"Chasseur, je ne l'ai jamais été. Adolescent, il m'importait peu que les palombes ne passent pas. J'avais un livre dans ma gibecière, un Balzac presque toujours, d'une édition qui appartenait à mon père et qui a paru du vivant de Balzac avec des titres que je ne retrouve pas tous dans les œuvres complètes. Notre chasse était rustique, plus que celle du cousin, beaucoup plus éloignée aussi, au fond d'une lande sauvage et perdue, sous des chênes très antiques qu'il me souvient d'avoir célébrés dans Le Mystère Frontenac et qu'ont anéantis les derniers incendies « dus à la malveillance » : les hommes assassinent aussi les arbres."
François Mauriac, Mémoires intérieurs, Œuvres autobiographiques, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 452.
"Et là-bas, au pays des Frontenac et des Péloueyre, au-delà du quartier perdu où les routes finissent, la lune brillait sur les landes pleines d'eau ; elle régnait surtout dans cette clairière que les pignadas ménagent à cinq ou six chênes très antiques, énormes, ramassés, fils de la terre et qui laissent aux pins déchirés l'aspiration vers le ciel. Des cloches de brebis assoupies tintaient brièvement dans ce parc appelé « Parc de l'Homme » où un berger des Frontenac passait cette nuit d'octobre. Hors un sanglot de nocturne, une charrette cahotante, rien n'interrompait la plainte que, depuis l'océan, les pins se transmettent pieusement dans leurs branches unies. Au fond de la cabane, abandonnée par le chasseur jusqu'à l'aube, les palombes aux yeux crevés et qui servent d'appeaux, s'agitaient, souffraient de la faim et de la soif. Un vol de grues grinçait dans la clarté céleste. La Téchoueyre, marais inaccessible, recueillait dans son mystère de joncs, de tourbe et d'eau les couples de biganons et de sarcelles dont l'aile siffle. Le vieux Frontenac ou le vieux Péloueyre qui se fut réveillé d'entre les morts en cet endroit du monde, n'aurait découvert à aucun signe qu'il y eût rien de changé au monde. Et ces chênes nourris depuis l'avant-dernier siècle des sucs les plus secrets de la lande, voici qu'ils vivaient, à cette minute, d'une seconde vie très éphémère, dans la pensée de ce garçon étendu au fond d'une chambre de Paris, et que son frère veillait avec amour."
Dans Le Mystère Frontenac de François Mauriac.
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