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jeudi 17 juin 2021

Baltasar Gracian et le je ne sais quoi

Le je ne sais quoi, qui est l'âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions, qui embellit les paroles, qui répand un charme inévitable sur tout ce qui vient de lui, est au-dessus de nos pensées et de nos expressions ; personne ne l'a encore compris, et apparemment personne ne le comprendra jamais. Il est le lustre même du brillant, qui ne frappe point sans lui ; il est l'agrément de la beauté, qui sans lui ne plaît point ; c'est à lui de donner, pour me servir de ces termes, la tournure et la façon à toutes les qualités qui nous parent ; il est, en un mot, la perfection de la perfection même, et l'assaisonnement de tout le bon et de tout le beau. Le je ne sais quoi se montre à nous sous un certain attrait aussi sensible qu'inexplicable : c'est un assemblage de parties, d'où il résulte un tout engageant, qui nous intéresse et nous touche, soit que l'on parle, ou soit que l'on agisse. À l'examiner de près, on aperçoit, ce semble, assez qu'il est un présent de la nature : du moins, on est encore à savoir les règles pour l'acquérir ; et il paraît qu'il s'est jusqu'ici maintenu dans l'indépendance de l'art.
Cependant, le désir de définir le je ne sais quoi et l'impuissance d'y réussir lui trouvent des noms différents, selon les différentes impressions qu'il fait sur nous. Tantôt, c'est le je ne sais quoi de majestueux et de grand ; tantôt, c'est le je ne sais quoi d'aimable et d'honnête ; ici, c'est le je ne sais quoi de fier et de gracieux ; là, c'est le je ne sais quoi de vif et de doux ; chacun enfin le qualifie suivant les diverses faces qu'il représente. D'ailleurs, les uns voient le je ne sais quoi où les autres ne l'aperçoivent pas : et c'est encore une de ses propriétés de ne frapper pas également tout le monde, mais de nous frapper que conformément à la manière dont chacun de nous est sensible. Ce que je dis regarde surtout le je ne sais quoi de délicat et de fin, parce qu'il est trop imperceptible pour ne pas échapper à la plupart. Pour ce qui est du je ne sais quoi dont les traits sont plus marqués, il est presque universel : il fait son impression sur le sentiment même du vulgaire, qui en est touché, bien que ce soit ordinairement sans y réfléchir.

Baltasar Gracian, Le Héros, traduit de l'espagnol et présenté par Joseph de Courbeville, 1725, p. 61-62.

samedi 15 janvier 2011

quelques maximes de Baltasar Gracian

Pour faire suite à l'émission d'Alain Finkielkraut de ce jour sur France Culture à propos de Baltasar Gracian éducateur.
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Maximes pour la bonne conduite de la vie
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Modérer son imagination.
Savoir se modérer dans la bonne fortune.
Entrer sous le voile de l'intérêt d'autrui, pour rencontrer après le sien.
N'être point de verre dans le commerce du monde, encore moins dans l'amitié.
Se retenir de parler, c'est le sceau de la capacité.
Ne point mentir, mais ne point dire toutes les vérités.
Ne jamais laisser voir les choses, qu'elles ne soient achevées.
Ne jamais faire réparation à ceux qui n'en demandent point.
Faire peu de bien à la fois, mais souvent.
Connaître à fond le caractère de ceux avec qui l'on traite.
Se servir de l'expédient de l'absence, pour se faire respecter ou estimer. Ne pas se perdre avec autrui .
N'agir jamais durant la passion.
Fuir les engagements.
Savoir oublier.
Avoir l'oeil sur celui qui joue de seconde intention.
N'attendre pas qu'on soit soleil couchant.
Ne se point ouvrir, ni déclarer.
Trouver le faible de chacun.
Connaître les gens heureux pour s'en servir, et les malheureux pour s'en écarter.
Savoir se soustraire.
Savoir refuser.
L'art de laisser aller les choses, surtout quand la mer est orageuse.
L'art de se contenir.
Se couvrir de la peau du renard, quand on ne peut se servir de celle du lion.
N'être pas trop fin.
Se tenir toujours prêt à parer les coups des rustiques, des opiniâtres, des présomptueux, et de tous les autres impertinents.
Chercher quelqu'un qui aide à porter le faix de l'adversité.
Ne jamais raffiner, ni sur le bien, ni sur le mal.
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Joseph de Courbeville a fait en 1730 une nouvelle traduction des maximes du jésuite espagnol Baltasar Gracian, après avoir critiqué celle d'Amelot de la Houssaye, cette dernière parue récemment en Folio classique Gallimard sous le titre L'Homme de cour avec une importante préface de Marc Fumaroli.
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Maxime n° 287 / 300
N'agir jamais dans la passion ;
autrement tous nos pas seront des écarts.
Un homme qui est hors de lui, ne peut plus agir par lui-même : la passion bannit toujours la raison : alors il faut avoir comme un substitut sage et prudent ; et il le sera s'il est actuellement sans passion. Ceux qui ne font que regarder jouer, voient plus que les joueurs ; parce qu'ils ne se passionnent point. Dès qu'on se sent ému, c'est un avertissement à la raison pour nous retenir ; de crainte que la bile ne s'allume tout à fait : car alors elle s'exhalerait sur tout ; et ensuite il faudrait payer quelques moments de colère par une grande confusion de soi-même, et par les justes plaintes des autres.
(traduction de Joseph de Courbeville)

éloge des livres par Baltasar Gracian

Dans El Criticon de Baltasar Gracian
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" Les livres sont les bijoux précieux de tout homme cultivé. Une bibliothèque choisie, c'est comme un jardin en avril, un Arenjuez en mai ! Quel festin plus délicieux pour un homme de goût ! Là l'intelligence se récrée, la mémoire s'enrichit, la volonté se fortifie, le coeur se dilate, et l'âme entière est satisfaite. Pour flatter ou séduire un homme d'esprit, il n'est rien de tel qu'un livre nouveau chaque jour. Les pyramides d'Egypte, les tours de Babylone, le Colisée de Rome, les palais dorés de Néron sont tombés, ou en ruines ; toutes les merveilles du monde ont disparu. Seuls subsistent les immortels écrits des sages qui florissaient alors, et les hommes illustres qu'ils ont célébrés. O le grand plaisir de la lecture ! Elle fait l'occupation de tous les gens de mérite, et, s'ils ne sont pas comme tels, ils le deviennent par elle. La richesse vaut peu sans le savoir ; et, d'ordinaire, il y a discorde entre elle et lui ; ceux qui savent le plus sont ceux qui possèdent le moins ; les ouailles que conduit l'ignorance sont toujours revêtues d'une toison d'or."
(traduction de Victor Bouillier, Mercure de France, 1925)