Affichage des articles dont le libellé est je-ne-sais-quoi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est je-ne-sais-quoi. Afficher tous les articles

mardi 17 mars 2026

un je ne sais quoi de François Mauriac dans "Thérèse à l'hôtel"

"L'intérêt que j'inspirais à cet inconnu, alors que je n'eusse pas dû en croire mes yeux, me restituait ma jeunesse, ma grâce perdue. Si une timide protestation s'élevait en moi : « Tu sais bien que c'est impossible... », des souvenirs me revenaient, de femmes beaucoup plus âgées que je ne l'étais moi-même, et qui avaient été adorées. Ce garçon, d'ailleurs, ne me voyait pas à contre-jour, car je recevais en pleine figure le cruelle lumière du Midi. Non, non ; telle que j'étais, il y avait en moi quelque chose qui le frappait, qui le subjuguait, ce je ne sais quoi dont j'avais observé, bien souvent, la puissance dans les premières années de ma vie à Paris."
François Mauriac, Thérèse à l'hôtel.

mardi 3 février 2026

les "je-ne-sais-quoi" de Sylvie Germain

"L'aspect de cet homme l'avait mise assez mal à l'aise ; la couleur de ses yeux, pareille à celle d'oiseaux nocturnes ou d'un  fauve décati, son  fort accent qui brouillait la compréhension de ce qu'il disait, et aussi ce je-ne-sais-quoi d'excentricité,  d'assurance et de désinvolture qu'elle avait flairé en lui."
Sylvie Germain, Le Vent reprend ses tours, Paris, Albin Michel, 2019, p. 179.

"Il rouvre les yeux, un peu ahuri d'avoir vagabondé si loin dans son enfance et de s'en expulser brutalement. Il délaisse internet pour revenir à ses dossiers en cours, mais son esprit reste troublé par cette glissade en luge, par les chatoiements de blancheur cendreuse, par l'exhalaison de neige, et surtout par cette si tendre bouffée de froid sur la peau. « Aucun parfumeur ne parviendra à recréer cette odeur, conclut-il, elle est composée de très grands riens - de vent, de clarté froide, d'espace, de neige - , et d'un je-ne-sais-quoi unique, inimitable - un petit pan de peau très fine, une goutte de tiédeur, la grâce de la vie. Aucun, jamais, et c'est tant mieux. »
Sylvie Germain, Hors champ, Albin Michel, 2009, p. 80-81.

"Avec ses amours ratées, ses enfants à éclipses et la poignée d'amis qui lui restait, - la plupart de ses amis de jeunesse ayant émigré à l'Ouest - Prokop Poupa était un homme assez isolé ; il vivotait relégué dans la marge que le destin lui avait tracée et qui allait petit à petit en se rétrécissant. C'est pourquoi il lui avait bien fallu concentrer toute son attention sur le très peu dont il avait encore la jouissance, et apprendre à déceler dans cette peau de chagrin de menus charmes, d'infimes beautés, des espaces insoupçonnés. Il était devenu expert dans l'art du je-ne-sais-quoi et de la ténuité. Cela l'avait sauvé de l'aigreur et du découragement qui rongeaient tant de ses semblables."
Sylvie Germain, Immensités, Gallimard, 1993, p. 16.

"Le passager continuait à contempler la fenêtre toute brunie de nuit. Ludwik, dont le regard distrait errait de son magazine à la fenêtre, remarqua que l'homme l'observait à la dérobée par le biais du reflet de son visage sur la vitre. Il fit pareil, masquant son indiscrétion par la fumée d'une cigarette. Mais dans ce jeu de miroir enfumé le visage du passager demeurait flou, Ludwik ne captait qu'un profil évanescent d'un ocre pâle sur fond de nuit rayé de pluie. Quelque chose cependant l'intriguait dans le peu d'image qu'il parvenait à dérober, il lui semblait déceler un je-ne-sais-quoi de familier dans le profil de l'inconnu, sans pouvoir cependant se rappeler la personne qu'il lui évoquait." 
Sylvie Germain, Éclats de sel, Gallimard, 1996, p. 30.

"Elles [Sabine et Marie] descendent jusqu'à l'allée qui conduit à la route et envoient leurs appels dans toutes les directions, d'abord celle du village, puis celle des prés, enfin celle du bosquet de charmes et de houx. Seuls leur parviennent les menus bruits des feuillages et des oiseaux nocturnes. Et dans ces bruits, pourtant très familiers, elles pressentent un  je-ne-sais-quoi de bizarre, une vague inquiétude - une fissure de silence. Elles attendent encore,  puis ensemble, d'une même voix incertaine, elles demandent à la nuit : « Pierre ?... »"
"Ses enfants viennent la voir de temps à autre, toujours séparément, chacun tenant à profiter seul de sa présence qui a pris quelque chose de fluide et de troublant, un je-ne-sais-quoi entre mélancolie, sérénité et bienveillance."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Albin Michel, 2008, p. 133 et 199.

"Il reste un moment dans sa voiture, la tête renversée contre le dossier, les mains à plat sur les cuisses. Il se sent dans une bulle, à l'abri. Tous les lieux extérieurs, même ceux qu'embellissait un je-ne-sais-quoi de magique comme cette clairière veillée par un chêne tricentenaire et une ronde de dolmens artificiels, ont-ils perdu leur douceur, leur simplicité, leur charme au profit d'une malignité sournoise ? En sera-t-il toujours ainsi désormais, où qu'il aille ? Il craint même de rentrer chez lui, dans sa maison trop ordonnée, déserte. Peut-être devrait-il ne plus sortir de sa voiture si seul cet espace clos lui est neutre, indolore. Il ferme les yeux, s'assoupit doucement."
Sylvie Germain, La Puissance des ombres, Le Livre de Poche, 2024, p. 163.

"Augustin et Mathurin se ressemblaient tant que seuls leurs parents parvenaient à les distinguer. [...] Il y avait toujours plus d'enjouement et de clarté dans la voix et surtout le rire de Mathurin, alors qu'un je-ne-sais-quoi d'hésitant assourdissait ceux d'Augustin. Et cela se trouvait jusque dans leur souffle."
Sylvie Germain, Le Livre des Nuits, Folio Gallimard, 2025, p. 96.

"Le bonheur se réduisait dorénavant  à la même petitesse que les dérisoires consolations qu'il s'inventait de-ci de-là. Quelques petits je-ne-sais-quoi  qui perçaient au hasard la fadeur et l'ennui de sa vie. Les lieux de prédilection où s'opéraient à présent de tels sursauts de menu bonheur se révélaient être ceux où, précisément, il ne se passait rie."
Sylvie Germain, Opéra muet, Folio Gallimard, 2005, p. 37.

"Il arrive d'ailleurs parfois que sa présence [de la Pleurante] se fasse soudain sentir sans s'offrir à la vue ni à l'ouïe. C'est un je-ne-sais-quoi qui glisse à fleur de conscience, à l'insu des cinq sens. C'est un vague, très vague émoi de la pensée, comme un léger souffle de brise qui trouble l'air, à peine, — et l'on sait qu'elle est là. Alors, de façon impromptue, des souvenirs s'avancent du fond de la mémoire ainsi que des ondins pris par la fantaisie de venir faire un tour sur la terre à la lueur gris nacré d'un demi-clair de lune."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 37-38.

"La jouissance m'avait dévoilé une partie des obscurs tréfonds de celui-ci [le corps], permis de frôler un je-ne-sais-quoi de mystérieux inscrit dans l'épaisseur de la chair, et ce mystère n'en finissait pas de m'étonner ; je ne voulais pas briser le fil déjà si ténu qui me reliait à lui."
"La première fois que je me suis postée avec mon instrument [orgue de barbarie] près d'un marché, je n'en menais pas large. J'ai commencé avec l'orgue seul, droite comme une statue, ma main gauche gantée de jaune, la droite de violet, n'ayant pas pu me décider le matin en m'habillant. J'ai mouliné l'air de La Valse à Dédé de Montmartre, puis celui de Mon amant de la Saint-Jean. J'ai accéléré la manivelle quand a sautillé Marinella qui m'agaçait, et j'ai rétabli le rythme pour L'Hirondelle du faubourg. Les passants ralentissaient le pas, me jetaient un regard étonné, et s'éloignaient avec un je-ne-sais-quoi d'hésitant. Mes notes aigrelettes leur bruinaient rêveusement aux oreilles."
Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants, Folio Gallimard, 2015, p. 130 et 226.

dimanche 11 janvier 2026

les bagatelles du pape Alexandre VII moquées par le cardinal de Retz

"Il [le pape Alexandre VII] était continuellement appliqué à des bagatelles. Il osa proposer un prix public pour celui qui trouverait un mot latin pour exprimer chaise roulante, et il passa une fois sept ou huit jours à chercher pour savoir si mosca [mouche] venait de musca, ou si musca venait de mosca. M. le cardinal Imperiali m'ayant dit le détail de ce qui s'était passé en deux ou trois académies, qui s'étaient tenues sur ce digne sujet, je crus qu'il exagérait pour se divertir ; mais je perdis cette pensée dès le lendemain ; car le Pape nous ayant envoyer querir, M. le cardinal Rapaccioli et moi, et nous ayant commandé de monter avec lui dans son carrosse, il nous tint, trois heures entières que la promenade dura, sur les minuties les plus fades que la critique la plus basse d'un petit collège eût pu produire ; et Rapaccioli, qui était un fort bel esprit, me dit, quand nous fûmes sortis de sa chambre, où nous le reconduisîmes, qu'aussitôt qu'il serait arrivé chez lui, il distillerait le discours du Pape pour voir ce qu'il pourrait tirer de bon sens d'une conversation de trois heures, dans laquelle il avait toujours parlé tout seul."
Mémoires du Cardinal de Retz, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 859.

Bagatelle est un substantif souvent employé par le cardinal de Retz. Quelques substantifs : accommodement, ambiguïté, badauderie, brocard, chaleur (effervescence dans un groupe social), coloris, connestablerie, décréditement, émotion, escopetterie, expédient, faction, filou, frottade, galimatias, girouette, intrigue, libelle, maxime, murmure, pantalonnade, passe-merveilles, picoterie, rechignement, remède, tumulte, etc.

J'ai relevé les expressions : qui [le maréchal de la Ferté-Imbault] était une manière de girasol, elle m'en ferait toucher au doigt et à l'œil, les ressorts étaient sous le théâtre, donner de bonnes bottes au Sicilien [Mazarin], je les crus fous à lier et à mener aux Petites-Maisons, rompre en visière, contrepeser la nécessité, le dessous des cartes, la cédule du sabbat, je l'ai observé mille fois, je sais de science certaine, donner dans le panneau, le je ne sais quoi, il n'y a de remède qu'à planer, nous sommes dans le même vaisseau : il faut périr ou se sauver ensemble, je jouai le droit du jeu, enivré de la fumée des vendanges,  tout ce qui s'écrit sur la foi d'autrui est incertain, fourmilière de prétentions, nuée de prétentions, poudre d'alchimie, un homme hors d'œuvre,  honnêtement folle, battre l'eau pour leur donner lieu de refroidir leur imagination [battre l'eau quand les grenouilles coassent la nuit], pour peu que l'on touchât cette corde, capitan de comédie, ces gens de néant en tout sens, quitte à si bon marché, animer son fantôme, il n'y a ni rime ni raison avec tous ces gens, cimenter cet ouvrage, la fleur de la gloire, faire des monstres, jouer à quitte ou double, méchante finesse, fantastique faction, pas de clerc, plus laide qu'un démon, il n'était bon qu'à peindre, tenir mon coin, l'homme le plus singe en tout sens, brelandier et concubinaire public, la patience chrétienne, etc.

Les verbes adoucir, amuser, assaisonner, balancer, branler, chatouiller, clabauder, coloriser, courre fortune, courre la lance, disposer à sa mode, dorer la pilule, s'escarmoucher, gourmer, haranguer, incidenter, mitonner, penser creux, siffler, traitailler, etc.

Très nombreuses sont les maximes et réflexions :


-
Louis-Adolphe Regnier, Lexique de la langue du cardinal de Retz, Paris, Hachette, 1896. L'écriture est celle du XVIIe siècle.

mardi 21 octobre 2025

un "je ne sais quoi" dans un roman d'Alain-René Lesage

"Cette dame était une jeune personne qui joignait à la beauté la plus régulière un air si gracieux, tant de modestie, tant de douceur dans le son de sa voix, dans ses yeux, dans ses manières, que, entraîné par ce puissant je ne sais quoi qui ne peut se définir, je perdis subitement ma liberté, sans même avoir envie de la défendre."
Dans Les aventures de M. Robert Chevalier, dit de Beauchêne, capitaine de flibustiers dans la Nouvelle France (1732) de Alain-René Lesage.

jeudi 17 juin 2021

Baltasar Gracian et le je ne sais quoi

Le je ne sais quoi, qui est l'âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions, qui embellit les paroles, qui répand un charme inévitable sur tout ce qui vient de lui, est au-dessus de nos pensées et de nos expressions ; personne ne l'a encore compris, et apparemment personne ne le comprendra jamais. Il est le lustre même du brillant, qui ne frappe point sans lui ; il est l'agrément de la beauté, qui sans lui ne plaît point ; c'est à lui de donner, pour me servir de ces termes, la tournure et la façon à toutes les qualités qui nous parent ; il est, en un mot, la perfection de la perfection même, et l'assaisonnement de tout le bon et de tout le beau. Le je ne sais quoi se montre à nous sous un certain attrait aussi sensible qu'inexplicable : c'est un assemblage de parties, d'où il résulte un tout engageant, qui nous intéresse et nous touche, soit que l'on parle, ou soit que l'on agisse. À l'examiner de près, on aperçoit, ce semble, assez qu'il est un présent de la nature : du moins, on est encore à savoir les règles pour l'acquérir ; et il paraît qu'il s'est jusqu'ici maintenu dans l'indépendance de l'art.
Cependant, le désir de définir le je ne sais quoi et l'impuissance d'y réussir lui trouvent des noms différents, selon les différentes impressions qu'il fait sur nous. Tantôt, c'est le je ne sais quoi de majestueux et de grand ; tantôt, c'est le je ne sais quoi d'aimable et d'honnête ; ici, c'est le je ne sais quoi de fier et de gracieux ; là, c'est le je ne sais quoi de vif et de doux ; chacun enfin le qualifie suivant les diverses faces qu'il représente. D'ailleurs, les uns voient le je ne sais quoi où les autres ne l'aperçoivent pas : et c'est encore une de ses propriétés de ne frapper pas également tout le monde, mais de nous frapper que conformément à la manière dont chacun de nous est sensible. Ce que je dis regarde surtout le je ne sais quoi de délicat et de fin, parce qu'il est trop imperceptible pour ne pas échapper à la plupart. Pour ce qui est du je ne sais quoi dont les traits sont plus marqués, il est presque universel : il fait son impression sur le sentiment même du vulgaire, qui en est touché, bien que ce soit ordinairement sans y réfléchir.

Baltasar Gracian, Le Héros, traduit de l'espagnol et présenté par Joseph de Courbeville, 1725, p. 61-62.

dimanche 13 juin 2021

le "je ne sais quoi" de Corneille

Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer
Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer ;
Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes
Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes.
Pierre Corneille, Médée, acte II, vers 23-26 de la scène 5.

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,
Dont par le doux rapport les âmes assorties
S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
Pierre Corneille, Rodogune, acte I, vers 61-64 de la scène 5.

-
Les deux citations de Corneille m'ont fait souvenir d'un livre de Vladimir Jankélévitch :
Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, P.U.F., 1957.