Quelles que soient la majesté d'allures et le solidité de raison que Leconte de Lisle a développées dans des sujets si divers, ce que je préfère parmi ses œuvres, c'est un certain filon tout nouveau qui est bien à lui et qui n'est qu'à lui. Les pièces de cette classe sont rares, et c'est peut-être parce que ce genre était son genre le plus naturel, qu'il l'a plus négligé. Je veux parler des poèmes, où, sans préoccupation de la religion et des formes successives de la pensée humaine, le poète a décrit la beauté, telle qu'elle posait pour son œil original et individuel ; les forces imposantes, écrasantes de la nature ; la majesté de l'animal dans sa course ou dans son repos ; la grâce de la femme dans les climats favorisés du soleil, enfin la divine sérénité du désert ou la redoutable magnificence de l'Océan. Là, Leconte de Lisle est un maître et un grand maître. Là, la poésie triomphante n'a plus d'autre but qu'elle-même. les vrais amateurs savent que je veux parler de pièces telles que Les Hurleurs, Les Éléphants, Le Sommeil du condor, etc., telles surtout que Le Manchy, qui est un chef-d'œuvre hors ligne, une véritable évocation, où brillent, avec toutes leurs grâces mystérieuses, la beauté et la magie tropicales, dont aucune beauté méridionale, grecque, italienne ou espagnole, ne peut donner l'analogue.
Leconte de Lisle possède le gouvernement de son idée ; mais ce ne serait presque rien s'il ne possédait aussi le maniement de son outil. Sa langue est toujours noble, décidée, forte, sans notes criardes, sans fausses pudeurs ; son vocabulaire, très étendu ; ses accouplements de mots sont toujours distingués et cadrent nettement avec la nature de son esprit. Il joue du rythme avec ampleur et certitude, et son instrument a le ton doux mais large et profond de l'alto. Ses rimes, exactes sans trop de coquetterie, remplissent la condition de beauté voulue et répondent régulièrement à cet amour contradictoire et mystérieux de l'esprit humain pour la surprise et la symétrie.
Charles Baudelaire, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1976, p. 175-179.
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Plusieurs poèmes de Leconte de Lisle ont été inspirés par La Réunion, son ile natale.
Dans les Poèmes barbares :
La Fontaine aux lianes, La Ravine Saint-Gilles, Le Manchy, L'Aurore, Le Bernica, Ultra coelos.
Dans les Poèmes tragiques :
L'Illusion suprême, L'Orbe d'or, Si l'Aurore.
Notons que Gaétan Picon (1) est très critique envers la poésie de Leconte de Lisle :
"Cette poésie est d'autant plus éloignée de l'authentique qu'elle le mime de plus près. La lourdeur et l'ennui sont à la mesure de l'ambition. Mais il est permis d'aimer quelques pièces sans prétention : dans les Poèmes antiques, les charmantes Chansons écossaises, et ce délicieux Manchy [dans les Poèmes barbares] où l'exotisme prête ses couleurs à l'émoi du souvenir, et qui annonce Jammes ou Toulet :
Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
À l'ombre des Bois-noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche..."
1.Gaétan Picon, "La poésie au XIXe siècle", dans Histoire des littératures, tome III, Littératures françaises, connexes et marginales, Encyclopédie de La Pléiade, 1958, p. 935.