mercredi 18 mars 2026

une référence à Proust dans "Plongées" de François Mauriac

"Louis allume la lampe de chevet, s'assied, regarde en face de lui, dans la glace, une figure terrible et comique, sa grimace confuse. L'ascenseur s'arrête à un étage. Ne sait-elle pas qu'il est seul ? Si elle venait pourtant... si elle venait ! Non, sa douleur ne serait que suspendue par cette présence. Louis se rappelle l'histoire d'un amant heureux et calme, tout le temps qu'il tenait sa maîtresse prisonnière dans une chambre. Qu'il se sentait différent de cet homme ! Qu'importe la présence corporelle de la bien-aimée ? Il ne faut pas les plaindre, ces jaloux, que la possession physique délivre. Mais malheur à ceux qui ont besoin, pour ne pas être torturés, de toucher ce que la main ne touche pas, d'étreindre ce que le bras n'étreint pas : le cœur insaisissable, la pensée rapide, le désir hypocrite et caché. Si votre bonheur dépend de la position physique d'un corps en face du vôtre, heureux vous êtes. Mais il est une absence contre laquelle aucun  pouvoir au monde ne nous prémunit : absence de l'être étendu à nos côtés, blotti dans nos bras."
Dans Plongées de François Mauriac. 
L'histoire d'un amant heureux et calme qui tient sa maîtresse [Albertine] dans une chambre, c'est celle du Narrateur dans La Prisonnière de Marcel Proust. Heureux un temps, mais après ?
Marcel Proust, La Prisonnière, Le Livre de Poche classique, 2016, p. 148 : "Entre vos mains mêmes, ces êtres-là [dont Albertine] sont des êtres de fuite."

vous aimez Germaine Richier, j'imagine ?


Germaine Richier, L'échiquier, grand, 1959, plâtre peint - © Tate Modern, Londres


Germaine Richier, Le Chardon (Soleil), 1959, bronze polychrome, équerre en ardoise
© Centre Pompidou - MNAM


Germaine Richier, La Chauve-souris (ou L'Homme chauve-souris), 1946, bronze, c.p.


 Germaine Richier (Grans, 1902 - Montpellier, 1959), Le cheval à six têtes, 1954-1956, bronze
© Centre Pompidou - MNAM

Vous aimez Germaine Richier, j'imagine ? demande une des danseuses de tango penchée vers une figurine d'humain mâtinée de chèvre, ou peut-être est-ce l'inverse.
ー Beaucoup ! répond Audrey avec entrain, ravie chaque fois que quelqu'un mentionne cette artiste dont elle estime que l'importance n'est toujours pas assez reconnue. Mais je ne puise pas dans le même bestiaire qu'elle, elle avait une prédilection pour les insectes, les chauves-souris, et aussi les crapauds. Je m'inspire davantage des mammifères, grands et petits, et aussi des oiseaux. Mais j'ai là un travail encore en cours assez différent des autres. »
L'ébauche en glaise qu'elle montre alors, posée à part sur le coin d'une table, est celle d'un homme-poisson qui se tient debout sur ses deux jambes fusionnées en un membre oblong renflé dans sa partie supérieure et aminci à son extrémité, laquelle s'évase en deux larges pieds palmés. Le corps-torse est bombé, la tête engoncée dans des épaules ovoïdes, les yeux là encore sont ronds et la bouche large ouverte ; le poisson chante. Les oreilles sont façonnées en forme d'ailerons et une imposante nageoire hérisse le dos, le dos depuis le haut du crâne jusqu'aux talons comme une crête de casque antique. Les bras sont d'humain, levés à mi-hauteur du corps, les mains palmées sont épanouies en éventail. Le poisson soutient et scande le rythme de son  chant muet."
Sylvie Germain, La Puissance des ombres, Le Livre de Poche, 2024, p. 70-71.

Germaine Richier est encore citée dans Petites scènes capitales
"Elle partage [Barbara alias Lili, Liliane] un atelier avec d'autres apprentis artistes, elle sa passionne un temps pour les empreintes de sein, de ventre et de cuisses de femmes badigeonnés de peinture bleue et les pochoirs outremer saturé du plasticien Yves Klein, et surtout pour les œuvres de la sculptrice Germaine Richier, ses corps hybrides, difformes, perforés. Le corps, encore et toujours, le corps dans tous ses états, tous ses ébats, érotiques, guerriers, ludiques, et ses métamorphoses, sublimes, monstrueuses."
Sylvie Germain, Petites scènes capitales, Albin Michel, 2013, p. 174-175.

Germaine Richier. Elle reçoit d'abord une formation académique à Montpellier, où elle a pour professeur Guigues, un élève de Rodin, puis entre à Paris dans l'atelier de Bourdelle en 1925. Ses premières œuvres sont d'aspect classique : bustes et personnages, servis par une grande connaissance technique. C'est pendant la Seconde Guerre mondiale qu'elle met ses capacités au service d'un art animalier dont elle travaille les exemples les moins immédiatement séduisants (crapauds, chauves-souris), et qui l'amène à pétrir la glaise pour construire des personnages rongés, à l'apparence ravinée, ne restant debout que grâce au squelette révélé par leurs membres grêles. Ces êtres paraissent à la fois inachevés et définitifs, comme représentatifs d'une zone intermédiaire entre la vie naissante et les catastrophes. L'Orage (1948), L'Ogre (1951), portent dans leur bronze final les marques du pétrissement initial et participent d'une esthétique plus soucieuse de révéler la chair que l'épiderme, comme le Christ d'Assy, qui soulève en 1950 de sévères polémiques. À la fin de sa carrière, elle réalise des bronzes et des plâtres peints (Cheval, 195è-1958). Fascinée par un mélange des règnes qui lui permet d'inventer des monstres antérieurs à leur partage, elle n'hésite pas à donner à sa Sauterelle une tête de femme, non par goût d'un surréalisme facile, mais pour installer l'acte artistique en amont du monde conventionnel.
Dictionnaire de l'Art moderne et contemporain, Paris, Hazan, 1992, 531-532.

mardi 17 mars 2026

un je ne sais quoi de François Mauriac dans "Thérèse à l'hôtel"

"L'intérêt que j'inspirais à cet inconnu, alors que je n'eusse pas dû en croire mes yeux, me restituait ma jeunesse, ma grâce perdue. Si une timide protestation s'élevait en moi : « Tu sais bien que c'est impossible... », des souvenirs me revenaient, de femmes beaucoup plus âgées que je ne l'étais moi-même, et qui avaient été adorées. Ce garçon, d'ailleurs, ne me voyait pas à contre-jour, car je recevais en pleine figure le cruelle lumière du Midi. Non, non ; telle que j'étais, il y avait en moi quelque chose qui le frappait, qui le subjuguait, ce je ne sais quoi dont j'avais observé, bien souvent, la puissance dans les premières années de ma vie à Paris."
François Mauriac, Thérèse à l'hôtel.

Alfred Renaudin, Dun-sur-Meuse


 Alfred Renaudin, Dun-sur-Meuse
hst - 50 x 73 cm - sbd, situé et 1900
Nabécor Enchères - Nancy - 28 mars 2026

la Charité, sculpture de l'atelier de Ligier Richier


 Groupe allégorique de la Charité 
Atelier de Ligier Richier ou École sammielloise - fin XVIe- début XVIIe siècle
© Musée Barrois - Bar-le-Duc

lundi 16 mars 2026

Adrienne Jouclard, Deux Berbères à dos d'âne



 Adrienne Jouclard, Deux Berbères à dos d'âne
gouache - 1920 - sbd et Tunisie - 32 x 49,5cm
HDV d'Avignon - 21 mars 2026

qu'y a-t-il au fond de notre mémoire ?

"Vont là, vont ci, quelques céphalophores, - tels que chacun  de nous. Car qui ne porte au plus profond de soi des regards, des sourires, des plaintes, des paroles déposés par d'autres en legs obscurs ou lumineux, en offrandes ou en forme de plaies, selon ? Toute vie est composée de nœuds de filiations, de rencontres, d'échanges, d'alliances et de ruptures, aussi divers que multiples. Toute vie est pétrie de traces, de résonnances, parsemée de fragments d'autres vies, de bris de témoignages, traversée de reflets.
Tant de voix ont parlé, parlent autour de nous, en amont, en aval, et qui nous font parler. Tant de voix se sont tues, qui élancent leurs accents, leurs soupirs, dans nos pensées, nos songes et nos souffles. Tant de voix hors champ rôdent à l'orée de nos bouches. Tout silence est tissé de rumeur, toute solitude est visitée par d'invisibles présences, toute parole frémit d'infimes réverbérations - et toute écriture est réponse inachevée à des questions posées par d'autres, de même que toute lecture est seconde écriture poursuivie blanc sur blanc dans la marge des livres.
Comme le jour, la nuit, qui s'enroulent l'un à l'autre, se déroulent et s'enfantent sans fin.
La nuit en est toujours à l'heure des fantômes, des souvenirs, des traces, des rêves ivres et des images flammes s'enchaînant et se juxtaposant à allure et intensité variables pour former des fables palimpsestes au fond de nos mémoires, des récits apocryphes au creux de nos consciences, et que nous nions, ou du moins négligeons, oublions au matin."
Sylvie Germain, Céphalophores, Gallimard, 1997, p. 26-27.

dimanche 15 mars 2026

croix


la liberté n'est tolérable que balisée, sinon c'est la débâcle

"En grandissant, Henri s'est laissé séduire par cette atmosphère d'émancipation à outrance, et ses frères à sa suite. Ils consacrent davantage de temps à leurs loisirs qu'à leurs études, criticaillent tout et profèrent le mot « liberté » à tort et à travers, comme s'ils savaient ce qu'il en est vraiment de la liberté, cette charge bien trop lourde pour pouvoir être assumée, précisément parce qu'elle est vide et sans contours et qu'elle excède en volume, en poids, en profondeur les capacités de la majorité des gens tant sur le plan de l'intelligence que de la volonté, du courage et de l'imagination. La liberté n'est tolérable que balisée, surveillée, sous caution, sinon c'est la débâcle."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Paris, Albin Michel, 2008, p. 82.

samedi 14 mars 2026

François Bouvet, La grille


 François Bouvet, La grille, composition n° 80
2026 - tableau numérique - 115 x 120 cm
Galerie Virelay - 3, place de l'Étang-Saint-Jean - Nancy  

l'explicit du "Trompette-major" de Thomas Hardy

"La lumière que son père tenait dans la main refléta sa clarté vacillante sur le visage et l'uniforme de John lorsqu'il se retourna sur le seuil avec un dernier sourire, le dos tourné à la nuit. L'instant d'après, il disparut dans les ténèbres. Le bruit cadencé de son pas régulier s'éteignit sur le pont quand il eut rejoint ses compagnons d'armes et il partit pour aller souffler dans sa trompette jusqu'au moment où elle devait se taire pour toujours sur l'un des champs de bataille sanglants de l'Espagne."
Thomas Hardy, Le Trompette-major, 1880.

"Thomas Hardy est un admirable chroniqueur des villages de ses ancêtres et un superbe peintre de la nature qu'il a observée avec les sens avertis du campagnard et de l'artiste. Ses détails, ses métaphores, font tout participer à la vie de cette nature dont la majesté, comme un e présence ironique, rend plus cruel les déboires des hommes."
André Maisonneuve

vendredi 13 mars 2026

Paul Valéry, Les opinions

"Plusieurs animaux rassemblés et resserrés se réchauffent entre eux, car ainsi diminue le rayonnement de chacun par diminution de la surface exposée. Ainsi les gens se confirment dans leurs opinions pour être nombreux à les avoir, comme si cette similitude faisait de chaque autre une source de vrai plus puissante que la sienne et de laquelle il pût recevoir. Ceci est fondé sur une assimilation de l'opinion à l'observation. Plusieurs opinions indépendantes valent mieux qu'une, et leur quantité l'emporte. Mais non les opinions."
Paul Valéry

Contemplation, une encre de Chine d'Inès Kamoun


 Inès Kamoun, Contemplation, encre de Chine

les céphalophores selon Sylvie Germain


Lucas Cranach, Salomé
Musée des Beaux-Arts de Budapest
-
"Salomé, la céphalophore infantile, délicieuse et imbécile, pourrait bien être érigée « patronne » de tous les assassins, de tous les abrutis qui torturent et qui tuent sans se poser de vraies questions. Et si son gracieux corps surabonde d'appas, s'exhibe avec une délectable impudeur et se proclame foyer d'ardent désir, promesse de savoureux plaisirs, il n'en reste pas moins malgré les apparences un pauvre corps de mort, comme celui de sa mère dans ses atours de reine, tandis que Jean décapité est, lui, fabuleusement un corps de gloire."

"Tous ceux et celles que l'amour a saisis, et qui s'en vont transis de la pensée de l'autre, ardés par le regard de l'autre, marchent ainsi en somnambules. Ils ont la tête ailleurs, comme on dit. Leur front est resté lové dans la chaleur et dans l'odeur du cou de l'autre, appuyé contre son épaule. Ils, elle, portent leut tête en offrande à l'aimée, à l'élu, à moins que ce ne soit la tête de l'autre, qu'ils, elles, portent ainsi en très secrète et tendre procession.
Oui, on a vraiment la tête ailleurs lorsqu'on est amoureux, - alors, quand c'est pour l'Éternel que l'on s'est enflammé, on a la tête infiniment ailleurs. On est un funambule, avec, en guise de balancier, son  cœur en bandoulière et sa tête épanouie tel un bouquet de fleurs de mai.
Tous ceux et celles que l'amour a ravis sont des céphalophores, des êtres en proie à une miraculeuse catastrophe."
Sylvie Germain, Céphalophores, Gallimard, 1997, p. 103 et 112-113.

François Bouvet, Fibrilles blanches et multicolores


François Bouvet, Fibrilles blanches et multicolores sur fond noir, composition n° 79
2026, huile sur toile, 100 x 100 cm
Galerie Virelay - 3, place de l'Étang-Saint-Jean - Nancy  

jeudi 12 mars 2026

Sylvie Germain cite Dostoïevski dans "L'Inaperçu"


Le Greco, Le Cardinal Don Fernando Niño de Guevara, grand Inquisiteur d'Espagne

"Charlam a une piètre opinion de ses congénères, il pense souvent aux propos tenus par le Grand Inquisiteur imaginé par Dostoïevski, fustigeant cette foutue liberté que le Christ serait venu révéler et proposer aux hommes. Le vieil Inquisiteur, bien qu'odieux, cynique, tient au fond un discours très sensé, car réaliste - il sait que l'humanité n 'est ni bonne ni intelligente, qu'elle se compose d'un ramassis d'êtres indécis, versatiles et égoïstes. « Tu leur a promis le pain céleste, reproche-t-il au Christ muet, mais est-ce qu'il saurait être comparé avec le pain terrestre, aux yeux du genre humain faible, toujours vicieux et toujours ingrat ? » Et au nom de ce pain bien concret, tangible et consommable, ils se jalousent, s'exploitent, s'entretuent. Le pain, la richesse, la domination, la gloire : telles sont les vraies passions qui animent l'espèce humaine, la liberté n'est qu'un leurre, une imposture, un moyen pour assouvir ses envies sans entraves.
Et puis, les humains sont inconséquents, quand ils sont enfin libres, ils prennent peur, ne savent que faire de cette énormité, c'est trop pour eux, cela exige trop d'efforts, à commencer par celui de réfléchir, de choisir, et d'agir en assumant la pleine responsabilité  de leurs actes. « L'homme libre n'a pas de souci plus permanent et plus torturant  que de trouver, au plus tôt, devant qui s'incliner », constate l'Inquisiteur. Et il enfonce le clou en soulignant que « même quand les dieux auront disparu, ils se prosterneront devant des idoles ». Oui, la liberté sans limites est un danger, un venin, de la dynamite. Elle n'est tolérable que mesurée, habilement encadrée. C'est comme la vitesse, que Georges aimait tant, et dont il est mort, faute de maîtrise."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Albin Michel, 2008, p. 207-208.

"Nulle science ne leur donnera du pain tant qu'ils demeureront libres, mais ils finiront par déposer leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous plutôt, mais donnez-nous à manger ! ». Ils comprendront enfin que la liberté et le pain  de la terre à volonté pour chacun sont incompatibles, car jamais ils ne sauront partager entre eux ! Ils se convaincront aussi que jamais ils ne pourront être libres, car ils sont chétifs, dépravés, médiocres et rebelles. Tu leur a promis le pain du ciel mais, je Te le répète encore, peut-il se comparer au pain de la terre aux yeux de la race humaine faible, éternellement dépravée et éternellement ingrate ?"
"Il n'est pas de souci plus constant et plus douloureux pour l'homme, resté libre, que de trouver au plus vite qui adorer. Mais l'homme cherche à n'adorer que ce qui est indiscutable, tellement indiscutable que tous consentent à la fois à l'adorer à l'unanimité. Car le souci de ces lamentables créatures consiste à trouver non seulement ce qu'on puisse adorer, mais encore ce en quoi tous croient et devant quoi tous s'inclinent, et ceci absolument tous ensemble. C'est ce besoin  de communauté dans l'adoration qui est le principal tourment de chaque homme individuellement  autant que de l'humanité toute entière, depuis le commencement des siècles. Au nom de l'adoration commune, ils s'exterminaient par l'épée. Ils érigeaient des dieux et  et appelaient les uns aux autres : « Quittez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, alors même que les dieux auront eux aussi disparu du monde ; qu'importe, ils tomberont à genoux devant les idoles."
Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Paris, Fernand Hazan, 1948. Traduction d'Élisabeth Guertik. Deuxième partie, Livre cinquième : Pro et Contra, 5. Le Grand Inquisiteur, p. 329 et 330.
C'est cette traduction qui a été reprise pour Le Livre de Poche classique. 

Voir aussi :
Albert Camus, "L'Homme révolté", Essais, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 470. 

mercredi 11 mars 2026

Rothko dans "L'Inaperçu" de Sylvie Germain


Mark Rothko, White Stripe. Jaune et orangé, huile sur toile

"Dans la chambre, la reproduction, en très grand format, d'une toile dont le nom du peintre n'était pas indiqué, était collée sur un mur face au lit. Le dépouillement y était encore plus poussé que chez Klee, l'image - une apothéose de jaune intense et d'orangé striés par une ligne blanche surlignée de gris vert et rehaussé de taches verdâtres - évoquait un pan de soleil. Voilà ce que Pierre aimait voir dès qu'il se réveillait et au moment de se coucher : un haut rectangle de soleil [...]. Espace, couleurs, lumière, pas de figuratif."
"Il [Henri] a récupéré le grand poster de la chambre de Pierre lorsqu'il a fallu vider l'appartement que l'agence immobilière, lasse d'attendre le retour du locataire, s'est réapproprié. Au dos de la reproduction, une étiquette était collée, lui révélant enfin le nom du peintre : Mark Rothko. Une huile sur toile de grandes dimensions, peinte en 1953. Henri n'a pu s'empêcher de remarquer que l'année était celle de sa naissance. Un détail au fond insignifiant, mais qui a resserré le lien qui l'attachait à ce tableau. « Image de l'instant de ma conception, celle de ma gestation, ou celle de l'éblouissement subi à ma sortie des limbes ? », s'est-il demandé en découvrant cette coïncidence. Mais la vraie question était plutôt : comment parvenir à éprouver, chair et esprit, dans toutes les fibres de ses muscles, de son cœur, dans tous ses nerfs et jusque dans ses os, dans toutes les fibrilles de ses sens et les circonvolutions de son cerveau, le goût, le son, la tonalité de ce jaune, comment pénétrer dans cette splendeur d'incandescence sans s'y dissoudre, jouir de cette lumière en toute intelligence ?  S'il avait eu quelque aptitude pour le dessin et la peinture, il se serait aventuré dans cette voie, mais un tel talent lui faisait défaut, il ne resterait jamais qu'un spectateur, un témoin. Il aime regarder, observer, il sait voir. Cela aussi est un don, peut-être moins créatif, plus modeste, mais qui exige tout autant de travail, d'attention, de patience."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Paris, Albin Michel, p. 164 et 193-194.

En mai 1993, à Houston, je suis allé voir la chapelle catholique de Rothko. Elle est meublée de bancs et sur les murs sont plaquées de grandes toiles gris-noir du peintre. La chapelle est un lieu pour le recueillement.

mardi 10 mars 2026

l'explicit de "Madame St-Clair, reine de Harlem", de Raphaël Confiant

"Je n'en renie aucune [de mes vies]. Je suis même fière de chacune d'elles. Si tu tiens à garder le souvenir de moi qui à mon avis est le plus exact, sache que j'ai été et suis encore martiniquaise, française, irlandaise, italienne, noire américaine, harlémite, mais surtout, cher neveu, surtout-surtout, une femme.
Une femme-debout, comme l'on dit en créole..."
Raphaël Confiant, Madame St-Clair, reine de Harlem, 2015.

Claude Henri Schmitt, Église en Suède


Église en Suède
Exposition  Claude Henri Schmitt
Le passe-frontières
Château de Courcelles - Montigny-lès-Metz
7 février - 29 mars 2026 

Sylvie Germain cite Paul Valéry dans "L'Inaperçu"

"Son père ? Tout sauf un Orphée, juste un chauffard qui jurait comme un charretier. Les arbres ? Des prisonniers à perpétuité, « vêtus en vain de rames » comme elle l'avait lu dans un poème de Paul Valéry, ne cessant « point de battre un ciel toujours fermé ».
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Paris, Albin Michel, 2008, p. 102-103.

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé
          De quatre jeunes femmes,
Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,
          Vêtus en vain de rames.
Paul Valéry, "Au platane", 7e strophe, Œuvres  I, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, p. 114.

lundi 9 mars 2026

le restaurant Arsène et Clara de Thionville



Restaurant Arsène & Clara
 Le restaurant du B&B Hôtel de Thionville

John Donne cité par Sylvie Germain dans "Éclats de sel"

"Si Ludvik avait rechigné au début à traduire cet ouvrage dont une maison d'édition lui avait passé commande, et qu'il avait accepté faute d'autre travail, il commençait à présent à trouver de l'intérêt et même un certain plaisir à effectuer cette traduction qui l'amenait à explorer un siècle dans lequel il décelait bien des correspondances avec le sien. Les hommes de l'époque s'étaient heurtés à des doutes, des stupeurs et des effrois de pensée auxquels achoppaient, plus tragiquement encore, ses contemporains. Ceux-ci pouvaient en effet reprendre, amplifiée, la déclaration du poète John Donne face à l'effondrement de l'ancien ordre cosmique, « Tout est en éclats, toute cohérence disparue. / Plus de rapports justes, rien ne s'accorde plus ». Depuis longtemps déjà, le sens, éventuellement inscrit dans le monde, ne se laissait plus débusquer que par voies obliques, mise en suspens et même renversement de la pensée."
Sylvie Germain, Éclats de sel, Paris, Gallimard, 1996, p. 63-64.

Sur John Donne (Londres, 1572 - Londres, 1631) :
André Maisonneuve, "Littérature anglaise", dans Histoire des littératures, tome II, Encyclopédie de la Pléiade, 1956, p. 395-396. "Les XVIIIe et XIXe siècles n'eurent guère d'estime pour Donne. En revanche, on peut dire qu'il fut, entre 1920 et 1940, l'un des poètes les plus vivants et les plus écoutés. Les « modernes » trouvèrent chez lui une anxiété comparable à la leur et des vertus d'expression qu'ils lui envièrent. De nos jours, son baroquisme et ses limites apparaissent mieux, sans qu'il cesse de nous toucher."

dimanche 8 mars 2026

François Bouvet, Froissage Alu


François Bouvet, Froissage Alu, composition n° 72
2026, huile sur toile, 80 x 80 cm
Galerie Virelay - 3, place de l'Étang-Saint-Jean - Nancy  

visite du tombeau du poète Hafiz par Pierre Loti en 1900

"De bon matin dans la campagne, avec Hadji-Abbas [le prévôt des marchands chez qui loge Loti] pour aller avant l'ardeur du soleil visiter le tombeau du poète Hafiz.
D'abord nous suivons cette route d'Ispahan, que sans doute, dans deux jours ou trois jours, nous prendrons pour ne plus jamais revenir ; elle est large et droite, entre des mosquées, de paisibles cimetières aux cyprès noirs, et des jardins d'orangers dont les longs murs en terre sont ornés d'interminables séries d'ogives ; quantité de ruisseaux et de fossés la traversent, mais cela est sans importance, puisqu'il n'y a point à y faire passer de voitures. Les oiseaux chantent le printemps et, comme toujours, il fait adorablement beau sous un ciel d'une limpidité rare. Au pied des énormes montagnes de pierre qui limitent de tous côtés la vue,  on aperçoit, sur de plus proches collines, une mince couche de verdure, et ce sont les vignes qui produisent le célèbre vin de Chiraz, — dont les Iraniens, en cachette, abusent quelquefois malgré le Coran. [...]
Ensuite, par des sentiers de traverse, nous chevauchons vers le parc funéraire où repose, depuis six cents ans, le poète anacréontique de la Perse. On sait la destinée de cet Hafiz, qui commença par humblement pétrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du XIVe siècle, mais qui chantait d'intuition, comme les oiseaux ; rapidement il fut célèbre, ami des vizirs et de princes, et charma la farouche Tamerlan lui-même. Le temps n'a pu jeter sur lui aucune cendre ; de nos jours encore ses sonnets, populaires à l'égal de ceux de Saadi, font la joie des lettrés de l'Iran aussi bien que des plus obscurs tcharvadars [loueurs de chevaux ou de mules], qui les redisent en menant leur caravane.
Il dort, le poète, sous une tombe en agate gravée, au milieu d'un grand enclos exquis, où nous trouvons des allées d'orangers en fleur, des plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. Et ce jardin, d'abord réservé à lui seul, est devenu, avec les siècles, un idéal cimetière ; car ses admirateurs de marque ont été, les uns après les autres, admis sur leur demande à dormir auprès de lui, et leurs tombes blanches se lèvent partout au milieu de fleurs. Les rossignols, qui abondent par ici, doivent chaque soir accorder leurs petites voix de cristal en l'honneur de ces heureux morts, des différentes époques, réunis dans une commune adoration pour l'harmonieux Hafiz, et couchés en sa compagnie.
Il y a aussi, dans le jardin, des kiosques à coupole, pour prier ou rêver. Les parois en sont entièrement revêtues d'émaux de toutes les nuances de bleu, depuis l'indigo sombre jusqu'à la turquoise pâle, formant des dessins comme des vieilles broderies ; de précieux tapis anciens y sont étendus par terre, et les plafonds, ouvragés en mille facettes, en mille petits compartiments géométriques, ont l'air d'avoir été composés par des abeilles. On entretient là, dans une quantité de vases, d'éternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont occupés à les renouveler : des roses, des gueules-de-loup, des lys, toutes les fleurs d'autrefois, dans nos climats, celles que connaissent nos pères ; mais surtout des roses, d'énormes touffes de roses."
Pierre Loti, Vers Ispahan, Paris, Christian Pirot, 1988, p. 101-102.
-
Hâfiz de Chiraz, le plus grand lyrique de la Perse. Il chante les thèmes traditionnels, la nature, le vin, et surtout les joies et les souffrances de l'amour. Amour terrestre sûrement, amour divin peut-être aussi : à cet égard une incertitude plane sur une grande partie de son œuvre. Mais il sait, dans un style harmonieux et délicatement imagé, d'un charme incomparable, donner à ces vieux thèmes une expression nouvelle, pleine de résonnances profondes et mystérieuses, souvent susceptibles d'interprétations variées. 
Voici un petit ghazal de Hâfiz :

Hier soir j'ai vu des anges frapper à la porte de la taverne.
     Ils ont pétri l'argile humaine et l'ont moulée dans une coupe.
Ces habitants de l'enclos du secret et de la pudeur célestes
     avec le vagabond que je suis sont venus s'énivrer.
Le ciel ne pouvait plus porter le fardeau de la confidence,
     le sort est tombé sur mon nom, pauvre dément.
La querelle des soixante-douze sectes, pardonnons-la :
     ils battent les chemins de la fable, faute de voir la vérité.
Pour célébrer la paix signée entre elle et moi, 
     les saints en dansant ont bu la coupe de la reconnaissance.
Nul, comme Hafiz n'a levé le voile sur le visage de la pensée,
     depuis que le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

D'après Gilbert Lazard, "Littérature persane", dans Histoire des littératures, tome I, Encyclopédie de la Pléiade, 1955, p. 906-907.

Je ne connais que Djelâl-ed-din Roumi. En 1992, j'ai visité son mausolée à Konya, Turquie. Il existe un bon choix de ses œuvres dans la collection Sagesses des éditions du Seuil et dans la collection Spiritualités vivantes des éditions Albin Michel.

samedi 7 mars 2026

Michel Guénaire, Maurice Barrès. Le grand écrivain retrouvé


Michel Guénaire, Maurice Barrès. Le grand écrivain retrouvé
 Éditions Perrin, 2026, 526 p.
Il avait l'admiration d'André Gide, de Marcel Proust, de François Mauriac,
 d'André Malraux, de Louis Aragon, de Henry de Montherlant, de Léon Blum, 
de Pierre Drieu la Rochelle, du général de Gaulle, de François Mitterrand, de Roger Nimier...