Lamentation sur le Christ mort, descendu de la croix
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détail du retable de l'autel latéral gauche de l'église Saint-Barthélemy
(photo JLJ c. 1974)
"Dans ce mois de janvier 1907, à vingt reprises j'ai ouvert le rapport que vient de nous donner la Commission du budget : l'inventaire des meubles les plus précieux qui garnissent nos édifices religieux. Les ennemis du catholicisme paraissent s'inquiéter du désastre d'art qu'ils ont organisé et M. Couyba nous énumère les vitraux, toiles, statues chasubles, reliquaires, etc., etc., dignes à son goût d'être sauvés.
La liste est fort incomplète pour les régions que je connais. Bien que la France soit le pays le plus dévasté de l'Europe, on y trouve beaucoup plus de fragments précieux que l'honorable rapporteur n'en dénombre. Il en convient, il va poursuivre son inventaire, il s'engage à classer, « avant le 11 décembre 1908, terme du délai fixé par la loi de séparation », tous les objets mobiliers qui, dans nos églises, « présentent, au point de vue de l'histoire ou de l'art, un intérêt national ». Ce sont ses propres paroles qu'il souligne lui-même. Il nous appelle à l'aide. Faut-il le conseiller ? Dois-je lui dire : « Couyba, vous avez oublié Notre-Dame de Grâce qui décore le portail de la chapelle, au vieux cimetière de Charmes. Elle est du quinzième, je crois, et charmante de vérité, d'humilité... » J'en ai quelques scrupules, car si Couyba connaît une fois cette vierge, il la mettra dans un musée, n'importe où, et plus jamais elle ne portera dans sa main la première grappe noire des vignes de chez nous. Mais d'autre part, si Couyba l'oublie, les marchands la ramasseront et, de figure sainte, elle va devenir bibelot vénal. Tourne qui tourne, c'est destruction. Les objets que préfère Couyba seront déportés, exilés, et ceux qu'il dédaigne, vendus. Les uns comme les autres disparaîtront des lieux qui les produisirent. Je me détesterais de collaborer à cette œuvre de mort...
Me voici à quatre cents kilomètres de Paris, dans un canton vosgien recouvert de neige, et parmi des solitudes séparées de la Moselle par les collines où s'appuieront nos artilleurs dans la prochaine guerre. Là, Gugney dort au bas d'un coteau, parmi de verdoyants verges où repose tout l'ennui des villages lorrains. Et son éloignement des grandes voies explique qu'il subsiste dans cette retraite un trésor d'art antérieur aux ravages des soldats de Richelieu. J'admire Couyba de connaître Gugney-aux-Aulx, car j'avoue que j'y suis venu, pour la première fois en septembre dernier.
Septembre, c'est le mois où les femmes agenouillées trient les pommes de terre dans les champs ; leurs coiffes les abritent des derniers rayons de l'année ; les hommes sèment les labours, et déjà les marteaux retentissent sur les cuves de la vendange. Par cette fin d'un après-midi déjà court, je fus surpris, jusqu'à l'émotion, de découvrir dans la pauvre église les débris d'un vitrail précieux du seizième siècle, puis quatre colonnes renaissance sculptées et brodées avec une divine fantaisie païenne, puis de savants bas-reliefs donnant les scènes de la Passion (voir la photo ci-dessus), et enfin, auprès de ce décor d'une allure aristocratique, neuf statues en pierre, du quinzième, du seizième et du dix-septième siècle. (La plus ancienne est une Pietà, un groupe polychrome ; la plus touchante, une sainte Claire paysanne, figure large, pleine de force paisible.) Que d'âmes furent pressées pour produire ce point de spiritualité ! J'imagine que je touche le cœur de ces froides campagnes. Ces nobles débris, dans un musée de Paris, retiendraient peu le regard : ici leur valeur est inestimable. À la fois mystiques et classiques, ils valent par tout ce qu'ils enchaînent. Ils sont nés d'un mariage de ce canton avec la catholicité et accordent d'humbles forces locales avec un religieux universel.
Ces images effritées, pareilles à des mots dits tout bas, qui réveillent et persuadent, je les écoutai longuement. Je me demandais quels aspects de l'âme ou de la nature ont été fixés dans ces formes vénérables ; je cherchais à ranimer en moi les sentiments que nos pères exprimaient par cette diversité de personnages glorieux. Hélas ! je ne prévoyais pas qu'il était dans ma destinée d'assister, impuissant, au milieu des législateurs de la France, à la déposition des saints et des saintes auxquels ma race avait promis l'éternité...
Le curé vint me rejoindre. Il me raconta qu'il, avait reçu, depuis un an, deux visites, celle d'un fonctionnaire des Beaux-Arts qui avait décidé de « classer » l'ensemble des sculptures, et celle d'un marchand de Dijon qui en avait offert 50 000 francs. Il me dit ensuite qu'un Bassompierre (s'agit-il du fameux maréchal de France, si grand buveur et si bon conteur ?), au temps jadis, avait construit, à Gugney, un pavillon de chasse et fait venir une équipe, un atelier ambulant de sculpteurs qui profitèrent de l'occasion pour exécuter, ça et là, des travaux dont les vestiges embellissent encore Charmes et Brantigny.
Ainsi parla M. le curé. C'était me dire, en deux anecdotes, comment les œuvres d'art provinciales sont nées et comment elles meurent.
Ce qui subsiste du vide-bouteilles de M. de Bassompierre est devenu le presbytère. M. le curé voulut bien m'y recevoir. Il me fit reconnaître dans les trois petites pièces qu'il habite l'ancienne grande salle avec sa vaste cheminée encore intacte et son plafond aux poutres apparentes. Puis il me choisit sur un pied de vigne qui orne sa cour une grappe d'excellent raisin.
M. le curé n'est pas à même d'entretenir une église ; le budget municipal non plus. Quand les murs de l'église se lézarderont, les statues cultuelles seront évacuées dans un trésor de cathédrale et les colonnes, les bas-reliefs, le vitrail « dans un lieu public national ». C'est la loi. Pressons-nous de jouir des dernières heures de Gugney.
Durant l'automne, je suis revenu, plusieurs fois, auprès de cette beauté qui va mourir. Quand ce pays solitaire est noyé sous des nuances de tourterelle, c'est une féerie qu'un rayon de soleil d'octobre illuminant soudain les vergers et les herbages. J'aime la paix, le silence, la tristesse de ce village, où bruissent les noyers sous le vent. Je puis prier les images de son église. Il n'est pas nécessaire de posséder une foi parfaite pour prendre un plaisir de vénération devant l'image sereine de la foi... La sainte Claire de Gugney me ramène dans un étroit horizon, le mien, et mon esprit refoulé s'élève d'autant mieux vers le ciel. Je me livre aux immenses mouvements doux de la terre de Lorraine, je contemple ses villages égayés d'arbres à fruits, ses petits bois de hêtres, de charmes et de chênes, je m'énivre de sa lumière douce et noble qui met sur les premiers plans des couleurs de mirabelle et, sur les lointains, un mystère d'opale, de jeunesse et de silence. Je distingue dans la prairie les éphémères colchiques violets, dans la plaine les graves villages séculaires et, sur l'horizon, nos déesses, nos vertus lorraines, Prudence, Loyauté, Finesse, qui sont des personnes immortelles."
Maurice Barrès, La grande pitié des églises de France, Plon, édition définitive, 1925, p. 1-6.

