Les comparaisons (comme, à la manière de, à la façon de) dans le roman de Philippe Claudel, Quelques-uns des cent regrets (Folio).
*
* Et il a soupiré, d'un soupir très las, très triste, un peu à la manière d'un enfant qui tortille un chagrin dans sa gorge.
* L'eau se glissait parfois sous les bourrasques à la façon d'un grand rideau de scène...
* J'avançais sur l'arête du chemin, avec l'eau à gauche, l'eau à droite, lune montante et premières étoiles mêlées, comme des paquets de lumière enfin libres et qui cherchaient à se perdre.
* Sur ses genoux, des croûtes brunes étoilaient comme des trophées de victoire sa peau sale de libre camp-volant.
* ... ses regards à elle, comme des épieux ou des reproches...
* ... et ses varices aussi qu'il voyait à la manière de méandreuses mortifications.
* Et puis les enfants, ils finissent tous par tailler leurs parents en pièces, et les regarder comme des morts...
* ... repliée sur elle-même à la façon d'un petit arc sans corde.
* ... sous l'édredon gonflé comme une joue d'angelot...
* ... la surface du comptoir qui soudain a brillé comme un astre.
*... les muscles des bras lâches comme du mou de veau...
* Je dors les paupières alourdies par le lait bu sans doute à grandes gorgées avides, comme un petit vampire soiffard.
* Je suis dans ses bras comme un fardeau présentable.
*... elle refermait ses doigts comme des ergots sur les offrandes d'amande et de sucre...
*... ils (les curés) obtiennent souvent de retourner la peau de l'individu comme celle d'un lapin...
* Toutes les paroles du curé venaient en moi comme un poison vaguement sirupeux qui m'engourdissait.
* Ses yeux s'ouvraient sur mes années d'absence, mes années de fuite, et je m'y jetais comme sur les pentes d'un gouffre épineux.
* Les petites filles, en choeur, m'ont donné leur salut, et leurs adieux flûtés me sont entrés dans le corps comme des pointes suaves.
* ... son surnom qu'il portait comme un trophée de guerre.
*... de grands champs de blé dont l'odeur vers la mi-juillet rappelait celle d'un pain tiède venaient battre leurs murs comme des vagues blondes.
* ... et des silences, de grands silences, opaques comme une encre de Chine...
* ... sa bouche rose à l'incarnation pleine comme une baie de framboisier...
* ... les grands ciels perçus comme des draps tendus d'une représentation fabuleuse...
* ... les rires aussi qu'elle me lançait comme des fleurs ou des baisers...
* Il liait les bambous blonds et passait sur eux un chiffon doux qui les faisait reluire comme des cuivres.
* Le marché n'était plus qu'un désert où les détritus, les papiers et les cageots formaient comme des buissons.
* La nuit était tombée, sans tapage, mais comme un poing.
* J'ai navigué dans le sommeil comme on se perd dans les entrailles du monde.
* ... les veuves agenouillées qui hurlaient, tombaient évanouies, restaient droites comme des menaces anciennes...
* Les années ont roulé comme des gouttes d'eau sur une vitre.
* ... herbes jaunes, éparses comme des scalps...
* En trois jours, la jambe du vieux pêcheur était devenue épaisse comme un tronc de chêne et molle comme un foie de génisse.
* La clef a tourné dans la serrure, comme les aiguilles sur les cadrans du temps perdu.
* Je l'ai pris dans mes mains (le pantalon du dimanche), l'ai serré contre moi comme une peluche aux vertus de fétiche.
* ... mon canif de corne rouillé, mince comme un caillou que l'eau d'une chute amenuise depuis un millénaire...
* Je tournais autour du secret comme près de la corne du taureau.
* ... un ciel redevenu limpide comme un iris d'enfant, ou l'eau d'une source.
* Et le feu a parcouru le papier comme les lèvres aimées glissent sur la peau.
Etc...
-
Dans ce roman n'y a-t-il pas trop de comparaisons ? Il semble que la comparaison trop étudiée, trop balancée, repousse le sentiment.
***
Quelques références littéraires
-
- p. 52 : " aux grandes douleurs qui sont celles des morts." Voir Baudelaire, le poème "La servante au grand coeur" dans Les Fleurs du mal : " Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs..."
- p. 111 : " Il est des lieux, dit-on, où souffle l'esprit." Voir Maurice Barrès, La Colline inspirée.
- p. 145 : " On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans." Voir Rimbaud, le premier vers du poème "Roman" dans Poésies.
***
Quelques remarques
-
- p. 30 : " Elle avait un visage de Castafiore, des seins énormes..., et une chambre de bonne..."
N'y a-t-il pas absence de continuité : une caractérisation suivie d'une situation ?
- p. 38 : " ... l'imposant mastaba d'un grand tas de fumier." Joli... et amusant. Distance énorme entre Egypte et Lorraine...
- p. 55 : " ... les jardins où nous gaulions jadis les fruits mûrs et les baisers des filles." Pan ! sur les lèvres ou les joues des filles...? Ou gauler = voler ...(employé dans mon jeune temps en Lorraine).
- p. 92 : " Elle est couchée dans sa robe aux bouquets de cerises, comme d'autres flottent depuis des siècles dans l'onde des ruisseaux." Référence à Ophélie ? " Voici plus de mille ans que la triste Ophélie " (Rimbaud) et au tableau de John Everett Millais ? Voir "Ophélie sans ruisseau" dans Meuse l'oubli, Folio, p. 62.
- p. 102 : " Monsieur Wladimir Pawelski ". Il me fait un peu penser, à tort certainement, à Courtial des Pereires, personnage farfelu, dans Mort à crédit de Céline.
- p. 124 : " ...on les aurait crus occupés à jouer les habits des défunts." Comme les soldats jouant aux dés la tunique du Christ ?
***
Conclusion. J'ai savouré ce petit roman de Philippe Claudel.
*
Lu du même auteur, Le Café de l'Excelsior, Meuse l'oubli, Les petites mécaniques et Les Âmes grises.
-
J'ai lu peu après La petite fille de Monsieur Linh. J'ai été déçu. C'est un roman insipide. Comme disait Gide, on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments.