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mercredi 9 juin 2021

les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes...


Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal à travers les déserts.
Leconte de Lisle, Les Éléphants, vers 14-16.

dimanche 16 mai 2021

Le Bernica, George Sand et Leconte de Lisle

Cette île conique [La Réunion, autrefois Bourbon] est fendue vers sa base sur tout son pourtour, et recèle dans ses embrasures des gorges profondes où les rivières coulent leurs pures et bouillonnantes  ; une de ces gorges s'appelle Bernica. C'est un lieu pittoresque, une sorte de vallée étroite et profonde, cachée entre deux murailles de rochers perpendiculaires, dont la surface est parsemée de bouquets d'arbustes saxatiles et de touffes de fougère.
Un ruisseau coule dans la cannelure formée par la rencontre des deux pans. Au point où leur écartement cesse, il se précipite dans des profondeurs effrayantes et forme, au lieu de sa chute, un petit bassin entouré de roseaux et couvert d'une fumée humide. Autour de ses rives et sur les bords du filet d'eau alimenté par le trop-plein du bassin, croissent des bananiers, des letchis et des orangers, dont le vert sombre et vigoureux tapisse l'intérieur de la gorge.
George Sand, Indiana, Folio Gallimard, 2020, p. 255-256.

*****
Perdu sur la montagne, entre deux parois hautes,
Il est un lieu sauvage, au rêve hospitalier,
Qui, dès le premier jour, n'a connu que peu d'hôtes ;
Le bruit n'y monte pas de la mer sur les côtes,
Ni la rumeur de l'homme : on y peut oublier.

La liane y suspend dans l'air ses belles cloches
Où les frelons, gorgés de miel, dorment blottis ;
Un rideau d'aloès en défend les approches ;
Et l'eau vive qui germe aux fissures des roches
Y fait tinter l'écho de son clair cliquetis. 
.   .   .   .   .   .  .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
Leconte de Lisle, Le Bernica, Poèmes barbares. 

mercredi 21 avril 2021

l'œuvre poétique de Leconte de Lisle commentée par Baudelaire

Quelles que soient la majesté d'allures et le solidité de raison que Leconte de Lisle a développées  dans des sujets si divers, ce que je préfère parmi ses œuvres, c'est un certain filon tout nouveau qui est bien à lui  et qui n'est qu'à lui. Les pièces de cette classe sont rares, et c'est peut-être parce que ce genre était son genre le plus naturel, qu'il l'a plus négligé. Je veux parler des poèmes, où, sans préoccupation de la religion et des formes successives de la pensée humaine, le poète a décrit la beauté, telle qu'elle posait pour son œil original et individuel ; les forces imposantes, écrasantes de la nature ; la majesté de l'animal dans sa course ou dans son repos ; la grâce de la femme dans les climats favorisés du soleil, enfin la divine sérénité du désert ou la redoutable magnificence de l'Océan. Là, Leconte de Lisle est un maître et un grand maître. Là, la poésie triomphante n'a plus d'autre but qu'elle-même. les vrais amateurs savent que je veux parler de pièces telles que Les Hurleurs, Les Éléphants, Le Sommeil du condor, etc., telles surtout que Le Manchy, qui est un chef-d'œuvre hors ligne, une véritable évocation, où brillent, avec toutes leurs grâces mystérieuses, la beauté et la magie tropicales, dont aucune beauté méridionale, grecque, italienne ou espagnole, ne peut donner l'analogue.
Leconte de Lisle possède le gouvernement de son idée ; mais ce ne serait presque rien s'il ne possédait aussi le maniement de son outil. Sa langue est toujours noble, décidée, forte, sans notes criardes, sans fausses pudeurs ; son vocabulaire, très étendu ; ses accouplements de mots sont toujours distingués et cadrent nettement avec la nature de son esprit. Il joue du rythme avec ampleur et certitude, et son instrument a le ton doux mais large et profond de l'alto. Ses rimes, exactes sans trop de coquetterie, remplissent la condition de beauté voulue et répondent régulièrement à cet amour contradictoire et mystérieux de l'esprit humain pour la surprise et la symétrie.
Charles Baudelaire, Œuvres  complètes, tome II, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1976, p. 175-179.
 
*****
Plusieurs poèmes de Leconte de Lisle ont été inspirés par La Réunion, son ile natale.
Dans les Poèmes barbares : 
La Fontaine aux lianes, La Ravine Saint-Gilles, Le Manchy, L'Aurore, Le Bernica, Ultra coelos.
Dans les Poèmes tragiques :
L'Illusion suprême, L'Orbe d'or, Si l'Aurore.

Notons que Gaétan Picon (1) est très critique envers la poésie de Leconte de Lisle :
"Cette poésie est d'autant plus éloignée de l'authentique qu'elle le mime de plus près. La lourdeur et l'ennui sont à la mesure de l'ambition. Mais il est permis d'aimer quelques pièces sans prétention : dans les Poèmes antiques, les charmantes Chansons écossaises, et ce délicieux Manchy [dans les Poèmes barbares] où l'exotisme prête ses couleurs à l'émoi du souvenir, et qui annonce Jammes ou Toulet :

Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
À l'ombre des Bois-noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche..."

1.Gaétan Picon, "La poésie au XIXe siècle", dans  Histoire des littératures, tome III, Littératures françaises, connexes et marginales, Encyclopédie de La Pléiade, 1958, p. 935.

jeudi 8 avril 2021

le jardin merveilleux du roi Alkinoos dans l'Odyssée

 "De la cour on entre dans un grand jardin de quatre arpents, enfermé d'une haie vive. Dans ce jardin il y a un verger planté d'arbres fruitiers en plein vent, toujours chargés de fruits ; on y voit des poiriers, des grenadiers, des orangers, dont le fruit est le charme des yeux, des figuiers d'une rare espèce, et des oliviers toujours verts. Jamais ces arbres ne sont sans fruit, ni hiver, ni l'été. Un doux zéphyr entretient toujours leur vigueur et leur sève ; et pendant que les premiers fruits mûrissent, il en produit toujours de nouveaux. La poire prête à cueillir en fait voir une qui naît ; la grenade et l'orange déjà mûres en montrent de nouvelles qui vont mûrir ; l'olive est poussée par une autre olive, et la figue ridée fait place à une autre qui la suit. D'un autre côté, il y a une vigne qui porte des raisins en toute saison. Pendant que les uns sèchent au soleil, dans un lieu découvert, on coupe les autres, et on foule dans le pressoir ceux que le soleil a déjà préparés ; car les ceps, chargés de grappes toutes noires qui sont prêtes à couper, en laissent voir d'autres toutes vertes qui sont prêtes à tourner et à mûrir. Au bas du jardin, il y a un potager très bien tenu, qui fournit toutes sortes d'herbages, et qui, par ses différents carrés toujours verts et toujours fertiles, réjouit toute l'année celui qui l'entretient. Il y a deux fontaines, dont l'une, se partageant en différents canaux, arrose tout le jardin, et l'autre, coulant le long des murs de la cour, va former devant le Palais un grand bassin qui sert à la commodité des citoyens."
Homère, L'Odyssée, tome 1, traduite par Anne Dacier, [1716], édition de 1818, vers 112-131.

"Et, au delà de la cour, auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents, entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient, et ils duraient tout l'hiver et tout l'été, et Zéphyros, en soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres ; la poire succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l'ardeur de Hélios, en un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé ; et, parmi les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui produisait abondamment toute l'année. Et il y avait deux sources, dont l'une courait à travers tout le jardin, tandis que l'autre jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et les citoyens venaient y puiser de l'eau."
Les vers 112-131 de l'Odyssée, traduction de Leconte de Lisle, 1877.

"Aux côtés de la cour, on voit un grand jardin, avec ses quatre arpents enclos dans une enceinte. C'est d'abord un verger dont les hautes ramures, poiriers et grenadiers et pommiers aux fruits d'or et puissants oliviers et figuiers domestiques, portent, sans se lasser ni s'arrêter, leurs fruits ; l'hiver comme l'été, toute l'année, ils donnent ; l'haleine du Zéphyr, qui souffle sans relâche, fait bourgeonner les uns, , et les autres donner la jeune poire auprès de la poire vieillie, la pomme sur la pomme, la grappe sur la grappe, la figue sur la figue. Plus loin, chargé de fruits, c'est un carré de vignes, dont la moitié sans ombre, au soleil se rôtit, et déjà l'on vendange et l'on foule les grappes ; mais dans l'autre moitié, les grappes encore vertes laissent tomber la fleur ou ne font que rougir. Enfin, les derniers ceps bordent les plates-bandes du plus soigné, du plus complet des potagers ; vert en toute saison, il y coule deux sources ; l'une est pour le jardin, qu'elle arrose en entier, et l'autre, sous le soleil de la cour, se détourne vers la haute maison, où s'en viennent à l'eau tous les gens de la ville."
Les vers 112-131 de l'Odyssée, traduction de Victor Bérard, 1931, Folio Gallimard, 1999, p. 138.

"En sortant de la cour, près des portes, se trouve un grand
jardin de quatre arpents tout entouré de murs.
Là de grands arbres ont poussé avec richesse,
des poiriers, des pommiers aux fruits brillants, des grenadiers,
des figuiers doux, des oliviers en pleine force.
Ni l'été ni l'hiver les fruits ne font défaut,
toute l'année les arbres donnent, et sans relâche
un doux Zéphyr fait bourgeonner les uns, mûrir les autres.
La poire vieillit sur la poire, la pomme sur la pomme,
la grappe sur la grappe, et les figues l'une sur l'autre.
Là fut aussi planté une vigne opulente
dont une part, sur une terrasse exposée,
sèche au soleil ; en ce lieu déjà, on vendange,
en cet autre on foule les grappes ; devant, des ceps
perdent leurs fleurs, d'autres commencent à rougir.
Après le dernier rang de ceps, de belles plates-bandes
donnent toutes les plantes et verdoient en toute saison.
En ce jardin deux sources coulent ; l'une arrose
le clos entier, et l'autre, sous le seuil, s'en va
vers la haute demeure, où puisent les gens de la ville."
Les vers 112-131 de l'Odyssée, traduits en vers libres par Philippe Jaccottet, Paris, Le Club Français du Livre, 1955, p. 128. Cette traduction de l'Odyssée que j'ai lue en 1957. Relu l'Odyssée en 2021 en collection Folio Gallimard.

mercredi 3 mars 2021

La mort de Sarpédon dans l'Iliade d'Homère

 
 
 Euphronios, La mort de Sarpédon
cratère en calice attique, vers 510
© Metropolitan Museum, New York
 
A. et H. Metzger, Jean-Pierre Sicre, La Beauté nue. Quinze siècles de peinture grecque, Paris, Éditions Phébus, 1984, p. 143.
-
Junon fit cette répartie. Cruel Jupiter quelle parole venez-vous de dire ? Pensez-vous délivrer de mort celui que les destinées ont rendu mortel, et duquel le sort a limité les jours ? Faites-en ce que vous jugerez bon ; toutefois les autres Dieux ne s'y accorderons jamais. Je vous dirai autre chose, si vous renvoyez Sarpedon en Licie pour éviter les malheurs de sa constellation, et que vous le fassiez vivre plus longtemps  que sa fatalité, il n'y a pas un des autres Dieux qui ne veuille faire le même pour son fils, et qui ne le retire de la mêlée, afin de lui prolonger le cours de ses ans. Plusieurs fils des Dieux immortels sont à présent en la bataille et au siège de Troye : ils se pourront courroucer, si vous ne leur permettez de faire la même faveur à leur fils que vous faites au vôtre. Si d'aventure vous aimez passionnément Sarpedon, et que vous ayez compassion de sa disgrâce, laissez-le occire par les mains de Patrocle, et après qu'il aura rendu l'esprit envoyez-le ainsi endormi pour jamais en Licie, afin que ses frères et ses citoyens lui dressent un mausolée pour servir de mémoire à la postérité, érigeant une colonne à sa louange : car c'est en cela qu'on remarque la gloire des morts.
Du Souhait, L'Iliade d'Homère, prince des poètes, Paris, 1627, livre seizième, p. 555.

Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit :
- Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite ? Tu veux affranchir de la triste mort un homme mortel depuis longtemps voué au destin ? Fais-le, mais nous tous, les Dieux, nous t'approuverons pas. Je te dirai ceci, et retiens-le dans ton esprit : Si tu envoies Sarpèdôn vivant dans ses demeures, songe que, désormais, chacun des Dieux voudra aussi sauver un fils bien-aimé de la rude mêlée. Il y a, en effet, beaucoup de fils de Dieu qui combattent autour de la grande ville de Priamos, de ces Dieux que tu auras irrités. Si Sarpèdôn t'est cher et que ton cœur le plaigne, laisse-le tomber dans la rude mêlée sous les mains du Ménoitiade Patroklos ; mais dès qu'il aura rendu l'âme et la vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils le transportent chez le peuple de la grande Lykiè. Ses parents et ses concitoyens l'enseveliront, et ils lui élèveront un tombeau et une colonne ; car c'est là l'honneur des morts.
Homère, L'Iliade, traduction de Leconte de Lisle, 1867, rhapsôdie XVI, p. 300.

Elle lui répondit, la souveraine Héra Œil de Vache :
"Terrible Kronide, quelle parole as-tu prononcée ?
C'est un mortel, depuis longtemps marqué par le sort,
Et tu veux le délivrer de la mort au nom sinistre ?
Fais-le. Mais nous, les autres dieux, nous t'approuverons pas.
Ce que je vais dire d'autre, mets-le toi dans l'esprit :
Si tu renvoies Sarpédon vivant chez lui,
Fais attention : il y aura un dieu ou un autre
Pour renvoyer son fils loin du triste combat.
Ils sont nombreux à se battre sous la ville de Priam
Les fils d'immortels, que tu vas mettre dans une colère terrible.
Si tu l'aimes bien, si ton cœur gémit,
Laisse-le dans ce triste combat,
Périr sous la main de Patrocle Ménoitiade ;
Puis quand son âme, avec la vie, l'aura quitté,
Envoie Mort avec le doux Sommeil l'emporter
Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans la vaste Lycie,
Où ses frères et ses cousins lui feront l'honneur
D'une tombe et d'une stèle ; tel est le droit des morts."
Homère, Iliade, traduction en vers libres de Jean-Louis Backès, Folio Classique Gallimard, 2013, p. 369, vers 439-457.

mardi 2 mars 2021

l'homéromanie de Bloch dans la RTP de Proust

Leconte de Lisle (1818-1894) avait traduit l'Iliade en 1866. C'était dans cette traduction que Marcel Proust l'avait lu. Et il avait trouvé "ce vieux livre prodigieux". Dans sa traduction Leconte de Lisle restituait la prononciation grecque des noms propres.
Dans la Recherche du Temps perdu, c'est Albert Bloch qui va signaler au Narrateur un article de son "très cher maître, le Père Leconte, agréable aux Dieux Immortels". Et dans ses conversations avec le Narrateur et d'autres, il utilisera des épithètes homériques et des à-peu-près tirés de l'Iliade. 
 
*  *  *
Il lui jura par le Kroniôn Zeus, gardien des serments, qu'il l'aimait [Saint-Loup], qu'il donnerait sa vie pour lui et essuya une larme.
Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le Livre de Poche Classique, 1992, p. 375.
 
Crois-moi, dit-il, et que la noire Kèr [la mort, la Tueuse] me saisisse à l'instant et me fasse franchir les portes d'Hadès, odieux aux hommes...
Son serment "par la Kèr" n'ajoutait pas un grand poids, le culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire.
Ibid., p. 375.
 
Cher maître, et vous, cavalier aimé d'Arès, de Saint-Loup-en-Bray, dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontrés sur le rivage d'Amphitrite, résonnant d'écume, près des tentes des Menier aux nefs rapides, voulez-vous tous deux venir dîner, un jour de la semaine, chez mon illustre père au cœur irréprochable ?
 Ibid., p. 377.
- Chiennes, leur dit Bloch [à ses sœurs], je vous présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides, qui est venu pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde en chevaux." Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se terminait, le discours se terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique : "Voyons, fermez un peu plus vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que ce chichi-là ?
Ibid., p. 401.
 
Plus menteur encore que l'Ithakèsien Odysseus qu'Athénè appelait pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.
Ibid., p. 407.
 
Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin.
Ibid., p. 407

Quand M. Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans des coupes plates que son fils [Albert] décorait de "cratères aux flancs profondément creusés", il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il l'apportait avec lui à Balbec.
Ibid., p. 408.

Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zéphyros et Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre.
Ibid., p. 408.

Chaque fois que nous sommes ensemble, quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et me sera sûrement fort utile.
Ibid., p. 409.

Quelle est cette belle personne avec laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'acclimatation et qui était accompagné d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune fille à la longue chevelure ?
Ibid., p. 409

J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son adresse et aller goûter chez elle, plusieurs fois par semaine, les plaisirs d’Éros, cher aux dieux.
Ibid., p. 409.
 
Oui, j'ai en effet une vie délicieuse, me dit Bloch d'un air de béatitude. J'ai trois grands amis, je n'en voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel à qui le père Zeus accorde tant de félicités.
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Le Livre de Poche Classique, 1992, p. 235. 

J'aimais beaucoup de Saint-Loup-en-Bray, dit Bloch, quoiqu'il soit un mauvais chien, parce qu'il est extrêmement bien élevé...Je l'ai rencontré une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux belles jantes, après avoir passé les courroies splendides à deux chevaux nourris d'avoine et d'orge et qu'il n'est pas besoin d'exciter avec le fouet étincelant.
Ibid., p. 253.

Il fait au moins vingt-deux degrés. Vingt-cinq ? Cela ne m'étonne pas. Je suis presque en nage. Et je n'ai pas, comme le sage Anténor, fils du fleuve Alpheios, la faculté de me tremper dans l'onde paternelle, pour étancher ma sueur, avant de me mettre dans une baignoire polie et de m'oindre d'une huile parfumée.
Ibid., p. 254.

Mais, s'écria Bloch, la divine Athénè, fille de Zeus, a mis dans l'esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l'esprit de l'autre. Et ils luttent l'un contre l'autre, tels deux lions. Le colonel Picquart avait une grande situation dans l'armée, mais sa Moire [sort, destin] l'a conduit du côté qui n'était pas le sien. L'épée des nationalistes tranchera son corps délicat et il servira de pâture aux animaux carnassiers et oiseaux qui se nourrissent de la graisse des morts.
Ibid., p. 271.
 

dimanche 28 février 2021

paille-en-cul ou paille-en-queue aux Mascareignes

"Il y a des paillencus [paille-en-cul] de deux sortes : l'une, d'un blanc argenté ; l'autre ayant le bec, les pattes et les pailles rouges. Quoique cet oiseau soit marin, il fait son  nid dans les bois. Son nom ne convient pas à sa beauté. Les anglais l'appellent plus convenablement l'oiseau du tropique." 
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'Isle de France, à l'Isle de Bourbon, au Cap de Bonne-Espérance, etc., tome I, 1773, p. 124-125.

"Il y a des paille-en-cul de deux sortes : l'une, d'un blanc argenté ; l'autre ayant le bec, les pattes et les pailles rouges. Quoique cet oiseau soit marin, il fait son nid dans les bois. Son nom ne convient pas à sa beauté. Les anglais l'appelle plus convenablement l'oiseau du tropique.
Henri Bernardin de  Saint-Pierre, Voyage à l'Île de France (Maurice), 1768-1771, Clermont-Ferrand, Éditions Paleo, 2008, p. 90.
 
"Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil on y voyait voler le long des rivages de la mer le corbigeau et l'alouette marine, et au haut des airs la noire frégate, avec l'oiseau blanc du tropique [paille-en-cul] qui abandonnaient, ainsi que l'astre du jour, les solitudes de l'océan indien."
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, Folio Classique Gallimard, 2004, p. 144.

"Vers le soir, ils se rassemblaient [les oiseaux aquatiques] en troupes inquiètes, et remplissaient la gorge sonore de leurs cris rauques et farouches. Ralph se plaisait à suivre leur vol majestueux, à écouter leur voix mélancolique. Il enseignait à sa petite élève leurs noms et leurs habitudes ; il lui faisait admirer le vol du paille-en-queue à brins rouges, qui s'égare quelquefois sur ces rivages et voyage en quelques heures de l'île de France à l'île Rodrigue, où, après des pointes de deux cents lieues en mer, il revient chaque soir coucher sous le veloutier qui cache sa nichée."
George Sand, Indiana, Folio Gallimard, 2020, p. 256-257.

"À peine une échappée , étincelante et bleue,
Laisse-t-elle entrevoir, en un pan du ciel pur,
Vers Rodrigue ou Ceylan le vol du paille-en-queue,
Comme un flocon de neige égaré dans l'azur."
Leconte de Lisle, "La ravine Saint-Gilles", dans Poèmes barbares. 
Dans ce recueil, voici les poèmes évoquant son pays natal (l'île de la Réunion) : La fontaine aux lianes, La ravine Saint-Gilles, Le manchy, L'aurore, Le bernica, Ultra cœlos, Le colibri.

samedi 27 février 2021

Thétis lui toucha le menton de la main droite


Dominique Ingres, Jupiter et Thétis, 1811
 © Musée Granet - Aix-en-Provence
(dans le tableau Thétis touche le menton de Jupiter de la main gauche)
-
"Quand Eôs reparut pur la douzième fois, les Dieux qui vivent toujours revinrent ensemble dans l'Olympos, et Zeus marchait en tête. Et Thétis n'oublia point les prières de son fils [Akhilleus] ; et, émergeant de l'écume de la mer, elle monta, matinale, à travers le vaste Ouranos, jusqu'à l'Olympos aux cimes nombreuses. Elle s'assit devant lui, embrassa ses genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la main droite, et, le suppliant, elle dit au Roi Zeus Kroniôn :
- Zeus Père ! si jamais, entre les Immortels, je t'ai servi, soit par mes paroles, soit par mes actions, exauce ma prière. Honore mon fils [Akhilleus] qui, de tous les vivants, est le plus proche de la mort. Voici que le roi des hommes, Agamemnon, l'a outragé, et qu'il possède sa récompense qu'il lui a enlevée."
Homère, L'Iliade, traduction nouvelle de Leconte de Lisle, Rhapsôdie I, Paris, 1867, p. 16.

"Or quand vint la douzième aurore,
Les dieux qui toujours vivent revinrent sur l'Olympe,
Tous ensemble. Zeus les guidait. Thétis n'oublia pas
Ce qu'avait dit son fils [Achille] ; elle jaillit du flot de la mer,
À l'aube elle monta jusqu'au ciel et à l'Olympe.
Elle trouva le Kronide qui voit loin assis à l'écart des autres
Sur le sommet le plus haut de l'Olympe aux mille têtes.
Elle s'assit face à lui, saisit ses genoux
De la main gauche, et de la droite toucha son menton ;
En suppliante elle dit à Zeus prince Kronide :
« Zeus père, si, parmi les immortels, je t'ai été utile
En parole ou en acte, accorde-moi un vœu ;
Honore mon fils [Achille], dont la vie doit être
Trop brève ; le prince des hommes Agamemnon
L'a offensé ; il est venu prendre sa part et il la garde pour lui.»
Homère, Iliade, traduction nouvelle de Jean-louis Backès, Folio Classique Gallimard, 2013, Chant I, vers 493-507. 
 
Daniel Ternois, Ettore Camesasca, Tout l’œuvre peint d'Ingres, Paris, Flammarion, 1971, pl. XXI et p. 92, n° 67a. INGRES. ROME. 1811, sur la base du trône, en bas à droite. Le sujet est tiré du premier chant de l'Iliade. Ingres y pensait déjà en 1806 comme le prouve une lettre à Forestier du 25 décembre de cette année. La figure du dieu s'inspire probablement d'un Jupiter du Museo Pio-Clementino de Rome ou de celui gravé par Clarac ; la tête est empruntée au Jupiter d'Otricoli (Vatican) ; un paysan posa néanmoins pour le dieu ; le dessin est à Montauban. La figure de Thétis est tirée d'une gravure d'après Flaxman pour l'illustration de l'Iliade. La gigantomachie en bas-relief sur la base du trône est la copie d'un camée hellénistique du musée de Naples dont Ingres possédait un moulage.

mercredi 7 février 2018

adressé à nous tous

"Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
Ayant rongé le sol nourricier jusqu'aux roches,

Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches."

Les deux tercets du sonnet "Au Modernes", du recueil Poèmes barbares de Leconte de Lisle.