Affichage des articles dont le libellé est Giono (Jean). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Giono (Jean). Afficher tous les articles

samedi 1 novembre 2025

l'explicit du "Hussard sur le toit" de Jean Giono

Le matin du départ, Angelo rendit tout de suite la main au cheval qu'il avait lui-même, chaque jour, nourri d'avoine. Il pouvait être fier de cette allure. Il voyait venir vers lui au galop des montagnes roses, si proches qu'il distinguait sur leurs flancs bas la montée des mélèzes et des sapins.
« L'Italie est là derrière » se disait-il. 
Il était au comble du bonheur.

vendredi 3 octobre 2025

une référence à Proust dans "Le Désastre de Pavie" de Jean Giono

"Bonnivet est un très brave garçon : brave de bravoure et brave de naïveté. De nos jours, il aurait connu les prénoms de tous les maîtres d'hôtel  des grands restaurants et il serait mort à Verdun, après avoir été le Forcheville de toutes les Odette d'Europe."
Jean Giono, Le Désastre de Pavie, Folio Histoire, p. 84. 
En plus, deux clins d'œil à la RTP : "le coup de chapeau" (p. 85) et son "élection au Jockey" (p. 86). 
Pour le "coup de chapeau" voir mon post Giono du 23 mai 2023.
Dans la RTP de Proust le comte de Forcheville est introduit chez les Verdurin par Odette. Plus tard il sera l'amant d'Odette. Après la mort de Swann, il épousera Odette. C'est par pur intérêt social qu'Odette épouse le comte de Forcheville, car elle semble n'avoir pour lui que du dédain. Elle dit même que c'est un homme médiocre et insignifiant intellectuellement. 

samedi 28 octobre 2023

le sport, escroquerie des temps modernes

« Le sport est sacré ; or c'est la plus belle escroquerie des temps modernes .»
Jean Giono

mardi 23 mai 2023

le prince de Sagan de Proust dans Giono

C'est dans Les Âmes fortes de Jean Giono qu'est nommé le prince de Sagan : "Nous, nous savons que si le prince de Sagan te rencontrait il te tirerait le chapeau."
Les Âmes fortes, collection Folio, Gallimard, 1972, p. 216.

C'est un souvenir de lecture de Giono d'un passage d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs de Proust : 
«- Odette, Sagan [Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan] qui vous dit bonjour", faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter.»
À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le Livre de Poche, 1992, p. 263.
Ou d'un passage de Sodome et Gomorrhe :
«Je revois toute cette sortie, je revois, si ce n'est pas à tort que je le place sur cet escalier, portrait détaché de son cadre, le prince de Sagan duquel ce dut être la dernière soirée mondaine, se découvrant  pour présenter ses hommages à la duchesse, avec une si ample révolution du chapeau haut de forme dans sa main gantée de blanc...»
Sodome et Gomorrhe, Le Livre de Poche, 1993, p. 189.

Giono avait lu les premiers volumes de la Recherche du temps perdu de Proust, jusqu'à La Prisonnière inclus.
Pierre Citron, Giono, 1895-1970, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p. 576. 

mercredi 19 avril 2023

Jean Giono et les arbres (suite)

 "Ce que j'aime dans les villes, ce sont les arbres qu'elles contiennent... Pour qui habite les villes à longueur d'année, il n'y a pas de motif de rêve et d'exaltation supérieur à celui que procure la vue d'un bel arbre bien vigoureux et bien vert. 
J'ai vu déjà qu'à certains endroits on avait substitué aux platanes un peu vulgaires le peuplier si fin, si élancé, et dont le feuillage fait le bruit des eaux courantes. Mais il y a encore des quantités de compagnons qui peuvent nous aider à vivre : le bouleau dont l'écorce  est semblable  à une peau de cheval ; le saule qui, par la bizarrerie de son architecture, mettrait dans les alignements une fantaisie dont nous avons bien besoin ; à noter encore que cet arbre a, au printemps, des rameaux rouges ; l'érable qui a sur le platane l'avantage  de ne pas produire de fruits à poussière irritante et qui, au surplus, a, dans son comportement habituel plus de noblesse, plus d'aristocratie de forme et de couleur. Des avenues célèbres ont été plantées de tilleuls. En mai, à l'époque des fleurs, le tilleul distille un exquis parfum de fraîcheur et d'amour. 
Il serait beau qu'après l'étude des terrains et des conditions climatologiques on fasse dans les villes des zones de verdure, d'ressences et de feuillages différents. Si je fais taire mon goût personnel pour le peuplier d'Italie et pour le tremble, on peut encore imaginer d'employer, ce que l'on fait parfois, les acacias, les lauriers-roses et les arbres à parfum.
Seuls dispensateurs de l'ombre et de la fraîcheur, du calme et de la raison, les arbres sont absolument nécessaires dans la nouvelle conception que les hommes se font des villes."
Jean Giono, La Chasse au bonheur, Gallimard, 1988, extraits des pages 148-150. 

dimanche 16 avril 2023

les oiseaux dans Que ma joie demeure de Giono

Bobi balaie l'aire. Il fait place nette avec les grumeaux de gel et les grumeaux de terre. Maintenant le sol est dur et net comme une assiette. Il a vidé là-dessus au milieu un sac de blé. Ça pouvait faire à peu près cinquante kilos.
Un oiseau venait de passer... Il eut l'air de s'écraser sur le ciel. Tout ouvert, ailes et plumes de la queue où l'on put voir un peu de rouge. Il se freinait de toutes ses forces. Il s'arrêtait, ventre au vent ; déjà il tombait quand il piocha d'un grand coup avec ses plumes... Il frappa le tas de blé à plein fouet. Il se secoua. Il était étonné. C'était un verdier.
[D'autres oiseaux arrivent sur le tas de blé]. 
Il y en avait déjà au moins trente. Une draine, un turquin tout bleu de turc, un tangara à sept couleurs, des bouvreuils rouges, bleus et noirs, un bruant tout en or, une ouette qui balançait sa crête rouge et frappait de droite et de gauche avec ses ailes noires, des serlis, des tarins, des agripennes, des chardonnerets, des vengolines, des linottes, des jaunoirs, des sizerains, des titiris, des passerines.
Il en arrivait encore. Voilà des rousseroles. Ce sont des oiseaux de rivières. Elles venaient de l'Ouvèze, du côté du soleil. Il y avait des tourterelles, des fauvettes. 
Elle [Marthe] voyait des loriots. Elle pensait au vent d'ouest. Parce que les loriots viennent toujours mêlés aux bourrasques... Elle voyait des calandres avec les taches de rouille. Elle voyait des roitelets, verts, gris, ailes noires et crête d'or... Elle voyait des geais et des rolliers, des perdrix, des cailles - car maintenant tous les oiseaux du plateau s'étaient appelés - des mouchets traînebuisson, des mésanges grises, des cochères à tête bleue, et une sorte d'oiseau qu'elle connaissait bien  et dont le nom était l'oiseau-silencieux. Il ne chantait jamais, même pas au temps de l'amour. 

Jean Giono, Que ma joie demeure, Grasset, 1935, phrases du chapitre IV.

vendredi 7 avril 2023

Jean Giono, la réalité et le champ de blé

"La réalité est difficile à manier. Les naturalistes prétendent qu'il faut l'employer nue et crue. Oui, si on veut faire du document ou du journalisme ; non si on veut du roman ou simplement un récit.
Raconter une histoire est un art ; il faut donc mentir [le mentir vrai d'Aragon], ne serait-ce que par omission puisque l'art est un choix.. Pour si peu qu'on intervienne dans l'ordre chronologique des faits, qu'on se réserve la liberté de disposer des rapports, voilà la réalité sublimée. C'est alors que les difficultés de maniement commencent. 
Il y a autant de réalités que d'individus : c'est une vérité de La Palice. Je passe à côté d'un champ de blé. Il y a le champ de blé du paysan qui l'a semé, qui escompte la récolte, pense à tout ce qu'il pourra payer avec l'argent que rapportera le blé ; il y a le champ de blé près duquel je passe et qui me donne des idées de cuirasse d'or (par exemple et pour aller plus vite), d'autant que je suis en promenade avec un petit Arioste dans ma poche, et je serais plutôt tenté d'admirer dans ce champ de blé le magnifique vert des chardons et le beau rouge des coquelicots que j'interprète comme le travail de Cellini et du sang vermeil, alors que le vrai paysan s'en désespère et suppute combien ces chardons secs seront désagréables au battage. Il y a le champ de blé de l'économiste distingué ; il y a le champ de blé du citadin  en balade ; il  y a le champ de blé de Van Gogh, mais il n'y a pas le champ de blé du manieur de réalités. Ni le paysan, ni moi-même, ni l'économiste, ni Van Gogh ne sommes dans la réalité. Tout ce que nous pouvons transmettre, c'est l'idée que nous nous faisons du champ de blé. Il en est des êtres comme des choses. De là les passions."
Jean Giono, La Chasse au bonheur, Gallimard, 1988, p. 135-136.

lundi 3 avril 2023

Jean Giono et la coquecigrue

"Notre repas de midi était une immense galimafrée de petites bêtes : petits oiseaux, moineaux, pinsons, rouges-gorges, rossignols, courlis, pluviers, alouettes, grives, merles, râles d'eau, bergeronnettes, roitelets, hoche-queues, culs-blancs, bouvreuils, cailles, mésanges charbonnières, chardonnerets, coucous, loriots, verdioles, mélangés avec quelques grosses pièces : bécasses, bécassines, poules d'eau, et même cet oiseau excellent en toutes sortes que je n'ai jamais plus trouvé [et pour cause] qu' ici : des coquecigrues [oiseaux imaginaires]. La coquecigrue (c'était peut-être un simple geai) était le triomphe de Romuald."
Jean Giono, La Chasse au bonheur, Gallimard, 1988, p. 170. Ah ! la verve de Giono et ses accumulations.

"Ainsi s'en alla le pauvre cholericque ; puis, passant l'eau au Port Huaux et recontant ses males fortunes, feut advisé par une vieille lourpidon que son royaulme luy seroit rendu à la venue des cocquecigrues."
Rabelais, Gargantua, chapitre 49.

jeudi 30 mars 2023

les livres que Jean Giono aurait emportés sur une île déserte

En 1958, voici les livres que Jean Giono aurait emportés s'il avait dû vivre dans une île déserte :
Le Rouge et le Noir, La Chartreuse de Parme, Don Quichotte, Les Frères Karamazov, L'Idiot, Confession du pécheur justifié de James Hogg, La Divine Comédie, les Œuvres politiques de Machiavel, La Guerre et la Paix, Richard III, Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, L'Orestie d'Eschyle, les Fables de La Fontaine et les Mémoires du cardinal de Retz.

mardi 26 mai 2020

une accumulation culinaire de Jean Giono

"Il y a aussi les bonnes tables... Je ne suis pas encore dégoûtée de faisans ; ni de sauces noires, ni de plats mijotés, ni de consommés, ni de daubes, ni de civets, ni de confits, ni de crèmes, ni de tartes, ni de brioches, ni de broches, ni de jus, ni de lards. Ni de ragoûts, ni de poulardes, ni de pâtés, ni de foies gras, ni de tendrons, ni de gigots, ni de farcis, ni de râbles, ni de cuissots, ni de croquettes, ni de gelées, ni d'ortolans, ni de terrines, ni de soufflés, ni de gras-doubles, ni de truffes, ni de coulis, ni de suprêmes, ni de salmis, ni de gratins, ni d'aspics, ni de compotes, ni de fricandeaux, ni de fricassées, ni de timbales, ni de coquilles, ni de veloutés, ni de gaufres, ni de crêpes, ni de galettes, ni de beignets, ni de chaussons, ni de meringues, ni de croustades, ni de gratinées, ni de merveilles, ni de hachis de cervelles."
Extrait de Silence, dans le recueil Faust au village de Jean Giono, Paris, Gallimard, p. 74.

samedi 2 mai 2020

pensées de Jean Giono tirées des Terrasses de l'île d'Elbe

- Le régime de nos internes des hôpitaux relève de La Case de l'oncle Tom, et nous sommes prêts à dépenser des centaines de milliards [francs] pour de prochains Jeux Olympiques.

- On croit pousser devant soi une idée en droite ligne quand déjà, par une courbe à grand rayon, elle vous entraîne sur le chemin du retour.

- Le plus important est d'avoir sous les yeux un monde dont l'aspect ne nous fasse pas vomir.

- Aller vite, c'est vieillir.

- Dès qu'on ne fait plus son bonheur soi-même, on est perdu.

- À ne produire que ce qui se vend, on finit par trouver tout naturel de se vendre soi-même.

- En vain, l'apparence emporte toujours nos sentiments au premier coup d’œil. 

- Dès que la mode commence, elle se met partout, surtout si elle se réclame du progrès, ce qu'elle ne manque pas de faire.

- Nous ne savons généralement pas jouir de ce qui est et nous suspendons toujours notre bonheur à l'espérance du futur.

- Ce qui me bouscule force mon attention. J'ai peur ? La peur me distrait. Du moment que je ne suis pas trop à mon aise dans les fauteuils de la civilisation, je ne m'ennuie pas.

- Il ne serait venu à l'idée d'aucun de nous [les membres de la famille Giono] de réclamer du bonheur au social, de charger le social de faire notre bonheur : nous nous occupions nous-mêmes de cette affaire de première importance.

- Une race d'hommes bien domestiqués va désormais habiter la planète.

- La notion de progrès est une vue de l'esprit, elle n'existe pas dans la nature.

- Je pense exactement comme Mark Twain : "La civilisation, c'est la multiplication infinie de besoins dont on n'a pas besoin."

- Les hommes ne rêvent jamais dans le même sens ; ils ont chacun leur rêve particulier.

- Les grandes machines sociales qui font du bonheur un produit manufacturé ne livrent finalement que de la camelote.

- S'amuse qui veut, se cultive qui veut, fait son bonheur qui veut.

- Quoi que produise le médiocre, c'est un produit qui s'adresse au plus grand nombre.

- On n'atteint à l'unanimité, à l'adhésion des foules et aux sommets des honneurs que par la médiocrité.

- On abaisse chaque année le niveau des examens ; on en arrive dans cet ordre d'idée à promettre à l'avance le pourcentage des élus ; je me suis laissé dire qu'on donnait même des ordres pour qu'au moins soixante pour cent des présentés soient reçus, vaille que vaille, le siècle est au "repêchage".

- Il y a moins d'imbéciles au-dessus de trois mille mètres qu'au niveau de la mer.

- Un local, trois chaises, une table derrière laquelle il trône, il tonne et il détonne, le voilà heureux, persuadé qu'il possède la vérité, la science infuse, qu'il est le seul, qu'il a le droit de régenter, le droit de le faire, qu'il conduit le monde et l'univers au bonheur, à l'ordre, à la réglementation, au plan, à la statistique.

- Nous sommes menacés des pires futurs si nous continuons à nous divertir à la fortune du pot.

- Le monde est piégé. Il y a des appâts dans tous les coins. Nous passons beaucoup de temps à disposer des appâts dans toutes les avenues qui nous entourent ; plus de temps qu'il n'en faudrait pour perfectionner nos produits ou nous perfectionner nous-mêmes. 

- Lécher ses blessures, c'est ce qu'on appelle avoir perdu ses illusions. on ne les perd jamais toutes.

Pensées tirées de Les Terrasses de l'île d'Elbe de Jean Giono, Gallimard, 1976. Recueil de chroniques parues en 1962 et 1963.

lundi 27 avril 2020

la croix de mission déplacée dans L'Iris de Suse de Giono

"Il a fait deux choses [le baron de Quelte] : un bassin, et il a déplacé une croix. Le basin est là-haut, à Quelte, un grand bassin dans le rocher et plein de poissons. La croix, c'est celle de la mission de 1899. L'évêque et l'archevêque étaient venus avec des vols de corbeaux, et des bannières, et des cantiques, et la foire. En principe ça devait se refaire tous les ans. Le baron dit non. "Moi, François de Quelte, je dis non. Cette montagne n'est pas à vous. À cinq cents, pleins d'encensoirs, vous arrivez ici avec vos pieds sales ; allez vous promener ailleurs. Vous venez planter une croix ? Votre foi déplace les montagnes ; moi je déplace les croix." On ne l'écoute pas ; même on rigole et à grand renfort d'archi-trucs (qui avaient des voix de basse) on te plante la croix de la mission (1899) en belle vue de Quelte, sur un mamelon. Et on s'en retourne, le devoir accompli, en chantant à pleine voix. Ça n'a pas traîné. Subito presto. Huit jours après, chez l'archevêque, ou une huile quelconque, on sonne à la porte. C'était la croix, avec le socle, et les salutations de Monsieur de Quelte. D'ailleurs, il était là en personne, en grand uniforme, avec son col à manger de la tarte et à la main sa canne-épée. La croix est maintenant dans le Valgaudemard, dans un coin perdu. Oh ! C'est un sacré zouave." 😂
Jean Giono, L'Iris de Suse, Gallimard, 1970, p. 52-53.

samedi 11 avril 2020

Jean Giono et les arbres

"J'ai planté des arbres. Cela semble rien ; c'est tout un art de vivre. Il s'agissait pour moi de transformer un jardin potager que je venais d'acquérir en bosquet pour le régal des yeux et des sens en général. J'ai planté il y a six ans dix-huit peupliers qui ont maintenant dix à quinze mètres de haut, puis, plus récemment, des trembles et des bouleaux. Le feuillage des peupliers fait dans le vent le bruit de la pluie, celui des trembles se renverse et luit comme de l'argent, j'aime le tronc des bouleaux couverts de leur écorce semblable à la peau d'un cheval... Qui sait encore apprécier un arbre ?
L'arbre, c'est la lenteur, l'enracinement et le "sur place".
La forêt est un régulateur de climat et d'atmosphère qui profitera à tout le monde ; sa beauté peut servir à quiconque y est sensible, gratuitement. "
Jean Giono, "Bâtons rompus", dans Les Terrasses de l'île d'Elbe, Gallimard, 1976, p. 25-26 et 32. Chronique écrite en 1962.

"J'avais six à sept ans et j'accompagnais mon père dans ses promenades. Il portait ans sa poche un petit sac qui contenait des glands. Les glands sont gratuits sous les chênes. Il avait une canne à bout ferré ; on peut dire qu'elles sont gratuites aussi, il y en a dans toutes les familles. Le reste était une affaire de jarrets. À certains endroits des collines, sur quelques replats, devant une belle vue, dans des vallons près des fontaines, le long d'un sentier, mon père faisait un trou avec sa canne et enterrait un gland, ou deux, ou trois, ou cinq, ou plus, disposés en bosquets, en carrés ou en quinconces.  C'était une joie sans égale : joie de le faire, joie d'imaginer la suite que la nature allait donner à ces gestes simples. Tout en continuant ces sortes de plantations nouvelles, nous allions visiter celles des années précédentes. Les glands plantés dans ces conditions donnent naissance à des chênes une fois sur dix ; c'est une belle proportion. Quels cris quand nous découvrions un de nos sujets bien robuste !"
Jean Giono, "Réponses", dans Les Terrasses de l'île d'Elbe, Gallimard, 1976, p. 36. Chronique écrite en 1962.

"Quelques années après avoir planté ma roseraie, beaucoup de mes rosiers moururent. J'avais eu cependant le temps de voir que les plus beaux me restaient, et aussi de constater que ce qui manquait le plus dans ma fenêtre (celle qui donnait sur la petite pièce de terre) c'étaient de beaux feuillages. J'aime ceux des peupliers et des trembles. Je me mis donc en rapport avec les services forestiers, qui me fournirent d'abord six peupliers d'Italie (qui se révélèrent être des italiens mélangés d'américains), puis, deux ans après, six peupliers blancs dits "de Chine", semblables à ceux que Bonvalot dessina sur les bords de L'Amou-Daria et autour de toutes les flaques de la Transoxiane. Le terrain, qui ne convenait pas tout à fait aux rosiers, convint parfaitement à ces deux sortes de peupliers. En quelques années ils s'élevèrent à plus de quinze mètres de haut, ils firent des feuilles larges comme des feuilles de platane, et donnèrent à mes yeux un vert acide qui se marie admirablement avec la couleur des roses. Au surplus, ils firent monter mon jardin en hauteur, si bien que j'ai maintenant devant ma fenêtre une admirable tapisserie à la rose et au peuplier."
Jean Giono, "Paris", dans Les Terrasses de l'île d'Elbe, Gallimard, 1976, p. 79-80. Chronique écrite en 1963.

L'Homme qui plantait des arbres de Jean Giono, court texte,  est celui de tous ses livres qui est le plus vendu et le plus traduit au monde.

les vieux chênes dans Noé de Jean Giono

"La Margotte [la ferme de Jean Giono, près de Forcalquier] est assise sur un emplacement magnifique. Ce que j'aime surtout, ce sont les tribus de vieux chênes installés sur tous les coteaux. Ce sont des arbres énormes, très vastes et très hauts. Leur ombre a nettoyé tout le sous-bois qui est clair, net, pelucheux de petite herbe sèche. Ils vivent là, depuis des siècles, avec des foules d'oiseaux, d'écureuils, de petites mammifères et même de renards. Ils sont blonds, ils sont solides. Ils ont une peau très épaisse, verdâtre, plissée, avec des reflets d'or. Ils sont très vieux. Si on essaie d'imaginer combien il a fallu de temps pour que, du gland, puissent sortir et se former ces énormes troncs que quatre ou cinq hommes, se tenant par la main, ne peuvent embrasser ; pour que puisse s'élever cet extraordinaire échafaudage de branches, on se perd dans la nuit des temps. Et, actuellement, je ne connais pas de repos plus magnifique que celui qui consiste, quand on le peut, à se perdre dans la nuit des temps. Je suis par conséquent souvent par monts et par vaux à travers les forêts de chênes."
Jean Giono, Noé, Gallimard, 1961, p. 285.

vendredi 10 avril 2020

pour la paix, ils étaient trois pour porter une croix à La Salette

- Dis-moi, Catherine, il paraît que c'est toi qui loges les trois garçons qui sont arrivés hier soir ?
- Oui, ils ont mis le pied sur ma porte en même temps que la lune.
- Qu'ont-ils fait de la grosse croix en bois qu'ils portaient ?
- Ils l'ont couchée contre le mur de la chambre où je les soigne.
- Sont-ils bien malades ?
- Ils sont jeunes et ils ont des carcasses. Mais le blond a l'épaule droite écorchée et le sang qui coule est noir. Le gros s'est profondément coupé entre lui parce qu'il est gras comme un thon quoique bien bâti. Il est sur son lit, les jambes écartées. Le petit est sec comme un sarment. C'est celui qui a le mieux résisté, à part les pieds : les orteils sont comme des mûres. Ils m'on dit qu'ils venaient de loin. De l'autre bout de la France.
- Tu sais où c'est ?
- Plus de mille kilomètres d'ici, du côté de l'Espagne.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est une croix pour la paix du monde. Ils ont tous les trois de beaux yeux. Le blond les a clairs comme de l'eau, le noir les a noirs et le gros les a bleus comme des bleuets. C'est une idée que des garçons ont eue. Ils ont d'abord tous travaillé à faire la croix très solide pour qu'elle dure longtemps et exactement de la taille de celle qu'a portée Jésus, même un tout petit peu plus grosse. Faut ce qu'il faut. Ils ont cherché un sanctuaire éloigné. Ils le voulaient aussi très haut dans la montagne. Ils ont trouvé La Salette. Alors, les garçons qui ont été désignés pour faire la chose se sont chargé la croix sur l'épaule et ils sont partis. Ils éraient trois parce que, malgré tout, il s'agit de ne pas prendre pour le premier moutardier du pape. Ce que j'ai trouvé être un bon sentiment. Ils m'ont parlé des villes qu'ils ont traversées et des fleuves qu'ils ont passés (sur des ponts) et des montagnes qu'ils ont escaladées puis descendues pour remonter sur d'autres. Ça me plaisait beaucoup.

Jean Giono, "La Croix", dans Faust au village, Paris, Gallimard, 1977, p. 47 et 51-52.
-
En avril 1992, j'ai vu à Los Angeles, dans El Pueblo, un chicano (appellation non péjorative) marchant sur un trottoir en  portant une grande croix en bois, suivi de plusieurs coreligionnaires. Le bas de la haste de la croix possédait une roulette.

jeudi 9 avril 2020

jardin, une machine à voyager immobile

"On s'apercevait que ce jardin était une très ingénieuse machine à voyager immobile...
Tout, jusqu'à peut-être l'inclinaison des feuillages avait été combiné. Cet éblouissement qui vous frappait dès la première terrasse avait été préparé avec soin pour que Rachel soit obligée de fermer les yeux et de trouver tout de suite son chemin de Damas vers les rêves.
Il n'y avait là que des bambous noirs, extrêmement vernis, dont la gracilité laissait passer librement la lumière et dont le biseau multipliait le frémissement du soleil sur la mer. Par des glissements imperceptibles, les terrasses coulaient de terrasse en terrasse, portant des bouleaux élancés aux troncs en peau de cheval blanc, aux branchages étincelants comme des cristaux de lustres, de longs peupliers d'Italie ruisselants d'un vert doré ; des rangés d'ifs semblables aux ferronneries lancéolées des couvents espagnols, des cyprès de bronze. Ces arbres, soigneusement ébranchés jusqu'à trois mètres du sol, laissaient bondir librement une lumière blonde aux pieds de sel, à laquelle de vastes bassins plats pleins d'eau claire servaient de tremplin et de tapis de gymnasiarque. Des haies d'un buis qu'on avait choisi très sombre et très brillant bordaient les paliers, et quelques escaliers qui tombaient à pic vers la mer qui déroulait au fond de ces puits  les replis d'un velours violet."
Jean Giono, Noé, Gallimard, 1961, p. 170-171.

mardi 7 avril 2020

la vieillesse selon Jean Giono

"Je ne retournerais pas à trente ou quarante ans pour tout l'or du monde et pas à vingt ans pour tout l'or de l'univers. Il est très agréable de vieillir. La diminution des forces physiques est un enchantement. C'est l'apprentissage de la mesure : l'eau qu'on est obligé de mettre dans son vin délivre le goût de l'habitude de la violence. Vient un moment où l'on jouit d'un milligramme, quand il fallait avant des tonnes. Comme il est grand alors le monde des délicatesses qu'on découvre, et d'usage courant. Le temps fuit autour de vous comme un torrent rapide. L'année commence, passe et finit. C'est qu'il n'y a pas une seconde d'ennui. Ce qu'on bâfrait sans parvenir à satiété, on le déguste sans pour autant parvenir ou vouloir parvenir désormais à cette satiété qui est, on le sait alors, la fin du bonheur. Ce qui n'avait qu'une saveur générale fourmille de saveurs particulières. De tous les côtés les infirmités interposent des freins puissants : on n'a même plus besoin de sagesse."
Jean Giono, "Sur la vieillesse", dans Les Terrasses de l'île d'Elbe, Gallimard,1976, p. 52-53. Chronique écrite en 1963.

dimanche 5 avril 2020

les stades et les hôpitaux

"Le sport, je suis contre... C'est un spectacle, un jeu, une combine ; on dit aussi une profession : il y a les professionnels et les amateurs. Professionnels et amateurs ne sont jamais que vingt-deux ou vingt-six au maximum ; les sportifs qui sont assis sur les gradins, avec des saucissons, des canettes de bière, des banderoles, des porte-voix et des nerfs sont quarante, cinquante ou cent mille ; on rêve de stades d'un million de places dans des pays où il manque cent mille lits dans les hôpitaux, et vous pouvez parier à coup sûr que le stade finira par être construit et que les malades continueront à ne pas être soignés comme il faut par manque de place. Le sport est sacré ; or c'est la plus belle escroquerie des temps modernes."
Jean Giono, "Le sport", dans Les terrasses de l'île d'Elbe, Gallimard, 1976, p. 101-102. Giono n'envisage que le foot et le rugby à 13.

vendredi 10 juin 2011

à la recherche de l'araignée de Lorraine



Cuisine d'une maison de Dolcourt (Meutthe-et-Moselle)
ce dessin montre une araignée en haut à gauche de la fenêtre (1)

J'évoquai récemment avec mes deux frères des souvenirs à propos de la maison de ma grand-mère qui était située dans un petit village lorrain de la vallée du Rupt de Mad.
Ils ne se souvenaient pas qu'il y avait contre un mur de la cuisine une araignée.
C'était un petit meuble d'applique fait de lattes entrecroisées, comme un treillage, d'environ 1 x 1 m. Sur les lattes étaient fixés des pitons qui retenaient des ustensiles de cuisine dont une grande et une petite poêles, trois casseroles, une louche, une écumoire, etc.
Jacques Guillaume indique que ce châssis fixé au mur était propre aux Vosges (2). Il faut croire que non puisque ce menu meuble existait dans des maisons villageoises situées au Nord de Nancy.
De l'araignée, il en a été donné une définition dans Le Parler de Lorraine (3).
-
1. Jacques Choux, Meubles lorrains, Paris, Hachette, 1973, p. 16.
2. Jacques Guillaume, " La place et la fonction des meubles dans la maison paysanne ", dans L'Âge d'or du mobilier lorrain, Paris, Somogy, 2010, p. 48.
3. Jean Lanher, Alain Litaize, Le Parler de Lorraine, Paris, Christine Bonneton, 2002, p. 14.

Dans Que ma joie demeure de Jean Giono, chapitre XIX, c'est une herse de bois :
"On avait dû traîner la huche dans le couloir, changer de place la herse de bois pendue au mur  où Marthe accrochait ses casseroles et ses louches, pousser la table et transporter dans la chambre du fond le lourd fauteuil où jamais personne ne s'asseyait." 

mercredi 9 décembre 2009

en relisant "Le Rouge et le Noir"

En relisant Le Rouge et le Noir (cinquante-trois ans après !)
-
Les deux mots qui reviennent le plus souvent : haïr et hypocrisie. Un bel exemple : " Il (Julien) jugea qu'il serait utile à son hypocrisie d'aller faire une station à l'église."
- "... ces gens sages qui exercent le plus ennuyeux despotisme..."
- " Entièrement absorbée, avant l'arrivée de Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une bonne mère de famille, madame de Rênal pensait aux passions, comme nous pensons à la loterie : duperie certaine et bonheur cherché par des fous."
- " Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles instruments de l'artillerie féminine."
- " Si un Richelieu n'arrête pas le torrent du jugement personnel, tout est perdu."
- " Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie." " Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les fleurs, les belles femmes, l'élégance générale, et plus que tout par son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour tous." " Julien eut un instant délicieux ; il errait à l'aventure dans le jardin, fou de bonheur." " Julien, ivre de bonheur et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra à l'Opéra italien." " Cette journée passa comme un éclair, Julien était au comble du bonheur (1) ." Voir Angelo, Le Hussard sur le toit (2), Le Bonheur fou de Jean Giono (Angelo Pardi un peu la postfigure de Fabrice del Dongo).
- "... vous faites bouillir du lait à bien des gens dans Verrières."
- "Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence qui a remplacé la rapidité d'action de l'empire, qu'il finit par s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles."
- "...il y a peu d'étourderie en province : les sensations y sont si rares, qu'on les coule à fond."
- " ... l'ennui profond de toutes les jouissances tranquilles." Voir le tic-tac du petit bonheur de Nietzsche.
- "...leur père s'émigra..." Stendhal emploie le verbe émigrer au pronominal.
- " Depuis Voltaire, depuis le gouvernement des deux chambres qui n'est au fond que méfiance et examen personnel, et donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier, l'église de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais ennemis."
- " L'odeur de l'encens et des feuilles de rose jetées devant le saint-sacrement ..." Stendhal n'aurait-il pas dû écrire pétales au lieu de feuilles ?
- "...ses traits offraient la perfection et l'insignifiance de la beauté grecque."
- " Mathilde s'ennuyait en espoir."
- " Ainsi va le monde, c'est une partie d'échecs."
- "...douceur nauséabonde."
- " L'âme frénétique de Julien..." Frénétique, frénétisme. Cela me fait penser au frénétisme dans la littérature française des années1830 ( par exemple les poèmes Cauchemar et Le Champ de bataille du bon Théo).
- ... mais un des caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée dans l'ornière tracée par le vulgaire." Très belle phrase.
- " Hé, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande route." Sujet de dissertation pour classe de première ...
*
La mémoire de Julien est celle d'un surhomme ; il connaît la Bible en latin par coeur ! Le lecteur rationaliste d'aujourd'hui tique un peu...
*
" La politique au milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert." Phrase célèbre du Rouge et Noir.
- " ... je mens à vous ..."
- " La main du temps s'était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. "
- " C'est singulier , le verbe guillotiner ne peut pas se conjuguer dans tous les temps ; on peut bien dire : je serai guillotiné, tu seras guillotiné, mais on ne dit pas : J'ai été guillotiné." Hi, hi !
- " On peut devenir savant, adroit, mais le coeur !... le coeur ne s'apprend pas. "
1. Et bien sûr aussi et surtout dans La Chartreuse de Parme (I,III) : " Son bonheur fut au comble..." - " La façon dont on le regardait maintenant mit notre héros (Fabrice) au comble du bonheur."
2. La dernière phrase du Hussard sur le toit : " Il était au comble du bonheur." De l'aveu même de Giono, Angelo est un croisement de son grand-père et de Fabrice del Dongo.