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samedi 29 janvier 2022

nous donc, de qui la patrie est le monde...

"Nous donc, de qui la patrie est le monde, ce que l'eau est aux poissons, bien que nous nous soyons abreuvés à l'Arno avant même d'avoir des dents, et que nous aimions Florence à tel point  que, pour l'avoir aimée, nous souffrons un injuste exil, pondérons notre jugement par la raison plutôt que par le sens. Et quoique pour notre volupté et pour le repos de nos sens, il n'existât pas sur terre de lieu plus agréable que Florence, lorsque nous feuilletons les ouvrages des poètes et des autres écrivains qui ont décrit le monde dans son ensemble et dans ses parties et que nous nous remettons en mémoire les situations diverses des différents pays et leurs coutumes, de l'un à l'autre pôle et autour du cercle équatorial, nous nous apercevons et nous reconnaissons fermement que beaucoup de pays  et de villes sont plus nobles et plus délicieux que la Toscane et que Florence, d'où je suis natif et citoyen. Et beaucoup de nations et de peuples usent d'un langage plus délectable et plus utile que les Latins."
Dante, De l'éloquence en langue vulgaire, I, VI.

jeudi 27 janvier 2022

Dante et Philippe le Bel

"C'est contre Philippe le Bel que se déchaîne surtout la colère de notre poète, au point que la haine même qu'il portait à Boniface VIII ne l'empêche pas de condamner dans les termes les plus âpres l'attentat d'Anagni. Il lui reproche encore la ruine du Temple, ce qui ne suffit pas à nous convaincre, comme le voudrait Arroux, que Dante partageât les prétendues hérésies que l'on imputaient aux Templiers. En tout, du reste, le poète se montre l'ennemi de la dynastie capétienne et il n'admet pas davantage l'annexion du Ponthieu, de la Normandie et de la Gascogne que celle de la Flandre. On sent qu'il a suivi avec passion  les tentatives des villes flamandes pour échapper à l'autorité du roi de France. On s'explique cette incompréhension, de la part d'un Italien qui avait eu personnellement à souffrir des entreprises capétiennes en Italie. Je crois pourtant qu'il y a davantage : si, à certains égards, Dante peut passer pour être le premier des modernes, il n'en reste pas moins le dernier représentant du Moyen Âge. L'éveil de la nation française ; son refus de s'intégrer totalement à la chrétienté est, au fond, ce qu'il n'admet pas. Pour lui la République chrétienne est un tout hiérarchisé, à la tête de quoi siègent côte à côte, et sans empiéter l'un sur l'autre, le pape et l'empereur [germanique]. Les royaumes sont subordonnés, au même titre que les duchés, les comtés ou les marquisats. Qu'un royaume tel que celui de France puisse jouir d'une totale indépendance ; que l'on ait pu proclamer que le roi de France était empereur dans son royaume, cela paraît à notre poète une subversion de l'ordre divin. On peut dire qu'il se situe en deçà ou au-delà du fait national, sauf toutefois lorsqu'il s'agit de l'Italie, qui lui paraît détenir un privilège spécial, du fait qu'elle est l'héritière, malheureuse mais légitime, de la grandeur romaine."
Jacques Madaule, Dante et la rigueur italienne, Bruxelles, Éditions Complexe, 1982, p. 180-181.

mardi 25 janvier 2022

Dante et l'unité italienne

"Le lecteur moderne ne manquera pas d'être surpris et peut-être choqué par ce traité de politique [De la Monarchie de Dante] qui tient si peu de compte des réalités historiques et qui pose des principes absolus, sans se soucier le moins du monde, non seulement de leur application pratique, mais même de savoir s'ils ont jamais reçu un commencement d'application. Comment pourrait-on se douter, en lisant le livre de Dante, que nous sommes au début du XIVe siècle, en un temps où déjà s'affirme avec force, notamment en France, le principe national, si opposé à l'universalité abstraite de la monarchie chrétienne ? On peut affirmer cependant que Dante, s'il méconnaissait les besoins des autres nations, n'était pas tellement éloigné d'y voir clair en ce qui concernait la sienne propre, l'Italie. Il est un peu facile, en effet, d'opposer à sa politique irréelle le réalisme de ses adversaires florentins, qui travaillent si bien  à garder l'indépendance et la grandeur de leur République. Certes, ils ont réussi dans l'immédiat. Mais, comme les Vénitiens, les Milanais et quelques autres ne réussissaient pas moins, les uns et les autres sont finalement responsables de cette fatale division de l'Italie, qui devait en faire, moins de deux siècles après la mort de Dante, la proie des grands États voisins et l'enjeu de leurs compétitions. Pas plus qu'ils n'ont réussi, au bout du compte, à sauver durablement l'indépendance de leur patrie, les politiciens de Florence ne sont parvenus à maintenir la liberté civique, dont ils étaient si vains. 
Pour n'avoir pas voulu courber la tête devant un prince qui eût été l'unificateur de la péninsule, ils subiront bientôt la tyrannie infiniment plus humiliante des Médicis. Les moyens préconisés par l'Alighieri n'étaient certainement pas adaptés aux possibilités de son temps, mais on lui doit cette justice qu'il a désiré plus que personne l'unité et la liberté de son pays et qu'il a clairement aperçu quelques-uns des dangers qui les menaçaient."
Jacques Madaule, Dante et la rigueur italienne, Bruxelles, Éditions Complexe, 1982, p. 126-127. 

au bruit plus qu'à la vérité ils sont attentifs

Au bruit plus qu'à la vérité ils sont attentifs,
Et arrêtent ainsi leur opinion
Sans avoir écouté art, ni raison.
Dante, Purgatoire, XXVI, 16-18.