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mardi 17 février 2026

l'explicit de "Germinie Lacerteux" des Frères Goncourt

"À la fin, la vieille demoiselle [Mlle de Varandeuil] se laissa tomber à genoux dans la neige, entre deux croix dont l'une portait 9 novembre et l'autre 10 décembre. Ce qui devait rester de Germinie devait être à peu près là. Sa tombe vague était ce terrain vague. Pour prier sur elle, il fallait prier au petit bonheur entre deux dates, ᅳ comme si la destinée de la pauvre fille avait voulu qu'il n'y eût, sur la terre, pas plus de place pour son corps que pour son cœur !"
Edmond et Jules de Goncourt, Germinie Lacerteux, 1864.

"Par-delà le plaisir du paradoxe (que les Goncourt ne se refusent jamais !) et un soupçon de vanité irritant que leur talent devrait plus souvent faire pardonner, il faut enfin reconnaître en Germinie Lacerteux un livre courageux, d'une profondeur de compréhension psychologique et d'une nouveauté formelle inaugurale pour l'époque, et d'une noblesse d'émotion et de sentiment qui avait au moins le mérite de trancher radicalement, par sa franchise et sa hauteur, sur l'atmosphère morale ambiante. Avec cette œuvre forte et dérangeante, les Goncourt éperonnaient de tous leurs nerfs la littérature de leur temps."
Nadine Satiat, docteure en littérature comparée.

samedi 6 août 2022

Corésus et Callirhoé, le tableau de Fragonard décrit par les frères Goncourt

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 - Paris, 1806)
Le Grand Prêtre Corésus s'immole pour sauver Callirhoé, Salon de 1765
(photo Wikimedia Commons)

"Fragonard enlevait le succès et la célébrité d'un coup, avec son tableau de Callirhoé, le tableau d'agrément qui le faisait recevoir à l'Académie par acclamation, ce tableau qui, au Salon du mois d'août, enthousiasmait tout le public et avait l'honneur d'une commande royale de reproduction en tapisserie des Gobelins.
Imaginez un vaste tableau de neuf pieds de hauteur sur douze pieds de largeur, où les figures humaines ont leur grandeur, l'architecture son déploiement, la foule et le ciel leur espace. Entre deux colonnes d'un marbre miroitant et de reflets presque irisés, au-dessus de la pourpre sourde d'un tapis à franges d'or, étendu et cassé à l'arête de deux marches, s'ouvre cette scène de drame antique qui semble avoir sous les pieds un rideau de théâtre. Sur le tapis, sur cette nappe de l'autel païen, s'enlève un cratère de cuivre, près d'une urne de marbre noir à demi voilée de la blancheur d'un linge. Une colonne coupe par la moitié un grand candélabre fumant d'encens et orné de têtes de bouc, bronze superbe qu'on dirait arraché à la lave d'Herculanum. Contre le candélabre, un jeune prêtre se précipite et s'agenouille, embrassant son piédestal ; de terreur il a laissé tomber son encensoir à terre. À côté de lui, debout, est le grand prêtre Corésus, couronné de lierre, enveloppé de draperies, et comme flottant dans la blancheur sacerdotale de ses vêtements ; un prêtre imberbe, de sexe douteux, de grâce hermaphrodite, un énervé d'Adonis, une ombre d'homme. D'une main retournée, il s'enfonce le couteau dans la poitrine ; de l'autre, il a l'air de jeter sa vie aux cieux, tandis que sur son visage de demi-femme passe la faiblesse de l'agonie et la douleur de la mort violente. Contre le grand prêtre qui meurt, est la victime vivante, mais évanouie, presque morte de croire qu'elle va mourir. La tête abandonnée sur l'épaule, elle a glissé devant l'autel qui fume. Son corps a molli sur ses jambes pliées, ses bras ont roulé le long d'elle ; son regard s'est perdu, la volonté de ses membres est brisée ; et elle est là, affaissée, sans mouvement, la gorge à peine soulevée par un souffle, pâlissante sous la couronne de roses que le pinceau du peintre fait pâlir avec elle. Entre son corps et l'autel, un jeune prêtre se penche dans une curiosité d'horreur. Un autre qui tenait sur un genou, devant la jeune fille, le bassin attendant le sang des victimes, demeure épouvanté, le regard fixe, la bouche béante. Par derrière, des figures de vieux prêtres à barbe grise se montrent, effarés, l'affreux spectacle. Au-dessus d'eux, les fumées du temple, les flammes, les parfums, les évaporations d'autel, se rejoignent dans le ciel à des nuées, à une nuit de miracle et d'enfer, agitée et roulante, au tourbillon ardent et sombre où un génie, brandissant une torche et un poignard, emporte l'amour dans le sillon de son vol sombre et de son manteau noir. De cette ombre, allez à l'ombre du bas du tableau : deux femmes s'y tordent de peur, reculent, se voilent la face ; un petit garçon se sauve contre leurs genoux, se cramponne à elles, et un coup de soleil, accrochant le bras de l'une des femmes, allume la chevelure et les deux petites mains roses de l'enfant.
Telle est cette grande composition de Fragonard, ce coup de théâtre dont il a dû prendre l'idée et peut-être l'effet même à une des reprises de la Callirhoé du poète Roy ; vraie peinture d'opéra, demandant à l'opéra son âme et sa lumière. Et pourtant quelle magnifique illusion que ce tableau ! Il faut le voir, embrasser de l'œil au Louvre la claire et chaude splendeur de la toile, le rayonnement laiteux de tous ces blancs habits de prêtres, la lumière virginale inondant le milieu de la scène, mourant et palpitant sur la Callirhoé, enveloppant ce corps défaillant comme d'un évanouissement de jour, caressant cette gorge qui s'éteint. Les rayons, les fumées, tout se mêle ; le temple fume ; les vapeurs de l'encens montent de partout. La nuit roule sur le jour du ciel. Le soleil tombe dans l'ombre et fait des ricochets de flamme. Les réverbérations d'un feu de soufre illuminent les visages et la foule. Fragonard jette à poignée, sur son coup de théâtre, les éclairs de la féerie : c'est Rembrandt chez Ruggieri.
Et quel mouvement, quel envolement, dans cette peinture agitée, bouleversée ! Les nuages, les étoffes tourbillonnent ; les gestes se précipitent ; les attitudes sont éperdues ; l'horreur tremble dans les poses, sur les bouches, et il y a comme un grand cri muet qui se lève de tout ce temple et de cette composition lyrique.
Ce cri d'un tableau si nouveau pour le XVIIIe siècle, c'est la Passion. Fragonard l'apporte à son temps dans ce tableau, plein d'une tendresse tragique, où l'on croirait voir la mise au tombeau d'Iphigénie. La fantasmagorie de sa Callirhoé fait remonter l'art à l'émotion de l'Alceste d'Euripide ; elle montre à la peinture française un avenir : le pathétique.
Edmond et Jules de Goncourt, L'Art du dix-huitième siècle. Greuze. Les Saint-Aubin. Gravelot. Cochin. Eisen. Moreau. Debucourt. Fragonard. Prudhon, 1880-1884, p. 322-324.

Le style impressionniste des Goncourt : au-dessus de la pourpre sourde d'un tapis ; à demi voilée de la blancheur d'un linge ; flottant dans la blancheur sacerdotale de ses vêtements ; sur son visage de demi-femme passe la faiblesse de l'agonie ; se penche dans une curiosité d'horreur ; l'horreur tremble dans les poses ; plein d'une tendresse tragique.

mardi 31 mars 2020

la parodie d'une page de Théophile Gautier par les frères Goncourt

La parodie truculente de la page où d'Albert évoque le bonheur suprême dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier, par d'Edmond et Jules de Goncourt dans Charles Demailly.

Telle est cette page de Gautier : "Voici comme je me représente le bonheur suprême : -  c'est un grand bâtiment carré sans fenêtres au dehors : une grande cour entourée d'une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses d'orangers et de grenadiers posées alternativement ; par là-dessus un ciel très bleu et un soleil très jaune ; - de grands lévriers au museau de brochet dormiraient ça et là ; de temps en temps des nègres pieds nus avec des cercles d'or aux jambes, de belles servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge nue d'une jeune esclave sous mon pied en manière d'escabeau, et fumant de l'opium dans une grand pipe de jade."


 (photo egyptophile.blogspot.com)

Il est très possible que Théophile Gautier se soit inspiré du tableau d'Horace Vernet (1789-1863), Le Massacre des mamelouks dans le château du Caire, où est représenté Méhémet-Ali, assis sur des tapis, un grand lion sous son coude droit, et fumant le narguilé.

***
Voici la parodie du petit eldorado (1) de Gautier par les Goncourt :
"Quand je voudrais être heureux, je le serai dans un jardinet, un tout petit morceau de terre bien borné et sans vue. J'aurai là-dedans une énorme citrouille assise par terre, sous un parasol de grandes feuilles, avec sa tige verte enroulée comme le tuyau de pipe d'un pacha accroupi..., j'aurai une pièce d'eau faite d'une moitié de tonneau ; sur l'eau nageront de ces petites lentilles vertes, au milieu des quelles sauteront et plongeront des grenouilles... Une cigogne auprès du puits méditera sur une patte... Puis un singe, dont je tiendrai la corde en main... un singe qui grignote et grimace... j'achèterai, tu comprends, un rayon de soleil pour tout ce petit monde-là... J'aurai encore un gong... Ce sera un paradis..."
Edmond et Jules de Goncourt, Charles Demailly, 10/18, 1990, p. 73-74.
Une autre référence à Gautier dans Charles Demailly, p. 174 : "... je connais de très braves gens qui aimeraient mieux avoir la guerre civile que l'auteur de Mademoiselle de Maupin à l'Académie."

1. Ce petit eldorado (c'est ainsi que je l'appelle) a été repris et amplifié dans Fortunio : "L'Eldorado, le palais d'or, comme Fortunio l'avait baptisé, ne mentait pas à son titre : l'or y étincelait de toutes parts, et la maison dorée de Néron ne devait assurément pas être plus magnifique. Représentez-vous une grande cour encadrée de colonnes torses de marbre blanc aux chapiteaux et aux fûts dorés, entourés d'un cep de vigne aussi doré, avec des grappes en prisme de rubis. Sous ce portique quadruple s'ouvraient les portes des appartements, faites en bois de cèdre précieusement travaillé.
Au milieu de la cour s'enfonçaient quatre escaliers en porphyre, avec des rampes et des repos conduisant à une piscine, dont l'eau tiède et diamantée baissait jusqu'aux dernières marches ou montait jusqu'au niveau du sol, selon la profondeur que l'on voulait obtenir.
Le reste de l'espace était rempli par des orangers, des tulipiers, des angsoka [asoca] à fleurs jaunes, des palmistes, des aloès, et toutes sortes de plantes tropicales venant en pleine terre...
Il passait là des journées entières, dans une immobilité parfaite, assis sur une pile de carreaux et les pieds appuyés sur une de ses femmes, suivant d'un regard nonchalant les spirales bleuâtres de la fumée de son houka."
Théophile Gautier, Fortunio et autres nouvelles, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1977, p. 123 et 125.

jeudi 26 mars 2020

l'antisémitisme dans "Manette Salomon" des frères Goncourt

À la fête de la Pourime :
"Cette foule, pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son œil de peintre  et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les traits d'origine, la fatalité des signes où survit la race. Il [Coriolis] remarqua des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment les marchants de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin."
Edmond et Jules de Goncourt, Manette Salomon, Folio Classique Gallimard, 1996, p. 267.

Voir aussi :
Roger Kemp, L'Indiscrétion des frères Goncourt, Le Livre de Poche, 2006, chapitre IV : Les antisémites, p. 121-137.

mardi 24 mars 2020

l’œuvre des Goncourt vue par Jules Renard


"Ce qui caractérise au plus haut point le style des Goncourt, c'est le mépris hautain qu'ils ont pour l'harmonie, ce que Flaubert appelait les chutes de phrases. Elles sont encombrées, leurs phrases, de génitifs accouplés, de subjonctifs lourds, de tournures pâteuses qui ont l'air de sortir d'une bouche pleine de salive. Ils ont des mots qui sont comme des ronces, une syntaxe qui racle la gorge, qui font au plus haut du palais l'impression d'une chose qu'on ne peut pas se décider à vomir." Journal, 8 novembre 1887.

Deux ans et demi après, le 27 mai 1890, un jugement positif dans le Journal :
"Ce qui manque peut-être aux Goncourt, c'est l'art de faire ressortir leurs mots, leurs curiosités de langage, de les mettre en vitrine afin que le badaud s'attarde. On ne s'aperçoit qu'ils ont de l'esprit - et du plus rare, - qu'à la deuxième ou troisième lecture. Mais un honnête homme ne lit pas deux fois la même chose."

lundi 23 mars 2020

le peintre Garnotelle dans "Manette Salomon" des frères Goncourt


Hippolyte Flandrin (1809-1864), Portrait d'Aimée-Caroline Ancelot, épouse du peintre
1846
(photo Musée du Louvre)
-
Hippolyte Flandrin, modèle du peintre Garnotelle 
dans Manette Salomon d'Edmond et Jules de Goncourt

"Garnotelle montrait l'exemple de ce que peut, en art, la volonté sans le don, l'effort ingrat, ce courage de la médiocrité : la patience. À force d'application, de persévérance, il était devenu un dessinateur presque savant, le meilleur de tout l'atelier [Langibout]. Mais il n'avait que le dessin exact et pauvre, la ligne sèche, un contour copié, peiné et servile, où rien de vibrait de la liberté, de la personnalité des grands traducteurs de la forme, de ce qui, dans un beau dessin d'Italie, ravit par l'attribution du caractère, l'exagération magistrale, la faite même dans la force ou dans la grâce. Son trait consciencieux, sans grandeur, sans largeur, sans audace, sans émotion, était pour ainsi dire impersonnel. Dans ce dessinateur, le coloriste n'existait pas, l'arrangeur était médiocre, et n'avait que des imaginations de seconde main, empruntées à une douzaine de tableaux connus. Garnotelle était, en un mot, l'homme des qualités négatives, l'élève sans vice d'originalité, auquel une sagesse native de coloris, le respect de la tradition de l'école, un précoce archaïsme académique, une maturité vieillotte, semblaient assurer et promettre le prix de Rome."
"Au milieu de toutes ces, des attaques des journaux, de la dureté des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur l'éloge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance, d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, de restrictions respectueuses, d'observations enveloppées. Presque toute la critique, avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle. On le louait avec des mots qui rendent justice à un caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la beauté de son âme... On inventait la flatterie des épithètes morales pour sa peinture : on disait qu'elle était loyale et véridique, qu'elle avait la sérénité des intentions du faire... Un critique même, entraîné par l'enthousiasme, (...) déclarait ne plus voir de salut pour l'Art contemporain  que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de L'Exposition [de 1852] digne de s'adresser, capable de parler aux esprits et aux intelligences d'élite."
"Mais les portraits de les plus applaudis de Garnotelle étaient ses portraits de femmes : minutieuses et laborieuses copies de traits et de plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe siècle."
Edmond et Jules de Goncourt, Manette Salomon, Folio Classique Gallimard, 1996, p. 146, 248-249 et 251.

dimanche 22 mars 2020

le père Thibaut, colporteur, nouvelle des frères Goncourt


Henri Valentin (Allarmont, Vosges, 1820 - Strasbourg 1855), Le Colporteur
-
"Il marche au bon pas, le père Thibaut. Il n'est pas plus vieux que l'année dernière. Il a sa grande balle sur son dos, son bâton, et ses mêmes bretelles. Il faut que le père Thibaut ait de l'huile de bras pour porter depuis le temps ce qu'il porte là. Dieu merci ! il n'a pas plu, et ses souliers lacés sont propres et nets comme s'il venait d'une petite promenade sur la route aux Gendarmes.
Et de clos en clos, par-dessus les haies et buissonnets, à la chanson qu'il dit, les fillettes actives, et tous les paysans, lèvent le nez, du travail : C'est le père Thibaut."
"Partout et toujours, dans toute la chaîne des Vosges, trottinant, marchant, ouvrant sa balle et la refermant avec toutes sortes de bonnes et gaies paroles, - ici l'été, là l'hiver, - à Pompierre, venant comme avril vient, à Allarmont, arrivant comme janvier arrive, - toujours chanson voltigeant aux lèvres, appétit en poche, et cœur content, oui-dà, c'est le père Thibaut."
Edmond et Jules de Goncourt, "Le Père Thibaut", dans Une voiture de masques, 10/18, 1990, p. 265 et 274.

samedi 21 mars 2020

le peintre Coriolis dans "Manette Salomon" des frères Goncourt


Le peintre orientaliste Charles de Tournemine, 
modèle du peintre Naz de Coriolis en sa première manière,
dans Manette Salomon d'Edmond et Jules de Goncourt
-
"En regardant les tableaux de Tournemine, dans son atelier du Luxembourg, Tournemine nous dit que la couleur de l'Orient, de l'Asie Mineure surtout, n'est pas un pétard comme l'a fait Decamps, qu'il a été emporté par son tempérament, sa nature rageuse. Il dit que dans l"Asie Mineure, pays de hautes montagnes et de plaines inondées une partie de l'année, il y a un brouillard opalisé, dans lequel les couleurs baignent et scintillent comme dans une évaporation d'eau de perle, qui leur donne l'harmonie la plus chatoyante et en fait comme une poétique palette des Mille et Un Jours.
Il nous disait que quand le fils du ministre turc est triste de nostalgie, il vient s'enfermer une journée chez lui, regarde ses tableaux, prend une tasse de café fait à la mode de son pays, dans une tasse de son pays, et s'en va plein de son soleil et de sa patrie pour huit jours."
Edmond et Jules de Goncourt, Journal, tome I, Bouquins, Robert Laffont, 1989, p. 1125.

"Donc, il y a toujours de l'eau, et dans cette eau, tu comprends, tout ce carnaval se reflète, et toutes les couleurs tremblent, dansent : c'est absolument comme un feu d'artifice tiré sur la Seine que tu verrais dans le ciel et dans la rivière... Et des baraques ! des auvents ! des boutiques ! un remuement de kaléidoscope, sans compter ce qui grouille là-dedans, le personnel du pays, des gens qui sont turquoise ou vermillon, des femmes turques, de vrais fantômes avec des bottes jaunes, des femmes grecques avec de larges pantalons, des chemises flottantes, un voile foncé qui leur cache la moitié de la figure, des mendiants... ah ! mon cher, des mendiants à leur donner tout ce qu'on a pour les regarder !..."
"On se demande si ce n'est pas un pays fait tout bonnement pour être heureux, sans peindre, avec un goût de confiture de roses dans la bouche, au pied d'un petit kiosque vert et groseille, avec le bleu du Bosphore dans le lointain, un  narguilhé à côté de soi, des pensées de fumée, de soleil, de parfum, des choses dans la tête qui ne seraient plus qu'à moitié des idées, une toute douce évaporation de son être dans un bonheur de nuage..."
Extraits d'une lettre de Coriolis, écrite de Turquie, à son ami Anatole Bazoche, peintre, dans Manette Salomon, Folio Classique Gallimard, 1996, p. 123 et 124.

"Sa seconde toile faisait voir une vue d'Adramiti. D'une touche fraîche et légère, avec des tons de fleurs, la palette d'un vrai bouquet, Coriolis avait jeté sur la toile le riant éblouissement de ce morceau de ciel tout bleu, de ces baroques maisons blanches, de ces galeries, vertes, rouges, de ces costumes éclatants, de ces flaques d'eau où semble croupir l'azur noyé. Il y avait là un rayonnement d'un bout à l'autre, sans ombre, sans noir, un décor de chaleur, de soleil, de vapeur, l'Orient fin, tendre, brillant, mouillé de poussière de pierres précieuses, l'Orient de l'Asie Mineure, comme l'avait vu et comme l'aimait Coriolis."
Manette Salomon, p. 237.

Sur Charles de Tournemine :
Jean-Claude Lesage, Charles de Tournemine peintre orientaliste, La Calade (13090 Aix-en-Provence), Édisud, 1986. Voir le chapitre "Tournemine et Manette Salomon", p. 43-48.

jeudi 19 mars 2020

le peintre Crescent dans "Manette Salomon" des frères Goncourt

Crescent, peintre de l'école de Fontainebleau
 (Jean-François Millet, Théodore Rousseau et Charles Jacque, modèles pour le peintre Crescent)

"Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs : le plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant sous lez sabot d'un cheval de charrette, une tranche de blé vert plein de coquelicots et de bleuets froissée par l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme les arbres de paradis : c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour faire voir et toucher à l’œil la plaine de Barbizon.
Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des champs crevassés à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan, le touffo d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin creux ; elle avait des parfums, des fragrances, des haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du motif, animant l'arbre et le terrain, - l'atmosphère."

Edmond et Jules de Goncourt, Manette Salomon, Folio Classique Gallimard, 1996, p. 361.

vendredi 13 mars 2020

le grand roman des frères Goncourt, c'est Manette Salomon


À l'occasion de la parution de la grande biographie des frères Edmond et Jules de  Goncourt,
 un livre de 792 pages, je redis, par l'intermédiaire de Michel Crouzet,  mon enthousiasme
 pour Manette Salomon, un roman des idées et des sensations.
-
"Un roman si hérétique qu'il n'a jamais été mis vraiment à sa place, la première."
"Il faut bien se poser la question : et si Manette Salomon était une des grandes œuvres romanesques dont le préjugé qui condamne les Goncourt nous prive absurdement ?"
"Si l'on était juste à l'égard des Goncourt on reconnaîtrait leur originalité dans l'histoire du roman qu'ils ont voulu plus que tout autre renouveler en le niant, en le décomposant au sens strict du mot, en faisant éclater tous les schémas narratifs. Manette Salomon est peut-être à ce point de vue leur chef-d’œuvre."  
"Au nom d'un nominalisme, qui est l'essence du réalisme et qui chez eux est radical, les Goncourt fuient la continuité, la construction, l'homogénéité, éléments de généralité."
"Si l'organisation est fausseté, ou cliché romanesque, la désorganisation est vérité."
"Manette Salomon est un grand roman historique du XIXe siècle."
"La préciosité, l'usage échevelé des figures et des pointes, participe au refus du convenu, et au pari de tout dire avec art, de reprendre tout le réel dans le langage le plus élaboré, le plus systématiquement apparent, le plus hyperboliquement subtil ; le réel s'accorde d'une manière essentielle à la rhétorique la plus outrecuidante et la plus échevelée. Et c'est cela le réel : Manette Salomon chef-d’œuvre des Goncourt et du roman au XIXe siècle est le plus prestigieux arsenal de pointes, de figures, de concetti. Tout relève de l'art, tout relève du maximum d'art."

Extraits de la grande préface de Michel Crouzet à Manette Salomon d'Edmond et Jules de Goncourt,
collection Folio Classique Gallimard, 1996, p. 8, 10, 44, 45, 74-75, 

mardi 10 décembre 2019

la maison de Marc-Pierre Huot de Goncourt à Breuvannes, Haute-Marne




La maison de Marc-Pierre Huot de Goncourt (1787-1834)
Breuvannes (Haute-Marne)
(photos JLJ 1990)
-
"Je le revoyais dans la Haute-Marne à Breuvannes, là où se sont passés les étés de mon enfance, par les ensoleillés matins de juillet et d'août, marchant de son grand pas que mes petites jambes avaient peine à suivre, marchant, à la main un paisseau arraché dans une vigne, et m'emmenant avec lui boire un verre d'eau à la Fontaine d'Amour, une source au milieu de prés fleuris de pâquerettes, apportant aux gourmets d'eau le bon et frais goût d'une eau qu'il trouvait comparable à l'acqua felice de Rome.
Quelquefois, le paisseau était remplacé par un fusil jeté sur l'épaule, et sans carnassière et sans chien, je le voyais tout à coup mettre en joue quelque chose que ma vue de myope m'empêchait de distinguer : c'était un lièvre , que son coup de fusil roulait et qu'il me donnait à porter.
Je le revoyais encore à Breuvannes, le jour de la rentrée des fruits, encadré dans l'œil-de-bœuf d'un grenier et canonnant à coups de pommes, dans la cour de notre maison, tous les gamins du village, baptisés par lui de noms drolatiques et dont les ruées et les bousculades et les batailles, autour de ce qui les lapidait, semblaient être pour mon père un amusant rappel en petit de la guerre."

Edmond et Jules de Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire, tome III, Paris, Robert Laffont (collection Bouquins), 1989, p. 681.

jeudi 28 août 2014

il faut décourager trois mille peintres par an...

Les sévères paroles de Chassagnol :
"Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh ! la fausse peinture !...  Du talent ou la mort ! il n'y a que cela... Il faut décourager trois mille peintres par an... sans cela dans dix ans, tout le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables, pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien ! l'art, ça doit être comme le saut périlleux : quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les reins !... On me dira : Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez de faim ! Comment ! vous avez tous les encouragements, toutes les récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y en a un, des villes, des Sociétés des amis des arts... plus d'un million au budget !... Et vous vous plaignez ! Tenez ! vous êtes des enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragement, ni secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance..."
Edmond et Jules de Goncourt, Manette Salomon, Folio Classique Gallimard, p. 207.

mardi 26 août 2014

les estampes japonaises dans "Manette Salomon"







"Coriolis feuilletait toujours [des albums d'estampes japonaises] : et devant lui passaient des femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les autres peignant des éventails ; des femmes buvant à petites gorgées dans des tasses de laque rouge ; des femmes interrogeant des baquets magiques ; des femmes glissant en barque sur des fleuves, nonchalamment penchées sur la poésie et la fugitivité de l'eau. Elles avaient des robes éblouissantes et douces, dont les couleurs semblaient mourir en bas, des robes glauques à écailles, où flottait comme l'ombre d'un monstre noyé, des robes brodées de pivoines et de griffons, des robes de plume, de soie, de fleurs et d'oiseaux, des robes étranges, qui s'ouvraient et s'étalaient au dos, en ailes de papillon, tournoyaient en remous de vague autour des pieds, plaquaient au corps, ou bien s'en envolaient en l'habillant de la chimérique fantaisie d'un dessin héraldique. Des antennes d'écaille piquées dans les cheveux, ces femmes montraient leur visage pâle aux paupières fardées, leurs yeux relevés au coin comme un sourire ; et accoudées sur des balcons, le menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses, elles semblaient ronger leur vie, en mordillant un bout de leur vêtement."
Edmond et Jules de Goncourt, Manette Salomon, Gallimard, collection Folio, 1996, p. 262-263.
J'ai illustré le texte des Goncourt avec des estampes de Kunichica et de Yoshitoshi.

vendredi 6 septembre 2013

mascaron de l'hôtel de l'oncle Victor ...


Lion mordant deux branches 
mascaron de la porte de l'ancien hôtel de Victor Huot de Goncourt
 l'oncle des frères Goncourt
2 place Jeanne-d'Arc - Neufchâteau

vendredi 3 septembre 2010

la maison d'un artiste, celle d'Edmond de Goncourt

La Maison d'un artiste
par Edmond de Goncourt
" cet incomparable chef-d'oeuvre " (1)
" livre prodigieux " (2)
" puits de félicités " (3)
-
(1) Roger Kempf, L'Indiscrétion des frères Goncourt, Le Livre de Poche, 2006, p. 11.
(2) Idem, p. 164.
(3) Idem, p. 170.

le sport, déjà une institution en 1866 ... hi ! hi !

" Je reçois un prospectus ronflant pour le progrès du canotage. Ce n'est plus un plaisir, une récréation, un exercice gymnastique, enfin le canotage ! C'est le sport nautique, une institution de progrès ; quelque chose qui a des présidents, des secrétaires, qui fait des discours aux régates ; une société de pochards en vareuse et de marins d'eau de vaisselle, qui veulent avec l'association, faire leur chemin au moyen de cela, arriver par la marine de plaisance à des distinctions, à une sorte de carrière. " - Edmond et Jules de Goncourt, Journal, tome II, collection Bouquins, 1989, p. 32, 29 août 1866. Roger Kempf, L'indiscrétion des frères Goncourt, Le Livre de Poche, 2006, p. 184.

dimanche 25 avril 2010

Roger Marx et les Goncourt

A la bibliographie donnée par Michel Crouzet pour son édition de Manette Salomon d'Edmond et Jules de Goncourt (Folio Gallimard, 1996), on pourrait ajouter :
- Roger Marx, "Les Goncourt et l'Art", dans Maîtres d'hier et d'aujourdhui, Paris, Calmann-Lévy, 1914, p. 1-45.

lundi 21 septembre 2009

une plaque sur la maison où est né Ed. de Goncourt


Une plaque Edmond de Goncourt
A Nancy, samedi 19 septembre, à 10 h 45, en présence du maire André Rossinot, Edmonde Charles-Roux a dévoilé au 33 rue des Carmes une plaque apposée par la Ville de Nancy sur la maison où Edmond de Goncourt est né le 26 mai 1822. Six membres de l'Académie Goncourt accompagnaient Edmonde Charles-Roux : Françoise Chandernagor, Tahar Ben Jelloun, Robert Sabatier, Bernard Pivot, Didier Decoin et Patrick Rambaud.

jeudi 12 juin 2008

à propos des Goncourt



Une aquarelle de Jules de Goncourt (Paris 1830 - 1870) sera mise en vente à Versailles le 22 juin sous le marteau de Me Pillon.
Elle représente une rue animée à Mâcon (Saône-et-Loire). Elle a été réalisée en 1849 lors du voyage d'Edmond (né à Nancy en 1822) et de Jules, en France et en Algérie du 15 juillet au 17 décembre 1849.
" En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Mâcon, vous trouvez à gauche une vieille maison en bois.
La maison est trouée de petites fenêtres carrées qui bâillent, étranglées pendant deux étages, entre des colonnes cannelées, striées, imbriquées, losangées, chacune d'un dessin différent de sa voisine. Sur les colonnettes s'appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers les guirlandes de fleurs en ronde-bosse, - naïve représentation mythologique, que les Mâconnaises ne peuvent regarder qu'en échappade."
Edmond et Jules de Goncourt, "Une revendeuse" dans Une voiture de masques, Christian Bourgois Editeur (collection 10/18), 1990, p. 136.
*
Qui lit encore les frères Goncourt ? Ou qui n'a pas encore lu Manette Salomon des Goncourt ?
J'ai eu ma période Goncourt. A la fin des années 80, les premiers livres des Goncourt que j'ai lus étaient édités dans la collection 10/18 avec de courtes préfaces d'Hubert Juin : Germinie Lacerteux, Manette Salomon; et d'Edmond de Goncourt, La Fille Elisa suivi de La Faustin. J'étais tellement enthousiaste, que je suis allé emprunter à la bibliothèque municipale de Nancy Soeur Philomène des deux frères, et la remarquable thèse de Robert Ricatte, La Création romanesque chez les Goncourt. Puis, j'ai lu lors de parution Charles Demailly en 10/18, Renée Mauperin en collection GF, Madame Gervaisais en collection Folio classique.
Et j'ai relu Manette Salomon lorsque ce roman est reparu en 1996 en Folio classique; une édition exemplaire avec une magnifique et longue préface (plutôt une étude) de Michel Crouzet. Oui, comme l'exprime Michel Crouzet : "Manette Salomon chef-d'oeuvre des Goncourt et du roman au XIXe siècle".
*
Quelques citations de la préface de Michel Crouzet :
" Un roman si hérétique qu'il n'a jamais été mis vraiment à sa place, la première."
"... et si Manette Salomon était une des grandes oeuvres romanesques dont le préjugé qui condamne les Goncourt nous prive absurdement ? "
" C'est le roman d'une aventure de l'esprit et de l'art."
" Si l'on était juste à l'égard des Goncourt on reconnaîtrait leur originalité dans l'histoire du roman qu'ils ont voulu plus que tout autre renouveler en le niant, en le décomposant au sens strict du mot, en faisant éclater tous les schémas narratifs. Manette Salomon est peut-être à ce point de vue leur chef-d'oeuvre. "
" Fidèles à l'art de la description esthétique d'un Gautier, les Goncourt ont organisé toute scène comme un tableau et tout tableau comme une scène réelle."
" ... les pages de Manette Salomon consacrées aux estampes (japonaises) sont l'un des premiers textes, en tout cas le plus brillant, consacré à l'apologie des artistes japonais."
*
Je relis parfois le chapitre LXXIV de Manette Salomon : le peintre Coriolis se promenant dans la forêt de Fontainebleau. Une évocation de la forêt de Fontainebleau bien plus sentie que celle de Flaubert dans L'Education sentimentale. C'est après cette lecture que je suis allé à Barbizon pour visiter l'auberge du père Ganne et me promener dans la forêt.
Pages émouvantes sur la mort de Vermillon, le singe d'Anatole.
Deux reproches : la misogynie et l'antisémitisme des Goncourt. Rien n'est parfait...