La Porte Océane, vue aérienne
La Porte Océane du Havre, façade sur mer
Auguste Perret, architecte, 1952-1953
© Architecture 50
"Je remontais alors les artères du quartier Perret tels des couloirs de vent, tête baissée, mon sac US pendu à l'épaule, je filais sur le plan en damier, de case en case, de bloc en bloc, ignorant à l'époque que cette géométrie modulaire, ces canyons perpendiculaires et ces carrefours récurrents, ces tours et ces intersections, multipliant les risques de collision, les angles morts et les lignes de fuite, créaient un espace propice au hasard, au fortuit, aux coïncidences, un espace devenu la matrice de ma rêverie."
"Le Channel est un cinéma de quartier, orgueilleux et discret, curieusement situé dans l'un des passages qui connectent les artères commerçantes du centre-ville aux cours des ISAI (Immeubles sans affectation immédiate) de la reconstruction. Ces petits tunnels creusés au bas des immeubles, étayés de colonnes de béton bouchardé, sont obscurs et sonores, ils puent la pisse et le mégot mais offrent des raccourcis utiles, des porches où s'abriter de la pluie et des regards, où s'embrasser incognito, délient tout un système de circulation au revers des accès officiels, sorte de contre-carte du territoire, de celles que maîtrisent les riverains, les pompiers et quelques chiens."
"La ligne du tramway s'étire de la gare à la plage suivant l'axe historique que le crayon de l'architecte a exhumé des ruines de la guerre. Une perspective créée pour faire croire au rêve d'un horizon marin visible dès la descente du train, provoquer cet appel d'air et de lumière à peine le pied posé sur le quai, quand l'apparition de la mer est ici un évènement qui relève de la scénographie ᅳ maestria du teasing ᅳ : elle est la diva que l'on attend, que l'on pressent, que les mouettes annoncent, follettes, gueulardes, mais qui ne se montre qu'une fois doublées les deux tours de treize étages de la porte Océane, une fois franchie cette passe symbolique entre la ville et le rivage ᅳ voir la mer, voir la mer, c'était toujours là que nous réclamaient dès le marchepied du wagon ceux qui venaient nous rendre visite quand nous habitions ici [...]."
"Le tram glissait le long de l'avenue Foch, il glissait vers la porte Océane, et mes pensées glissaient à même vitesse, le long des façades rigoureuses, épurées, théâtrales, il glissait dans cette grande absence que l'on avait comblée après guerre par de l'architecture."
Maylis de Kerangal, Jour de ressac, Paris, Éditions Gallimard, 2024, p. 51, 52, 63, 80.