commençait de poindre au-dessus de cette façade de Sultan-Fatih ; lentement elle se dégageait, montait toute ronde, toute en argent bleuâtre, et si libre, si aérienne, au-dessus de cette massive chose terrestre ; donnant si bien l'impression de son recul infini et de son isolement dans l'espace !... La clarté bleue gagnait de plus en plus partout ; elle inondait peu à peu les sages et pieux fumeurs (de narguilés), tandis que la place déserte demeurait dans l'ombre des grands murs sacrés. En même temps, cette lueur lunaire imprégnait une fraîche brume de soir, exhalée par la Marmara, qu'on n'avait pas remarquée plus tôt, tant elle était diaphane, mais qui devenait aussi du bleuâtre clair enveloppant tout, et qui donnait l'aspect vaporeux à cette muraille de mosquée, si lourde tout à l'heure. Et les deux minarets plantés dans le ciel semblaient transparents, perméables aux rayons de lune, donnaient le vertige à regarder, dans ce brouillard de lumière bleue, tant ils étaient agrandis, inconsistants et légers..."

Extrait des pages 226-227 du roman Les Désenchantées de Pierre Loti qui vient de paraître dans la collection Folio classique de chez Gallimard, avec une préface de Sophie Basch.
"Après une relative traversée du désert, car il n'a jamais complètement perdu la faveur du public, Loti semble avoir trouvé sa place dans l'histoire littéraire."
"Et si le véritable secret des Désenchantées résidait dans son écriture."
"En 1888, Henry James voyait en Loti la dernière recrue de la bande des peintres français. André Suarès confirma ce jugement des années plus tard, en déclarant qu'une page de Loti est une aquarelle qui chante.  Bien plus que Sisley, Claude Monet ou les Goncourt, Loti a été le grand impressionniste, parce que seul entre tous ceux-là il a eu de l'âme."

lundi 6 novembre 2017

Morikami Museum and Japanese Gardens, Delray Beach, Floride





cha-no-yu
(salle de cérémonie du thé)



Une céramique du musée : le renard, gardien de sanctuaire shinto,
messager du dieu populaire Inari-Sama
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Morikami Museum and Japanese Gardens
Delray Beach, Floride
(novembre 1998)
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"Des masques surtout ; en voici de pleines caisses, de pleines charrettes ; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz."
Pierre Loti, Madame Chrysanthème, GF Flammarion, 1990, p. 147.

"Le temple du Renard devient depuis quelques jours un de mes lieux de pèlerinage habituels.Un chemin d'ombre verte, dans un repli de montagne, vous y conduit en grimpant comme un escalier au bord d'une petite cascade alerte et glacée. Il y a quinze ans, j'avais pu vivre tout un été à Nagasaki sans le connaître, et je ne l'aurais pas découvert cette fois non plus, sans les emblèmes religieux échelonnés à diverses hauteurs parmi les branches, le long du sentier presque clandestin. Ces emblèmes sont des renards blancs, assis sur des socles, - des renards fantastiques, bien entendu, des renards déformés par l'imagination japonaise et traduits sous les traits de maigres bêtes aux oreilles de chauves-souris, montrant les dents avec un de ces rires à ne pas regarder, comme en ont les têtes de mort ; ou bien ce sont de frêles portiques de menuiserie, peints en rouge et couverts d'inscriptions noires, , parfois espacés au hasard, ailleurs si rapprochés qu'ils forment une sorte de voûte rougeâtre, sous l'autre voûte si verte des feuillées."
Pierre Loti, La troisième jeunesse de madame Prune, Paris, Calmann-Lévy, 1948, p. 83-84.

vendredi 1 août 2008

éclipses

Une éclipse totale de soleil vient d'avoir lieu dans le nord de la Chine. Ce phénomène d'occultation d'un astre me fait souvenir de la façon, racontée par Loti, dont les Stambouliotes, effrayés par l'éclipse de la lune, croyant que celle-ci était dévorée par un dragon, la délivraient en intercédant auprès d'Allah, et en tirant à balle sur le monstre. 
" On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune dans le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène."
 - Pierre Loti, Aziyadé, Calmann-Lévy, Paris, 1965, p. 131-133. Première parution anonyme en janvier 1879 sous le titre : Aziyadé - Stamboul 1876-1877. 
Une très bonne biographie de Pierre Loti : Alain Quella-Villéger, Pierre Loti l'incompris, Paris, 1986.