"Dans l'ordre profane, j'ai longtemps reproché à ceux qui instruisirent mon enfance leur manque de culture que je rendais responsable de mon propre dénuement spirituel. Je fus jaloux en secret de ce qu'avait été l'enfance d'André Gide, par exemple, dans un milieu où le souci de connaître les grands textes et de se tenir à un certain niveau de pensée inclinait l'esprit de l'enfant à chercher partout le meilleur. J'enviais surtout les élèves d'Alain, ceux qui avaient été initiés dès le commencement de leur vie aux grands anciens, alors qu'il ne s'agissait pour mes maîtres que de savoir ce qu'il fallait savoir pour être reçu au baccalauréat. Je suis né, j'ai été élevé sans que personne jamais n'ai songé à me lire certaines pages essentielles, et encore moins à me montrer des reproductions de peintres, n'ait eu le souci de former mon goût, — mais seulement de me tenir en lisière, de telle sorte que je ne puisse m'éloigner des routines en quoi tenait toute cette religion bourgeoise de ces bonnes gens pour qui un sou était un sou, comme on dit, mais pour qui Shakespeare n'était qu'un nom, et qui n'avaient aucune idée de ce qui tient dans le mot culture, aucun respect pour ceux qui la transmettent, qui n'y attachaient aucun prix ; et leur religion même épousait le lit étroit dans lequel coulaient de médiocres calculs, des pensées de lucre à l'échelle de l'éternité."
François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 788-789.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire