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jeudi 12 mars 2026

Sylvie Germain cite Dostoïevski dans "L'Inaperçu"


Le Greco, Le Cardinal Don Fernando Niño de Guevara, grand Inquisiteur d'Espagne

"Charlam a une piètre opinion de ses congénères, il pense souvent aux propos tenus par le Grand Inquisiteur imaginé par Dostoïevski, fustigeant cette foutue liberté que le Christ serait venu révéler et proposer aux hommes. Le vieil Inquisiteur, bien qu'odieux, cynique, tient au fond un discours très sensé, car réaliste - il sait que l'humanité n 'est ni bonne ni intelligente, qu'elle se compose d'un ramassis d'êtres indécis, versatiles et égoïstes. « Tu leur a promis le pain céleste, reproche-t-il au Christ muet, mais est-ce qu'il saurait être comparé avec le pain terrestre, aux yeux du genre humain faible, toujours vicieux et toujours ingrat ? » Et au nom de ce pain bien concret, tangible et consommable, ils se jalousent, s'exploitent, s'entretuent. Le pain, la richesse, la domination, la gloire : telles sont les vraies passions qui animent l'espèce humaine, la liberté n'est qu'un leurre, une imposture, un moyen pour assouvir ses envies sans entraves.
Et puis, les humains sont inconséquents, quand ils sont enfin libres, ils prennent peur, ne savent que faire de cette énormité, c'est trop pour eux, cela exige trop d'efforts, à commencer par celui de réfléchir, de choisir, et d'agir en assumant la pleine responsabilité  de leurs actes. « L'homme libre n'a pas de souci plus permanent et plus torturant  que de trouver, au plus tôt, devant qui s'incliner », constate l'Inquisiteur. Et il enfonce le clou en soulignant que « même quand les dieux auront disparu, ils se prosterneront devant des idoles ». Oui, la liberté sans limites est un danger, un venin, de la dynamite. Elle n'est tolérable que mesurée, habilement encadrée. C'est comme la vitesse, que Georges aimait tant, et dont il est mort, faute de maîtrise."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Albin Michel, 2008, p. 207-208.

"Nulle science ne leur donnera du pain tant qu'ils demeureront libres, mais ils finiront par déposer leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous plutôt, mais donnez-nous à manger ! ». Ils comprendront enfin que la liberté et le pain  de la terre à volonté pour chacun sont incompatibles, car jamais ils ne sauront partager entre eux ! Ils se convaincront aussi que jamais ils ne pourront être libres, car ils sont chétifs, dépravés, médiocres et rebelles. Tu leur a promis le pain du ciel mais, je Te le répète encore, peut-il se comparer au pain de la terre aux yeux de la race humaine faible, éternellement dépravée et éternellement ingrate ?"
"Il n'est pas de souci plus constant et plus douloureux pour l'homme, resté libre, que de trouver au plus vite qui adorer. Mais l'homme cherche à n'adorer que ce qui est indiscutable, tellement indiscutable que tous consentent à la fois à l'adorer à l'unanimité. Car le souci de ces lamentables créatures consiste à trouver non seulement ce qu'on puisse adorer, mais encore ce en quoi tous croient et devant quoi tous s'inclinent, et ceci absolument tous ensemble. C'est ce besoin  de communauté dans l'adoration qui est le principal tourment de chaque homme individuellement  autant que de l'humanité toute entière, depuis le commencement des siècles. Au nom de l'adoration commune, ils s'exterminaient par l'épée. Ils érigeaient des dieux et  et appelaient les uns aux autres : « Quittez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, alors même que les dieux auront eux aussi disparu du monde ; qu'importe, ils tomberont à genoux devant les idoles."
Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Paris, Fernand Hazan, 1948. Traduction d'Élisabeth Guertik. Deuxième partie, Livre cinquième : Pro et Contra, 5. Le Grand Inquisiteur, p. 329 et 330.
C'est cette traduction qui a été reprise pour Le Livre de Poche classique. 

Voir aussi :
Albert Camus, "L'Homme révolté", Essais, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 470. 

dimanche 15 mai 2016

Sophie Matvéïevna Oulitine

Sophie Matvéïevna Oulitine est un  personnage secondaire d'un grand roman russe, Les Démons de Dostoïevski.

Pourquoi une personne âgée, lors de la relecture de ce roman,  a-t-elle eu une certaine tendresse pour ce personnage ? N'est-ce pas parce que Varvara Pétrovna Stavroguine, la veuve d'un lieutenant général,  dit qu'elle a un cœur pur ? Et elle est bien le seul de tous les personnages du roman à avoir ce cœur pur.
Sophie est une jeune femme humble de trente-quatre ans, restée veuve à dix-huit ans d'un sergent-major, promu sous-lieutenant pour ses services, tué lors du siège de Sébastopol en 1855.

"Il leva les yeux et, à son étonnement, vit devant lui une dame - une dame et elle en avait l'air * - qui avait dépassé la trentaine, très modeste d'aspect, vêtue comme une citadine d'une petite robe foncée avec un châle gris sur les épaules. Son visage avait quelque chose de très engageant  qui plut aussitôt à Stépane Trofimovitch."

Qui est-elle ?  C'est une employée de la Société pour la diffusion de la Sainte Écriture en Russie, une colporteuse de livres qui voyage de ville en ville.  Elle propose un livre relié avec des croix gravée sur la couverture, qu'elle tire de son sac en toile cirée. C'est l’Évangile.

Lors du dernier voyage en solitaire de Stépane Trofimovitch sur la grande route de Russie, il rencontrera Sophie Matvéïevna, qui aidera le vieil homme à partir en paix au moment de sa mort à Oustievo. Et Sophie deviendra la protégée de Varvara Pétrovna Stavroguine.

* En français dans le texte.
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Fédor Dostoïevski, Les Démons, Le Livre de Poche Classique, traduction d'Elisabeth Guertik, 2011. Sur Sophie Matvéïevna Oulitine, p. 401-402, 815-816, 818-819, 838-840.






vendredi 15 janvier 2016

"Acis et Galatée" de Claude Gellée et Dostoïevski


Claude Gellée, Paysage avec Acis et Galatée
hst - 100 x 135 cm - 1657
© SKD (Staatliche Kunstsammlungen Dresden)

Henner Menz, Les Chefs-d’œuvres de la Galerie de Dresde, Paris, Somogy, 1962, p. 264-265.
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" Il y a au musée de Dresde un tableau de Claude Lorrain qui figure au catalogue sous le titre d'Acis et Galatée, je crois. Moi, je l'appelais, je ne sais pourquoi, l'Âge d'or. Je l'avais déjà remarqué depuis longtemps et je l'avais revu encore trois jours auparavant. Peut-être même étais-je allé à Dresde uniquement pour cela. C'est ce tableau que je vis en rêve, non comme un tableau pourtant, mais comme une réalité. C'était de même que dans le tableau, un coin de l'Archipel grec, et j'étais, semble-t-il, revenu plus de trois mille ans en arrière. Des flots bleus et caressants, des îles et des rochers, des rivages florissants ; au loin, un panorama enchanteur, l'appel du soleil couchants... Les mots ne peuvent décrire cela. C'était ici le berceau de l'humanité, et cette pensée remplissait mon âme d'un amour fraternel. C'était le paradis terrestre ; les dieux descendaient du ciel et s'unissaient aux hommes ; ici s'étaient déroulées les premières scènes de la mythologie. Ici vivait une belle humanité. Les hommes se réveillaient et s'endormaient heureux et innocents ; les bois retentissaient de leurs joyeuses chansons ; le surplus de leurs forces abondantes s'épanchait dans l'amour, dans la joie naïve. "
Dostoïevski, Les Démons, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1955, p. 731-732.

mercredi 18 novembre 2015

ils jetteront bas les temples ...

" Ils jetteront bas les temples et inonderont la terre de sang. Mais ils comprendront enfin, enfants stupides, que pour rebelles qu'ils soient, ils sont des rebelles impuissants ..."

Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Paris, Éditions Fernand Hazan, 1948, IIe partie, livre V, chapitre 5 (Le Grand Inquisiteur), p. 333. Traduction Elisabeth Guertik.