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dimanche 15 décembre 2019

le comique est un élément damnable ...

"Le comique est un élément damnable et d'origine diabolique" disait Baudelaire*, qui ne s'était jamais laissé à rire. Notre époque qui aime un rire énorme et permanent, grotesque, ininterrompu, placée sous la domination des bouffons, des pitres et des paillasses des plateaux de télévision, est une époque satanique, qui mourra dans les hoquets. Le rire est un étouffement."
Jean Clair, Terre natale. Exercices de piété, Gallimard, 2019, p. 157-158.

* Baudelaire, De l'essence du rire, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, 1976,  p. 528. 

dimanche 8 décembre 2019

la Pietà, François Cheng et Jean Clair


(photo JLJ)
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François Cheng, dans ses Méditations sur la beauté, écrit que "probablement, dans l'art occidental, les tableaux représentant la Pietà, comptent parmi ses plus grands chefs-d'oeuvre". Pourquoi cette élection ? C'est que l'image de la pietà, née dans les cercles mystiques rhénans, et particulièrement dans les couvents de femmes, à la fin du XIVe siècle, le Christ une fois déposé de la croix et allongé, tétanisé par la mort, sur le giron de sa Mère, est l'une des plus troublantes et des plus bouleversantes que cet art de la visibilité que l'art d'Occident a été, ait produite. C'est, dans l'épaisseur du temps, l'image de l'enfant nouveau-né, que la mère tenait de la même façon, et qui voyait en lui le destin s'accomplir. Mélancolique ou douloureuse, elle triomphe de la douleur et de la mort. Mais c'est l'art qui la représente qui a ce pouvoir de consoler, l'art qui peut sauver le monde disait Dostoïevski. Dans la mesure où il peut rendre sensible ce sentiment de la pietà, qui veut dire à la fois pitié et piété, douleur partagée et compassion, respect de l'autre jusque dans la mort.
Jean Clair, Terre natale. Exercices de piété, Paris, Gallimard, 2019, p. 254-255.

samedi 13 septembre 2008

les calembours dans les titres, dénoncés par Jean Clair

Étant né la même année que Jean Clair, j'ai été curieux de connaître ses réactions vis-à-vis de certaines manies ou tics de notre époque.
Dans son Journal atrabilaire il déteste, et moi aussi, les titres de journaux (dé)tournés en calembours.
Voici un bel exemple pris dans un journal qui, autrefois, n'en faisait jamais.
" Quid de ce Figaro "littéraire" qui salue la parution des écrits sur l'art de Malraux par un stupide "Malraux brandit les temps d'art", digne des titres les plus infantiles de Libération ? "
Et il conclue par : "le calembour est la fiente de l'esprit qui vole."
Jean Clair, Journal atrabilaire, Folio Gallimard, p. 18-19.

mercredi 3 septembre 2008

tags lorrains

Depuis longtemps je voulais écrire un billet sur les tags lorrains. Ce sont à 95 % des marques (tags en anglais) à base calligraphique qui sont bombées sur des murs extérieurs d'usines ou de dépôts...Ayant une uniformité formelle désolante et débile, ils sont composés de trois, quatre ou cinq lettres blanches avec un large cerne noir. Du métrolor, sur la ligne Thionville-Nancy, on peut voir défiler de tels tags monotones. C'est une véritable pollution visuelle. On a l'impression que tout le monde s'en fiche ! Il y a aussi les tags d'acrobates bombés sur les ponts et en des endroits difficilement accessibles... Dans les tags, je distingue les calligraphiques et les figuratifs polychromes.
Mais je voulais aussi les comparer aux tags artistiques que j'ai relevés dans le nord de l'île de Tenerife. Il est vrai que là-bas, des ateliers (talleres) de tags dirigés par des professeurs d'arts plastiques, apprennent aux futurs tagueurs à composer quelque chose d'un peu artistique.
Et si j'écris ce billet aujourd'hui, c'est parce que je viens de lire de Jean Clair, dans son Journal atrabilaire, un petit texte sur le même sujet. Aussi, je lui passe le relais.
"Les tags. Quand ont-ils commencé à proliférer ? Quinze ans ? Vingt ans ? A l'époque de leur apparition, ces écritures convulsées qui flambaient sur les murs blancs m'avaient fait penser à un Mané Thecel Pharès (1), annonçant quelque Balthasar(2) grandiose dont on ne savait rien.
En tout cas, ce fut la fin d'une ère, fort ancienne, qu'on pourrait dire du respect. Depuis, ils se sont multipliés, avec la vitesse d'une épidémie : hier, la statue de Louis XIV sur son cheval, Place des Victoires, a été couverte de peinture. Ils se sont aussi épaissis et renforcés, multipliant les couches de blanc, de vert, de jaune, de rouge, d'argent surtout, et ils ont pris des formes huileuses, de cellules ou d'amibes cernées, de noir, qui prolifèrent, recouvrent désormais toutes les surfaces disponibles et dissimulent leur nature et leur fonction.
Les graffiti, je m'en aperçois aujourd'hui, sont les camouflages de notre époque. Ce sont les déguisements d'une guerre qui ne veut pas dire son nom et dont l'ennemi à abattre, en vérité, c'est nous. Le décor quotidien et avec lui tout ce que nous avons aimé est englué, étouffé, submergé sous ces crachats furieux. Tout doit disparaître. Liquidation générale. C'est la fête imbécile, à défaut du festin promis."
(1) Mane, thecel, pharès : compté, pesé, divisé. Menace prophétique dans l'Ancien Testament, Daniel, chap. V.
(2) Voir aussi le Livre de Daniel de l'Ancien Testament.
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- Jean Clair, Journal atrabilaire, collection Folio, p. 156-157.