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dimanche 24 mai 2020

Jules Renard, Dieu et la religion d'après son Journal

- Dieu, celui que tout le monde connaît, de nom.

- Toutes les religions se ressemblent par la quête.

- Notre âme immortelle, pourquoi ? Et pourquoi pas celle des bêtes ? Quand les deux flammes sont éteintes, quelle différence y a-t-il entre la flamme d'une pauvre chandelle et celle d'une belle lampe au bec compliqué, haute sur tige, et dont l'abat-jour s'écarte comme une jupe ?

- Oh ! la légende du bon vieux curé de campagne ! Oh ! le parapluie de l'abbé Constantin ! Ils disent n'importe quoi, pourvu qu'ils ajoutent : "Je parle au nom de ma conscience."

- Ils laissent leurs femmes aller à la messe, comptant sur elles pour s'excuser quand le prêtre viendra à leur lit de mort. Ils leur laissent la liberté de croire, d'être bigotes et d'abrutir les enfants, mais ils ne leur laissent pas la clef de la caisse.

- En religion il [Jean Jaurès] paraît assez timide. Il est gêné quand on aborde cette question. Il s'en tire par des "Je vous assure que c'est plus compliqué que vous ne croyez." Il a l'air de penser que c'est un mal nécessaire, et qu'il faut en laisser un peu. Il croit que le dogme est mort et que le signe, la forme, la cérémonie, sont sans danger.

- Ils croient un peu au Purgatoire, comme à une espèce de salle d'attente où ils resteront jusqu'à ce que passe le train du Paradis.

- La religion est l'excuse de leur pensée paresseuse. Vous leur donnez, de l'univers, une explication toute faite, bien médiocre. Ils se gardent d'en chercher une autre, d'abord parce qu'ils sont incapables de chercher, ensuite parce que ça leur bien égal.

- Il n'y a rien de plus bassement pratique que la religion.

- Dieu, on s'en tire avec des métaphores plus ou moins divines.

- Moi, me dit Borneau, je n'ai pas de religion, mais je respecte celle des autres ; la religion, c'est sacré. Pourquoi ce privilège, cette immunité ? Un croyant, c'est un homme ou une femme qui croit à ce que dit un prêtre et ne veut pas croire à ce que dit Renan ou Victor Hugo. 

mercredi 8 avril 2020

nouvelles histoires naturelles de Jules Renard d'après son Journal

 Les bêtes me font rougir de mes plaisanteries sur elles
-
- Les crabes, galets marchant.
- Une perche, zèbre de l'eau, lève la tête, se cabre, et se tient droite dans son fourreau de barres.
- Les escargots au cou de girafe.
- Des ciseaux de son bec, le corbeau déchire la solide toile de l'air.
- La tortue ressemble à une blouse qui sèche sur une corde et ballonnée par le vent.
- la girafe porte-drapeau.
- Le hérisson frisé comme des baguettes de tambour.
- Un coq coiffé comme on l'est à Polytechnique.
- Les dindes au teint d'Anglaises constipées.
- Le cochon avec sa casquette toujours sur les yeux.
- Le berger avec ses moutons a l'air d'une église avec son village.
- Le papillon de nuit avec ses ailes alsaciennes.
- Les truies ont sous le ventre un gilet avec double rangée de boutons.
- Des moutons ont un gardénia de laine à l'épaule.   
- Un lapin allongé, les yeux mi-clos, semble dire : "Le monde me fatigue."
- Chaque poule, la tête sous un cachet de cire rouge.
- La truie et son troupeau de seins.
- Le tatou, une tortue perfectionnée.
- Du coq, Guitry dit très joliment qu'il court les mains dans les poches.
- Derrière moi, le coucou, mystérieux, invisible, mal famé, chante. On l'accuse de déposer ses œufs, un par un dans des nids de fauvette, de rouge-gorge, de rossignol, de bergeronnette, de grive ou de merle. Le beau crime ! Eh ! bien, et vous ? Avec ça que vous ne déposez jamais vos petits dans le lit des autres. Mais vous n'avez pas la loyauté de chanter : "Coucou !" pour prévenir.
- Le coq tâche, sans y réussir, de faire sonner ses éperons. 
- Les coudes levés, les poings aux yeux, la grenouille pleure. Les deux pattes de devant sur une pierre les yeux hors de la tête, menaçante, très "quos ego !..." [je devrais !...]. Mais elle ne trouve rien à dire.
- Il faut rentrer : déjà les araignées dressent leurs petites tentes pour la nuit.
- Le chat tâte l'univers avec sa patte.
- L'air supérieur où chante l'alouette, où elle se grise de soleil jusqu'à tomber comme un plomb.
- Les escargots et leurs petits bâtons pour manger, comme les Chinois.
- Le castor qui a l'air d'accoucher d'une semelle de soulier.
- La tête du coq éclate comme le bout d'une allumette.
- Chrysanthèmes qui ressemblent trop à des caniches. 
- Serin, beau comme un jaune d’œuf.
- Si un seul cochon savait sa destinée, avec cette gueule, ces dents, ces cris, cette tête lourde et               puissante, la race humaine aurait vite le dessous.
- Les chevaux courent dans le pré, hippocampes sur une mer verte.
- Hirondelles. Sourcils épars dans l'air. L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture.
- Cornichon, petit cochon vert à qui suffit, pour saloir, un bocal.
- Le bourdon en pourpoint de velours. Espagnol vain.
- La châtaigne, ce hérisson des fruits.
- La noix, ces deux oreilles collées l'une contre l'autre.
- En mars, la couleuvre sort de son trou, et, épuisée par l'effort, s'endort au soleil, luisante, toute neuve.
- L'arbuste voudrait déjà être assez grand pour avoir un nid.
- Le tatou dans son gantelet de fer.
- L'oie qui fait sa proue, son devant de carène.
- Le pélican qui porte son bec dans son tablier.
- L'escargot promène son petit chignon.
- Une araignée qui a tendu sa toile entre deux fils télégraphiques, pour écouter ce qu'on dit.
- Des singes se poussent du coude quand nos laideurs passent.
- Coccinelle : une petite tortue qui tout à coup s'envole.
- Limace rouge, en beau cuir de Russie, avec de profondes rainures.
- La chèvre porte sa besace entre ses jambes.
- Une sauterelle jouait du violon, une rainette, de la cornemuse.
- Le mille-pattes n'en a - j'ai compté - qu'une vingtaine.
- Quel admirable animal que le cochon ! Il ne lui manque que de savoir faire lui-même son boudin.
- Cochon : une pomme de terre avec des oreilles.
- Les araignées ont fait leurs Sciences : fortes études en géométrie.
- L'alouette monte, monte. Elle va se poser sur le bout du doigt de Dieu.
- Fourmis, petites perles noires dont le fil est cassé.
- L'escargot : vigneron avec sa hotte sur le dos, la tête traversée d'aiguilles à tricoter.
- Une mouche qui se frotte les mains.
- La chauve-souris qui vole avec son parapluie.
- Pingouin, le bout de ses ailes dans sa poche de gilet.
- Dans l'allée, la chenille se joue un petit air d'accordéon qu'on n'entend pas. Aucun son ne sort.
- Ah ! sauter sur le dos d'un lièvre et filer vers l'horizon !
- Tristan [Tristan Bernard, ami de Jules Renard] jette une mie de pain dans la loge de Rostand. - Pour Chantecler [pièce de théâtre d'Edmond Rostand], dit-il.

dimanche 5 avril 2020

Mirbeau, Jaurès et le Rembrandt du musée d’Épinal


Rembrandt, Marie en Mater dolorosa
signé : "Rembrandt f 1661" au milieu à droite - hst 107 x 81 cm
Musée d'Art ancien et contemporain d’Épinal
(photo du musée éclaircie pour faire apparaître la signature)
-
"Cet été il [Octave Mirbeau] était à Contrexéville avec Jaurès et un Russe immensément riche. Jaurès très gentil, toujours aussi mal vêtu, mais, dit Mirbeau, il souffre de son inélégance. Le vrai socialiste peut connaître toutes les joies artistiques. Si Jaurès avait su, il aurait appris l'art de choisir ses cravates.
Mirbeau l'a promené en auto. Jaurès aime beaucoup ça. Il l'a emmené voir, à Épinal, un Rembrandt, merveilleux, mon cher ! Et personne ne le connaît ! C'est admirable !" 
Jules Renard, Journal, 23 octobre 1908.
Octave Mirbeau voyageait avec son automobile Charron, immatriculée 628-E8.

"Comme le remarque F. Winkler, sur le personnage de Marie, tous les tons couleur chair appliqués en couche fine ont été nettoyés, si bien que le visage semble maintenant surgir de la pénombre ; au-dessous rayonne la couche épaisse de peinture blanche et grasse qui n'a pas été attaquée. Les mains couleur chocolat semblent être le produit d'une restauration de grands endroits abîmés, le chapelet est sans doute un ajout... Le tableau se trouvait autrefois dans la collection du prince von Salm."
Christian Tümpel, Rembrandt, Paris, Albin Michel, 1986, illustration p. 341 et n° 85 du catalogue.

"Ce tableau demeure un exemple saisissant de la dernière période de Rembrandt. Une hardiesse peu commune dans l'utilisation de la matière, un coloris économe et rigoureux de bruns et d'ocres, témoignent de cet art désormais libéré de toutes les conventions et contraintes, et le visage de la Vierge se détachant dramatiquement sur un vêtement blanc labouré d'ombres peut alors prendre place parmi ses plus bouleversantes créations."
Bernard Huin, Luc Georget, La Collection des Princes de Salm, Musée d'Art ancien et contemporain d'Epinal, catalogue de l'exposition 1er octobre 1993 - 17 janvier 1994, p. 80-81.

"À mesure qu'il vieillit lui-même, il prend conscience  de la vieillesse des autres comme d'un phénomène passionnant. Alors qu'il ne cherchait qu'un élément pittoresque ou de curiosité physique dans les têtes de vieillards qu'il a peintes dans sa jeunesse, le sentiment du vieillissement personnel fait qu'il s'approche avec respect, inquiétude, hésitation, de ces vieux visages chargés de destin. Les vieilles femmes l'intéressent, alors, par le contenu tragique de leur aventure humaine. Il les comprend, à présent, en homme qui sait par l'éprouvement toutes les transformations que l'âge apporte dans l'être. Le portrait dit de la Nonne d’Épinal, avec ses couleurs d'ombres et de lumières, où l'on dirait que la chair se dénoue et se défait, Margaretha Trip et ses mains mortes, la vieille femme de la collection Guggenheim de New York durement fermée sur son secret, révèlent plus encore de leur âme que de leur corps."
Marcel Brion, Rembrandt, Paris, Albin Michel, 1946, p. 287. 

mardi 31 mars 2020

une plaisanterie de Jules Renard

" Est-ce que le fils de Verlaine ressemble à Rimbaud ? "
Jules Renard, Journal, 14 mars 1892

mardi 24 mars 2020

l’œuvre des Goncourt vue par Jules Renard


"Ce qui caractérise au plus haut point le style des Goncourt, c'est le mépris hautain qu'ils ont pour l'harmonie, ce que Flaubert appelait les chutes de phrases. Elles sont encombrées, leurs phrases, de génitifs accouplés, de subjonctifs lourds, de tournures pâteuses qui ont l'air de sortir d'une bouche pleine de salive. Ils ont des mots qui sont comme des ronces, une syntaxe qui racle la gorge, qui font au plus haut du palais l'impression d'une chose qu'on ne peut pas se décider à vomir." Journal, 8 novembre 1887.

Deux ans et demi après, le 27 mai 1890, un jugement positif dans le Journal :
"Ce qui manque peut-être aux Goncourt, c'est l'art de faire ressortir leurs mots, leurs curiosités de langage, de les mettre en vitrine afin que le badaud s'attarde. On ne s'aperçoit qu'ils ont de l'esprit - et du plus rare, - qu'à la deuxième ou troisième lecture. Mais un honnête homme ne lit pas deux fois la même chose."

lundi 23 mars 2020

pense à ce que serait un village...


"Pense à ce que serait un village, son église rasée."
Jules Renard, Journal, 26 mai 1896

samedi 8 août 2015

Maurice Barrès vu par Jules Renard

Non, décidément Barrès se retient trop. Il sera malade quelque jour. Sa sincérité contenue fera péter sa peau. Il mourra d'une conviction rentrée, étouffera de civilisation comme d'autres d'un manque d'air. Des sensations courtes rendues par des phrases brèves. Est-ce neuf ce qu'il dit ? (4 novembre 1888)

Barrès a rencontré la meilleure manière d'être neuf : c'est de compliquer l'expression des choses anciennes. (29 novembre 1890)

Visite à Barrès. Nous sommes allés nous purifier à la flamme modérée de Barrès.
Maurice Barrès en veston à longs poils, en bottines déboutonnées, dans un grand atelier de verre et de bois. (7 novembre 1891)

Maurice Barrès oublie souvent que ce qu'il appelle dédaigneusement "un récit" est plus difficile à faire qu'une réflexion philosophique. (30 novembre 1891).

Barrès a du talent, mais il lui a manqué la tranche de résistance, le bon morceau dont il se serait nourri pour son œuvre. ( 18 mai 1892)

Le journalisme clarifie Barrès. (7 octobre 1892)

Barrès était très en forme... de canne en bec de corbeau. (23 novembre 1893)

Le mot que Barrès écrit le plus, c'est "émotion" ; mais, ce qu'il a le moins, c'est l'émotion. (29 mars 1894)

Il serait facile de noter les petits ridicules de Barrès. Aucun auteur de mon âge ne m'exaspère à ce point, ou ne me fait si souvent sourire. Remarquez d'abord la manie qu'il a de s'enfiévrer à tout propos. Et, malgré cela, un charme mystérieux, l'invincible séduction des gens qu'on aime et à qui l'on voudrait résister, au moins pour la forme. Si je ne le connaissais pas, j'avouerais la sorte d'hypnotisme qu'il exerce sur moi. (27 avril 1894)

Barrès. Encore un petit âne dans Un amateur d'âmes. C'est une rage. A ce propos, rechercher l'animal préféré de chaque auteur dans ses livres. Moi, j'ai le lapin. (5 juin 1894)

Décidément, ce qui m'empêche d'admirer Barrès comme il faudrait, c'est qu'il n'a que quelques années de plus que moi. (22 juin 1894)

Barrès a bien la voix qu'il faut quand on parle sur une tombe (à l'enterrement de Verlaine), avec des sonorités de caveaux et de corbeau. Il a, en effet, admirablement parlé des jeunes, bien que Beaubourg prétende qu'il ait un peu tiré à lui la couverture, car c'est plutôt Anatole France qui a fait Verlaine. 
La grande qualité de Barrès, c'est le tact. (9 janvier 1895)

A dîner, Capus, Bernard, Coolus. Nous cherchons, en dehors de nous, quatre écrivains à préférer aux autres. Je prends France, Lemaître, Loti et Barrès. (1er avril 1897)

(Suite à la condamnation de Zola à un an de prison et mille francs d'amende lors de l'affaire Dreyfus, Jules Renard exprime sa colère) :
Et, moi, je déclare :
Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de plus de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseiller municipal enfariné.
Parce qu'ils ne sont pas Juifs, ils se croient beaux, intelligents et honnêtes. Barrès, infecté de coquetterie.
Barrès, ce gentil génie parfumé, pas plus soldat que Coppée.
Barrès, qui avait reçu sur les doigts pendant la bataille, qui s'était aventuré et qui se tenait coi, et que revoilà avec sa figure de corbeau apprivoisé et son bec habitué aux fouilles délicates. Barrès parlant de patrie, qu'il confond avec sa section électorale, et de l'armée, dont il n'est pas !
Barrès colle sur le nez des Juifs les plaisanteries qu'il peut décoller du sien. Cet écrivain admirable se résigne au jeu des petits papiers électoraux. (23 février 1898)

Barrès, un grand écrivain. Il ne lui manque que de savoir être médiocre. De là, ses échecs aux élections nationales et cette fatigue que ceux qui l'aiment le mieux éprouvent à le lire. (8 août 1898)

Barrès, un génie charmant, dans trop de papier de soie. (2 novembre 1901)

Qu'on relise, après une page d'Hervieu, une page de Barrès. On verra la différence. Barrès aussi fait des efforts. Il peine, il sue, il nous fatigue, il est insupportable, mais, presque à chaque ligne, Barrès trouve. (19 décembre 1905)

Barrès, le voilà de l'Académie française. Eh bien ! quoi ? Vas-tu envier un homme que tu n'admires pas toujours et que tu estimes rarement ? (25 janvier 1906)
Je ne crois guère qu'à la justice littéraire, qui fait dire que, malgré tout, Barrès et Lemaître sont des hommes de grand talent, et je le leur prouverais à chaque occasion, un vote, par exemple. (28 janvier 1908)

Barrès, un grand écrivain, un de ceux qui connaissent le mieux la langue française, mais qu'est-ce qu'il veut dire ? On comprend chaque phrase l'une après l'autre, et de toutes ses clartés ne monte qu'une fumée. (16 février 1909)
-
En plus : 
Jean Voilquin, "Maurice Barrès vu par Jules Renard", dans Le Pays Lorrain, 1936, p. 314-317.

vendredi 7 août 2015

la petite maison fleurie de Bainville-aux-Miroirs


Oh ! ces villages où je passe et qui ne me verront plus !
Jules Renard dans son Journal

lundi 29 juillet 2013

nouveau petit choix de pensées de Jules Renard

1. Si d'une discussion pouvait sortir la moindre vérité, on discuterait moins.
2. Il faut opérer par la dissociation, et non par l'association des idées. Une association est presque toujours banale. La dissociation décompose, et découvre des affinités latentes.
3. On place ses éloges comme on place de l'argent, pour qu'ils nous soient rendus avec les intérêts.
4. Nous sommes irresponsables des bizarreries de notre cervelle. Nous ne pouvons que chasser l'immoral et l'illogique, mais non l'empêcher de venir.
5. Il n'y a qu'une façon d'être un peu moins égoïste que les autres : c'est d'avouer son égoïsme.
6. Ne rien faire comme les autres en art ; en morale, faire comme tout le monde.
7. Il faut pour soutenir une conversation en société, savoir une foule de choses inutiles.
8. Comme homme, accepter tous les devoirs, comme écrivain, s'accorder tous les droits, et même celui de se moquer de ses devoirs. Voir n° 6.
9. En général, rien de plus insipide que les conversations des voyageurs. Ils ont changé de place, non d'idées.
10. Le Christ n'est plus qu'un sujet littéraire à la mode.
11. Il n'y a pas d'amis : il y a des moments d'amitié.
12. Les gens sont étonnants : ils veulent qu'on s'intéresse à eux !
13. Dieu, celui que tout le monde connaît, de nom.
14. Être franc, c'est-à-dire marcher sur les pieds des autres en le faisant exprès... 
-
Une petite merveille :
Palmier, arbre absalonien, aux cheveux de poète idéaliste.

mardi 23 juillet 2013

l'âne Eusèbe de Jules Renard

Moins connu que Gédéon, l'âne farceur du roman La Terre de Zola, un âne nommé Eusèbe apparaît dans Les Cloportes de Jules Renard.
"Par tendresse pour son âne il [Fabrice] marchait toujours à ses côtés, l'aidant d'un coup d'épaule, lui parlant comme à un ami, l'appelait Eusèbe comme une grande personne."
"Enfin il fallait rentrer. C'était la nuit, tout le monde dormait. Eusèbe tirait dans la rue, disparaissait sous sa meule de foin dont les brins lui couvraient la tête et lui piquaient les oreilles. Parfois, du fond d'une cour, des chiens de ferme aboyaient, mais Eusèbe ne s'en effrayait pas, sachant bien que tous les chiens étaient maintenant renfermés et qu'il fallait être âne comme lui pour courir les rues si tardivement. De temps en temps il s'arrêtait, mangeant un peu de ce qui pendait sur lui ; mais amicalement Fabrice le prenait par la bride et pour l'encourager lui chantait une petite chanson. Eusèbe donnait un coup de collier. Fabrice s'épaulait aux roues et tous les deux rentraient harassés, perclus. Eusèbe dormait encore le premier. Au clair de lune Fabrice lui faisait son lit, le soignait, lui disait bonsoir et allait se coucher pour cinq heures de sommeil, bien heureux."
"Françoise jouait volontiers avec Eusèbe, prenait à pleine mains ses oreilles, douces comme des foulards, les nouait comme une cravate, les mettait horizontales, les rabattait, donnant de la sorte à l'âne des physionomies variées."
Jules Renard, Les Cloportes, dans Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 93 et 125.

vendredi 21 octobre 2011

pensées de Jules Renard tirées de son Journal

- La médecine n'a de certain que les espoirs trompeurs qu'elle nous donne.
- Rien ne dégoûte de la vie comme de feuilleter un dictionnaire de médecine.
- Il ne peut y avoir de critique sincère, dit Blum, que la critique anonyme.
- Je ne réponds pas d'avoir du goût, maïs j'ai le dégoût très sûr.
- Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe.
- Cheveux gris, poussière du temps.
- Ils laissent leurs femmes aller à la messe, comptant sur elles pour s'excuser quand le prêtre viendra à leur lit de mort.
- Quiconque voyage beaucoup ne retient pas.
- Il ne faut pas détruire, mais il faut attaquer souvent, pour que les gens se tiennent bien.
- Le projet est le brouillon de l'avenir. Parfois, il faut à l'avenir des centaines de brouillons.
- Le rideau du souvenir ne se tire que quand il veut.
- Un père a deux vies, la sienne, et celle de son fils.
- Les bêtises qu'entend dire un tableau de musée, mais les horreurs qu'entend peut-être un cadavre.
- La vérité n'est pas toujours l'art. L'art n'est pas toujours la vérité, mais la vérité et l'art ont des points de contact : je les cherche.
- Très admirateur de l'intelligence de Retz [Blum], il le trouve moins grand écrivain que Saint-Simon.
- La détestable émotion dont il faut surveiller les surprises. Elle profite des sommeils de notre ironie.
- Écrire, c'est presque toujours mentir.
- C'est une question de propreté : il faut changer d'avis comme de chemise.
- A cette jeune fille, je fais un petit discours sur l'innocuité des livres quand on est intelligent.
- La bonté ne mène jamais à la bêtise.
- L'ironie est un élément du bonheur.
- L'historien : pas de métaphores ! Des fiches.
- Il n'y a que les erreurs qui donnent du prix à la vérité.
- Il faut qu'une phrase soit si claire, qu'elle fasse plaisir au premier coup, et, pourtant, qu'on la relise à cause du plaisir qu'elle fait.
- Quand un homme ne parle que de ce qu'il sait, il a toujours l'air plus savant que vous.
- Nous nous connaissons mieux qu'il n'y paraît, et nous nous gardons de reprocher à autrui les défaits que nous sommes sûrs d'avoir.
- La raison du plus raisonnable est toujours la meilleure.
- La religion est l'excuse de leur pensée paresseuse. Vous leur donnez, de l'univers, une explication toute faite, bien médiocre. Ils se gardent d'en chercher une autre, d'abord parce qu'ils sont incapables de chercher, ensuite parce que ça leur est bien égal.
- Il n'y a rien de plus bassement pratique que la religion.
- Dieu, on s'en tire avec des métaphores plus ou moins divines.
- Que le troupeau de nos idées file droit devant cette grave bergère, la Raison.
- Le mystère du monde nous effare. Mais quel effarement pour la grive qui, sur sa branche, reçoit tout à coup du plomb dans la poitrine !
- Léda ? Ce n'est pas plus invraisemblable que la Vierge.
- La liberté de conscience, c'est de ne pas payer un curé quand on ne va pas à la messe.
- La patrie, c'est toutes les promenades qu'on peut faire à pied autour de son village.
- Du jour où j'ai connu le paysan, toute bucolique m'a paru un mensonge, même les miennes.
- Tout homme vaut mieux que ses façons de s'exprimer.
- Le féminisme, c'est de ne pas compter sur le Prince Charmant.
- La vie a un tel goût que je m'interdirais d'imaginer mieux que la vie.
- La femme est un roseau dépensant.
- Je sais enfin ce qui distingue l'homme de la bête : ce sont les ennuis d'argent.
- Le bons sens qui dispense de savoir.
- L'homme est un animal qui ne raisonne presque pas.
- Les défauts de nos morts se fanent, leurs qualités fleurissent, leurs vertus éclatent dans le jardin de notre souvenir.
- Libre-penseur. Penseur suffirait.
- Sans son amertume, la vie ne serait pas supportable.
- Si tu crains la solitude, n'essaie pas d'être juste.
- Il n'y a que le temps qui ne perde pas son temps.
- Il faut renoncer à tout ce qu'autrui ramasse trop facilement.
- Je ne lis presque plus les livres nouveaux. Je n'aime qu'à relire.
- Je goûte la joie âpre du splendide isolement.
- Si j'avais tout ce que je désire, j'aurais immédiatement l'impression que je n'ai rien.
- La vie est courte, mais l'ennui l'allonge.
- Ne comptez pas trop sur la société pour faire des réformes : réformez-vous vous-même.
- Dieu n'a pas mal réussi la nature, mais il a raté l'homme.
- Si ton ami boîte du pied droit, boîte du gauche, pour que votre amitié reste dans un équilibre harmonieux.
- La rêverie : le lierre de la pensée, qu'il étouffe.
- A quoi bon voyager ! Il y a de la nature, de la vie et de l'histoire partout.
- Rappelons-nous que ce monde n'a aucun sens.
- C'est drôle : les petits défauts de la jeunesse s'accentuent ou disparaissent avec l'âge.
- Parler en public. Il n'est pas nécessaire de penser à ce qu'on dit, mais il faut penser à ce qu'on dit : c'est plus difficile.
- Expérience : un cadeau utile qui ne sert à rien.
- On ne comprend pas plus la vie à quarante ans qu'à vingt, mais on le sait, et on l'avoue.
- Je suis fier d'être un héritier de Goncourt.
- Nous sommes trop pressés. Que dirions-nous du semeur qui voudrait voir tout de suite lever son blé ?
- Le goût mûrit aux dépens du bonheur.
- La parole fait tourner la girouette, l'action l'immobilise.
- La vérité désenchante toujours. L'art est là pour la falsifier.
- 10 décembre 1909. J'ai une maladie à observer en moi.

Jules Renard décède le 22 mai 1910, il a quarante-six ans. Il avait une forte artériosclérose.

dimanche 3 avril 2011

la place aux corbeaux de Nancy

Hier samedi je suis allé à Nancy me promener vers 10 h du matin sur la place de ma maison natale, la place de la Croix-de-Bourgogne. J'y ai entendu les croassements lugubres de corbeaux qui volaient entre les platanes. Il y avait aussi de nombreux pigeons.
Cette place est très mal entretenue : plein de chatons traînent à terre, des déjections de pigeons partout, les parterres gazonnés (si on peut dire gazon !) sont éclaircis en de nombreux endroits, etc.
Le monument de la Bataille de Nancy, d'après le projet de Victor Prouvé, inauguré le 1er novembre 1928, n'est vraiment pas mis en valeur.
Un peu d'humour noir corbeau à propos des corbeaux : "... Un corbeau tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. J'ai pris mon fusil et tué le corbeau. Il ne s'était pas trompé."(Jules Renard)