Rembrandt, Le Sacrifice d'Abraham
1635 - 193 x 132,5 cm © Musée de l'Ermitage - Saint-Pétersbourg
« La réputation de Rembrandt était solidement établie dès 1646. De magnifiques gravures, faites par lui-même, avaient popularisé, en Europe, sa manière originale et fantastique. Chacune de ses productions fut un progrès dans l'art ; l'entente admirable du clair-obscur, le contraste étrange entre des ombres et de la lumière, la perspective nocturne, dont il explora seul les profondeurs mystérieuses, justifiaient l'enthousiasme de ses nombreux partisans.
Après la mort de sa femme, Rembrandt se retira dans une vieille maison de la rue des Juifs, à Amsterdam... Un soir, d'habitude triste et sombre, il se montra d'humeur joyeuse. Pendant le souper, sa verve de bon vivant se ranima, il fit mille plaisanteries au sujet de sa sœur Louise, qui était, disait-il, en âge de se marier, elle avait alors soixante soixante ans.
Lorsque dix heures sonnèrent , et que le wachtmann eut jeté son cri au milieu du silence, Rembrandt alluma et sortit en souhaitant le bonsoir à Louise et à son fils.
Ils l'entendirent traverser le vestibule et ouvrir la porte de l'atelier. Il y entra.
Devant la fenêtre, sur un chevalet, reposait un tableau de moyenne grandeur. L'artiste avança un siège et s'y assit, en projetant la lumière sur cette toile nouvellement peinte. C'était le Sacrifice d'Abraham, l'un des chefs-d'œuvre de Rembrandt, aujourd'hui l'ornement du musée de Saint-Pétersbourg.
En présence de son œuvre, la figure vulgaire du peintre s'illumina d'un reflet de génie.
« C'est beau ! » dit-il avec un sourire d'orgueil, mais ensuite l'enthousiasme fit place à l'analyse ; ses épais sourcils se rapprochèrent, il se mit à examiner les détails de l'ouvrage. Parfois une exclamation de plaisir lui échappait, souvent approchait le pinceau de la toile, puis le rejetait. »
Erckmann-Chatrian, Le Sacrifice d'Abraham. Contes et romans nationaux et populaires, tome 13, Paris, Pauvert-Ramsay-Tallandier, 1990, p. 443-444.
Le Rembrandt du Sacrifice d'Abraham :
« C'est alors que, lui aussi, entraîné dans le sillage de Caravage, il a trouvé dans la Bible ce tragique sanguinaire et véhément du Repas de Balthazar, avec son inscription mystérieuse qui flamboie sur un mur, éblouissant les convives épouvantés, ces thèmes d'égorgement et de cruauté, le vieil Abraham tout prêt à tuer son propre fils pour complaire à un Dieu redoutable, et Samson se débattant sous le grouillement des lansquenets aux armures barbares qui ligotent le géant et, farouchement, lui crèvent les yeux.
Il épanchait dans ces scènes rapides et violentes cet excès de force joyeuse qui l'animait naguère. Il n'y mettait pas son âme, ni les inquiétudes de son esprit. Cela restait extérieur à lui. Son être profond n'y était pas engagé. Il y dépensait sa virtuosité, son brio de coloriste et ce goût qu'il avait pour une composition dynamique, construite sur les tourbillons rapides d'une spirale dont les formes s'arrachent comme des masses en fusion qui se solidifient dans la pâte lourde étalée sur la toile. C'était pour lui un divertissement dans lequel il oubliait la signification mystique et le symbole de la scène représentée, se contentant, comme les Italiens, de jouer avec les formes et les couleurs, d'amasser des ténèbres sur lesquelles il lâchait tout à coup un ruissellement de lumière. »
Marcel Brion, Rembrandt, Paris, Éditions Albin Michel, 1949, p. 122-123.
Pour le tableau :
- Christian Tümpel, Rembrandt, Paris, Albin Michel, 1986, illustration p. 148.