"Avait-ce été cette deuxième année [à l'université San Marcos], Zavalita [Santiago Zavala], en voyant qu'il ne suffisait pas d'apprendre le marxisme, qu'il fallait aussi croire ? C'est peut-être bien par manque de foi, Zavalita, que tu avais été foutu. Manque de foi pour croire en Dieu, petit ? Pour croire en n'importe quoi, Ambrosio. L'idée de Dieu, l'idée d'un « pur esprit » créateur de l'univers n'avait pas de sens, disait Politzer, un Dieu hors de l'espace et du temps était quelque chose qui ne pouvait exister. Tu affichais un visage qui n'est pas ton visage habituel, Santiago. Il fallait participer de la mystique idéaliste et par conséquent n'admettre aucun contrôle scientifique, disait Politzer, pour croire en un Dieu qui existerait hors du temps, c'est-à-dire qui n'existerait à aucun moment, et qui existerait hors de l'espace, c'est-à-dire qui n'existerait nulle part. Ce qu'il y avait de pire c'était d'avoir des doutes, Ambrosio, et de merveilleux, de pouvoir fermer les yeux et de dire Dieu existe, ou Dieu n'existe pas, et de le croire. Il s'était rendu compte qu'il trichait parfois au sein du groupe [d'apprentis marxistes], Aída : il disait je crois ou je suis d'accord et au fond il doutait. Les matérialiste s'appuyant sur les conclusions de la science, disait Politzer, affirmaient que la matière existait dans l'espace et à un moment donné (dans le temps). Fermer les poings, serrer les dents, Ambrosio, l'Apra [Alliance populaire révolutionnaire américaine, parti populiste fondé en 1924 par Haya de la Torre] est la solution, la religion est la solution, le communisme est la solution, et y croire. La vie alors s'organiserait toute seule et on ne se sentirait plus vide, Ambrosio. Lui il croyait pas aux curés, petit, et allait pas à la messe depuis qu'il était gosse, mais il croyait à la religion et à Dieu, est-ce que par hasard tout le monde avait pas besoin de croire à quelque chose, petit ? Par conséquent, l'univers n'avait pas été créé, concluait Politzer, puisqu'il aurait fallu à Dieu pour créer le monde un moment qui n'avait été aucun moment (puisque pour Dieu le temps n'existait pas) et qu'il aurait fallu, aussi, que le monde sorte de rien : et cela te préoccupait tant que ça, Zavalita ?, disait Aída. Et Jacobo : si de toute façon il fallait commencer par croire en quelque chose, mieux valait croire que Dieu n'existe pas plutôt de croire qu'il existe. Santiago trouvait aussi que cela valait mieux, Aída, il voulait se convaincre que ce que disait Politzer était vrai, Jacobo. Ce qui l'angoissait c'était d'avoir des doutes, Aída, de ne pouvoir être sûr, Jacobo. Agnosticisme petit-bourgeois, Zavalita, idéalisme rampant, Zavalita. Aída n'avait-elle aucun doute, Jacobo croyait-il dur comme fer ce que disait Politzer ? Le doute est fatal, disait Aída, ça te paralyse et tu ne peux rien faire, et Jacobo, passer sa vie à enquêter est-ce que c'est vrai ?, à se torturer est-ce que c'est faux ?, au lieu d'agir ? Le monde ne changerait jamais, Zavalita. Pour agir il fallait croire à quelque chose, disait Aída, et croire en Dieu n'avait pas aidé à changer quoi que ce soit, et Jacobo : mieux valait croire au marxisme qui pouvait changer les choses, Zavalita."
Mario Vargas Llosa, Conversation à La Catedral, Collection Folio, p. 145-146.



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