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dimanche 8 mars 2009

le cueilleur de cerises de Baudouin et Jean-Jacques Rousseau


Pierre-Antoine Baudouin (1723 - 1769)
Le Cueilleur de cerises
(Washington, The Philips Family Collection)
image Utpictura 18
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Lors de ce glacial mois de janvier, étant resté calfeutré chez moi, j'ai lu entièrement les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (1) tout en accompagnant cette lecture de la bonne biographie de cet auteur par Raymond Trousson (2). Ce biographe rectifie beaucoup des dires de Jean-Jacques et complète ses non-dits. Voici trois appréciations générales :
- "Le besoin de ne pas ternir son image entraîne Rousseau à de singulières acrobaties psychologiques."
- "Mais ce qui gêne chez Rousseau, c'est moins le cynisme de sa conduite que son affectation à le faire coïncider avec une morale supérieure."
- "Imbattable sur la théorie, il était moins fort sur la morale en action. Contradictoire Jean-Jacques, écartelé par ses rôles."
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Vers 1957, j'avais lu seulement les six premiers livres des Confessions; une lecture entraînante par ses côtés picaresques. Une scène m'était restée particulièrement en mémoire : la cueillette des cerises (livre IV, 1er juillet 1730) : "Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles (Mlles Galley et de Graffenried) me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois, Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire."
Trousson affirme que la scène a inspiré les peintres (3). Au Salon de 1765, Baudouin expose Le Cueilleur de cerises (4). C'est exactement la scène de Rousseau, sauf que le cueilleur esquisse, du haut de son arbre, un geste salace (5). Mais Rousseau a écrit cette scène en 1766 lorsqu'il était en Angleterre, et la première partie des Confessions n'a été publiée qu'en 1782. Quelle conclusion peut-on en tirer ? Vers 1765, ce thème était à la mode chez les artistes (F. Boucher, J.J. Kaendler). N'est-ce pas plutôt Rousseau qui a été inspiré par Baudouin et Boucher ?
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1. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Le Livre de Poche classique, 2 vol.
2. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Paris - I. La marche à la gloire, 1988. II. Le deuil éclatant du bonheur, 1989.
3. Trousson, I., p. 103.
4. Diderot, Salons, collection Folio classique, 2008, p. 127.
5. Pour Diderot, mauvaise pointe, idée plate et grossière.

vendredi 1 août 2008

Plus j'approchais de la Suisse...

Plus j'approchais de la Suisse
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"Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où, des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri où des torrents de plaisir avaient inondé mon coeur; l'air des Alpes si salutaire et si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l'oeil humain fut jamais frappé; ce séjour charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde; l'aspect d'un peuple heureux et libre; la douceur de la saison, la sérénité du climat; mille souvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés; tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire, et qui unissait pour ainsi dire le cours de ma vie entière en un seul moment."
Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, Œuvres complètes, tome I, quatrième partie, lettre VI, p. 419.
Dans ce beau paragraphe, Jean-Jacques Rousseau réussit l'intime fusion du souvenir et du paysage. La troisième phrase est superbe, scandée par les points-virgules. Et le dernier morceau de la troisième phrase rappelle Proust (Le Temps retrouvé).

vendredi 25 juillet 2008

Les Rêveries de Jean-Jacques Rousseau

Dans son billet du 25 juillet, Philippe cite abondamment des passages de la Septième promenade des Rêveries de Rousseau. Quelle coïncidence, ayant lu Les Rêveries au mois de mai de cette année !
Ce sont certainement les Cinquième (l'île de Saint-Pierre) et Septième promenades les plus intéressantes. Parfois, ses introspections, ses introversions l'amènent à une véritable logorrhée; ainsi de la Quatrième promenade sur le mensonge, avec de multiples variations, nuances et redites. (Sur le mensonge, Montaigne a été plus expéditif : " En vérité le mentir est un maudit vice." Essais, Livre 1, chap. IX).
Sa manie de la persécution lui a fait écrire cette phrase (belle en elle-même) : "...les traîtres m'enlaçaient en silence de rets forgés au fond des enfers."
Âgé de soixante-cinq ans passés, on peut se demander si Rousseau n'était pas un peu dérangé. N'écrit-il pas dans la Septième promenade ceci : " Hors d'état de racheter des livres de botanique, je me suis mis en devoir de transcrire ceux qu'on m'a prêtés, et résolu de refaire un herbier plus riche que le premier, en attendant que j'y mette toutes les plantes de la mer et des Alpes et de tous les arbres des Indes..."
Quelques phrases et groupes de mots :
" mon imagination tarissante " (tarissante, néologisme de Rousseau) (2e)
" J'avais barbarement porté le poignard dans mon coeur sensible..." (2e)
" La jeunesse est le temps d'étudier la sagesse, ; la vieillesse est le temps de la pratiquer." (3e)
"... car, ardents missionnaires d'athéisme et très impérieux dogmatiques, ils n'enduraient point sans colère que sur quelque point que ce pût être on osât penser autrement qu'eux." (sur les philosophes : Diderot, Voltaire...) (3e)
"... les sophismes des mieux disants..." (3e)
" Alors, en m'épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre de choses de mon invention que je me rappelais avoir dites comme vraies..." (4e) (choses de mon invention, euphémisme pour mensonges).
" ...ce séjour isolé où je m'étais enlacé de moi-même..." (5e)
" Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie, j'emplissais ma chambre de fleurs et de foin ; car j'étais alors dans ma première ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d'Ivernois m'avait inspiré un goût qui bientôt devint passion. " (5e)
" ... et j'allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l'eau était calme, et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, et qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissaient pas d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie. " (5e) (Rousseau précurseur romantique...)
" ... on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne..." (5e)
" Celui que sa puissance met au-dessus de l'homme doit être au-dessus des faiblesses de l'humanité, sans quoi cet excès de force ne servira qu'à le mettre en effet au-dessous des autres et de ce qu'il eût été lui-même s'il fût resté leur égal." (6e)
" ... je ne me sens plus assez de vigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases." (7e)
" Il me semble que sous les ombrages d'une forêt je suis oublié, libre et paisible comme si je n'avais plus d'ennemis ..." (7e) (voir Robert Harrison).
" Cherchons, je trouverai peut-être enfin un homme ; si je le trouve, ils sont confondus. J'ai cherché vainement, je ne l'ai point trouvé." ( 8e) (Diogène aussi cherchait un homme; une réminiscence ? Rousseau ayant été dans sa jeunesse un grand lecteur des auteurs gréco-latins).
" ... les règles sur lesquelles les hommes fondent leurs opinions ne sont tirées que de leurs passions ou de leurs préjugés qui en sont l'ouvrage..." (8e)
" ... délivré du joug de l'opinion." (8e)
" ... les enfants de mes fantaisies..." (8e)
" C'était dans le malheureux temps où, faufilé parmi les riches et les gens de lettres, j'étais quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs." (9e)
" ... Je ne suis à moi que quand je suis seul." (9e)
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Dans ces citations de Rousseau, on appréciera quelques originales expressions.
Rousseau, c'est aussi la fameuse pervenche (Confessions, livre VI), qui est un peu l'égale de la madeleine de Proust.
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Sur Rousseau et la forêt, voir Robert Harrison, Forêts. Essai sur l'imaginaire occidental, collection Champs Flammarion, pp. 191-200. " Rousseau a besoin de se situer dans un endroit excentré."