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samedi 1 mars 2025

est-elle terminée la fête ?

"La fête, puissante et solennelle montagne, leur cachait l'horizon. Ils étaient tous convaincus qu'elle n'amenait pas seulement dans leur vie un changement passager, mais une transformation complète. Au dernier instant, ils furent pris de peur devant leur ouvrage. De son propre mouvement, la fête se mettait à leur adresser de joyeux signes et de dangereuses menaces. Elle assombrissait le ciel, elle l'éclaircissait. On brossait et l'on repassait les tenues de gala. Même le capitaine Lorenz n'osait pas faire, ces jours-là, sa partie de billard. La douillette tranquillité où il avait résolu de passer la fin de sa vie militaire était détruite. Il considérait sa tunique de cérémonie avec des regards de méfiance et ressemblait à un cheval gras resté longtemps dans l'ombre fraîche de l'écurie et que l'on contraint brusquement à prendre part à une course de trot."
Joseph Roth, La Marche de Radetzky, Points Seuil 2008, p. 349.

mercredi 26 février 2025

une anaphore dans "La Marche de Radetzky" de Joseph Roth

"Le sous-lieutenant Trotta fit dix-sept heures de chemin de fer. À la dix-huitième surgit la gare la plus orientale de la monarchie. Il y descendit. Onufrij, son ordonnance, l'accompagnait. La caserne de chasseurs était au milieu de la petite ville. Avant de mettre le pied dans la cour, Onufrij se signa trois fois. C'était le matin. Le printemps, qui régnait depuis longtemps à l'intérieur de l'empire, ne s'était installé ici que depuis peu. Pourtant, déjà, le cytise flambait sur les talus de la voie ferrée. Déjà, les violettes fleurissaient dans les bois humides. Déjà, les grenouilles coassaient dans l'infini des marais. Déjà, les cigognes tournoyaient au-dessus des rustiques maisonnettes aux toits de chaume, à la recherche des vieilles roues, fondations de leur demeure estivale."
Joseph Roth, La Marche de Radetzky, Points Seuil, 2008, p. 158.

lundi 24 février 2025

à la frontière austro-russe

"Les hommes de cette région étaient nés des marais. Car les marais s'étalaient, sinistres, sur toute l'étendue du pays, de chaque côté de la grand-route, avec leurs grenouilles, leurs bacilles et leurs herbes sournoises qui signifiaient pour le voyageur sans soupçon, ignorant du pays, le terrible sortilège d'une affreuse mort. Beaucoup périssaient sans que personne ne les eût entendus appeler au secours. Mais tous ceux qui étaient nés là-bas connaissaient la perfidie des marais et possédaient eux-mêmes un peu de perfidie. Au printemps et en été, l'air était saturé du coassement ininterrompu et saturé des grenouilles. Sous les cieux, les trilles tout aussi nourris des alouettes exultaient. Et c'était un inlassable dialogue du ciel avec le marécage.
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Tout étranger, quel qu'il fût, échouant dans ce pays, était condamné à s'y perdre peu à peu. Aucun n 'était aussi puissant que le marais. Aucun ne pouvait tenir tête à la frontière. C'était le moment où les grands seigneurs de Vienne et de Saint-Pétersbourg commençaient à préparer la guerre mondiale. Les gens de la frontière la sentirent venir plus tôt que les autres, non seulement parce qu'ils avaient l'habitude de pressentir les choses en venance, mais encore parce qu'ils pouvaient voir tous les jours, de leurs propres yeux, les signes précurseurs de l'écroulement."
Joseph Roth, La Marche de Radetzky, Points Seuil, 2008, p. 160 et 161.

dimanche 23 février 2025

la mort planait au-dessus d'eux...

"L'hiver vint. Le matin, quand le régiment sortait de la caserne,  le monde était encore plongé dans l'obscurité. Dans les rues, la mince couche de glace se brisait sous les sabots des chevaux. Une buée grise s'échappait des naseaux des bêtes et des bouches des cavaliers. Le voile mat du gel perlait sur le fourreau des sabres et le canon des carabines. La petite ville rapetissait encore. Les appels assourdis, gelés, des trompettes n'attiraient plus aucun des spectateurs habituels au bord de la chaussée. Seuls, les cochers, en station à leur place ordinaire, redressaient chaque matin leurs têtes barbues. Ils conduisaient des traineaux quand la neige tombait abondamment. Aux colliers de leurs chevaux, les grelots tintaient doucement, sans cesse agités par l'inquiétude des animaux frissonnants. Tous les jours se ressemblaient comme des flocons de neige. Les officiers du régiment de uhlans attendaient on ne sait quel évènement extraordinaire qui viendrait rompre la monotonie de leurs journées. À vrai dire, personne ne savait de quelle nature serait cet évènement. Mais cet hiver-là paraissait receler en son sein quelque terrible surprise. Or, un jour, elle en surgit comme un éclair rouge de la neige blanche.
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La mort planait au-dessus d'eux, elle ne leur était nullement familière. Ils étaient nés en temps de paix et ils étaient devenus officiers en s'adonnant paisiblement aux manœuvres et aux exercices. Ils ne savaient pas alors que chacun d'eux, sans exception, rencontrerait la mort quelques années plus tard."
Joseph Roth, La Marche de Radetzky, Points Seuil, 2008, p. 114 et 115.