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dimanche 20 septembre 2026

gros et petits dans "Le Jean du bois" de Joseph Cressot

"En ce temps-là, il y avait chez nous des gros et des petits. Cela se voyait moins au logement des hommes qu'à celui des bêtes et des récoltes. Le gros n'avait pas couche plus molle que le petit ; sa potée n'était souvent pas plus grasse. Il ne s'habillait pas autrement, et la terre des labours cuirassait plus haut les grègues que celle des vignes.
C'était pour une fille une singulière aventure que d'épouser un laboureur. Accablée par les soins de la basse-cour et de l'étable, il lui fallait encore courir aux champs, herser, rouler, échardonner, faner, moissonner... vingt besognes de l'été, et l'hiver à la batteuse. Avec les repas et les enfants, les jardins et les vignes, où trouver le temps, la force de coudre, de raccommoder, l'idée de mettre des rideaux blancs et de se faire belle ? La jeunesse ne durait pas longtemps.
Les enfants s'élevaient avec les vieux, les jeunes avec les aînés. On les emmenait aux champs, on les asseyait à la grange. Témoins du labeur de chaque jour, ils y étaient mêlés de bonne heure. Non seulement grimpés sur le chariot, agrippés parfois à la crinière, mais derrière les vaches en pâture, devant la charrue aux labours, à l'écurie pour le fumier, la litière, les râteliers, à la grange pour tirer la paille et le grain. Cent besognes où l'on essaie sa force, où l'on va souvent au-delà de sa force, mais pris au jeu et impatient de faire besogne d'homme. Dure école, qui exténue les chétifs, mais qui fait des autres des hommes incroyablement forts, adroits et résistants, durs à la peine et durs au mal.
Entre gros et petits, l'œil distinguait à peine quand les attelages n'étaient point là ; et même le dimanche à la messe ou sur le jeu de quilles. Tous avaient connu la même école, le même catéchisme, la même caserne. Tous cuisaient sous le même soleil et serraient les épaules sous la même bise. Les familles étaient associées pour le travail ; et cela faisait une familiarité de tous les jours et souvent une vraie amitié."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Stock, 1980, p. 37-38.

jeudi 17 septembre 2026

un soir de fenaison, mon père bat sa faux


"Un soir de fenaison, mon père bat sa faux. Il est assis par terre, sur un vieux sac, avec l'enclume et le marteau. Il plante l'enclume entre deux pierres, il commence par le talon. À petits coups pressés, le marteau étire l'acier, refait le biseau, redresse le fil, comble les brèches. Chaque coup a sa raison, chaque coup laisse sa marque. Le profane n'y voit rien ; il s'impatiente devant cette lame qui chemine imperceptiblement. Pourquoi ne pas y aller plus fort, plus vite ? Il n'y a rien à répondre, sinon qu'il faut contenter l'œil en pensant à l'herbe de demain, et que ce n'est pas une affaire de force. Il n'y a pas de mots pour dire ces choses que des milliers d'heures ont apprises au faucheur qui balance les bras devant l'andain. 
Le marteau sonne plus clair ; il se hâte sur la pointe épaisse : son métier n'est pas de couper, mais d'ouvrir la voie. Mon père se relève, dans une grimace de jointures raidies. Il passe au long du tranchant un pouce précautionneux. L'acier répond, mais comme une bête apprivoisée, il ne mord pas."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Stock, 1980, p. 26-27.

samedi 12 septembre 2026

geais, pic et coucou

"La lisière du bois appartient aux geais, à ces Jacques invisibles et criards qui filent dès que leur sentinelle a donné l'alerte. Que de fois j'ai vainement cherché dans leur fuite blanche et rousse les ravissantes plumes bleues qu'ils sèment pour nous !
Plus haut dans la futaie, un pic tambourine. Cri aigu, vol qui plonge et rebondit, comment le saisir ? Et pourtant le voici, rouge et vert, écureuil à plumes, qui joue à cache-cache le long d'un tronc, accroché de la griffe et accoté de la queue comme un élagueur de peupliers.
Plus secret, l'infatigable, le lointain coucou, que l'on  poursuit en vain tout un après-midi d'avril. Il est là-bas, il est tout près... la voix lui manque, interloqué ; et puis le revoici derrière nous, et puis là-bas, là-bas encore... Est-ce le même ? Pauvre radoteur invisible, couleur de cendre rousse, reste farouche ; il vaut mieux t'imaginer resplendissant, comme les coucous des prés."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Stock, 1980, p. 128.

vendredi 11 septembre 2026

les oiseaux dans "Le Jean du bois" de Joseph Cressot

"Assise sur le rocher à l'écart des rues, la maison ignore presque les moineaux piaillants, les hirondelles qui raient le ciel de vols et de cris, mais elle connaît les oiseaux des arbres et des prés.
Le vallon est leur paradis. Ils y trouvent les cimes et les fourrés, l'eau, l'herbe et la mousse, la draperie des clématites sur les vieilles pierres, les pommiers barbus et chenilleux, les berges creuses où se nouent les racines. Ils y trouvent aussi la paix, dans l'absence des hommes.
Comment oublier dans l'enchantement d'un matin de Pâques, le jeune soleil entre les volets, l'air vif, les lilas en bourgeons, et toutes ces voix ? Si l'été les apaise et les éloigne, l'automne les ramène aux graines mûres, aux baies du sureau : rouges-queues, verdières [sic], pinsons, bouvreuils, et des troupes de mésanges acrobates qui se chamaillent en épluchant les branches. Et quand la neige a tout caché, quand le gel a tout raidi, le vallon envoie jusqu'aux fumiers tièdes, aux paillis des granges, jusqu'aux fleurs de la vitre, jusqu'à la main tendue où le rouge-gorge se pose..."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Stock, 1980, p. 127-128.

lundi 7 septembre 2026

la Ville dans "Le Jean du bois" de Joseph Cressot

"La Ville, la vraie, la seule qui fût peuplée de foires, de fêtes, de colèges, de casernes et de séminaires, de marchands et d'auberges, de juges et de prêtres, c'était celle qui, au bout d'une route de cinq lieues, arrondit ses remparts et dresse ses tours au bord d'un plateau.
Mes camarades avaient déjà fait le voyage. Ils savaient ce qu'est la foire où l'on mène les vaches et d'où l'on ramène les petits gorets. Ils avaient participé aux inconcevables réjouissances de la Saint-Mammès. Pour moi, il n'en était pas question : nous n'avions ni cheval ni voiture et le chemin de fer coûtait vingt sous. Quant à faire dix lieues à pied [aller et retour], même sur l'herbe des accotements, c'était trop pour de petites jambes et des souliers d'occasion. Les hommes et les femmes le faisaient, gaillardement, en une matinée parfois, tel le grand-père, un ballot de cuir sur le dos."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Éditions Stock, 1980, p. 104-105.

 
La Ville, c'est Langres, Haute-Marne. Le village de Joseph Cressot, c'est Chatoillenot, Haute-Marne. Il y a 26 km de Chatoillenot à Langres.

Ce livre, Le Jean du bois, que j'ai trouvé dans la boîte aux livres du parc Napoléon de Thionville, a appartenu à Nicolas Gertner, professeur et adjoint au maire de Thionville. Il habitait, dans les années 1970-1980, 8 rue du Chemin-couvert à Thionville ; c'est ce qui est indiqué à la 3e page de couverture  avec la date du 28 juin 1980.

mardi 23 avril 2013

Joseph Cressot enterré à Avril, Meurthe-et-Moselle



Tombe des familles
Chardar, Usselmann, Cressot
cimetière d'Avril (M.-et-M.)
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Une phrase du Pain au lièvre que je connais par cœur et qui me rend toujours nostalgique :
"Mais là-bas, sur la côte, comme si elle voulait défier le temps et espérer quand même, aux rameaux blanchis du cerisier mort, une vigne folle suspend ses draperies et lance ses pousses ensauvagées."

mardi 23 décembre 2008

Chatoillenot, Haute-Marne, le village de Joseph Cressot


Chatoillenot (Haute-Marne)
Le village de naissance de Joseph Cressot
(photo JLJ de 1990)

"Sur la place, une fontaine ronde à colonne, cernée d'un abreuvoir et dont l'urne de pierre reçoit un mai de fayard, comme les filles. Quatre fois par jour, les troupeaux lui font une couronne de mufles ruisselants, pendant qu'à côté sonnent les battoirs des laveuses."
Joseph Cressot, Le Pain au lièvre, chapitre Mon village.