mercredi 1 avril 2026

ne pas laisser de traces

"Mais la vie merveilleuse s'était retirée de la chambre d'Isa ; et au bas de l'armoire, une paire de gants, une ombrelle avaient l'air mort. Je regardais la vieille cheminée de pierre qui porte, sculptés sur son tympan, un râteau, une pelle, une faucille et une gerbe de blé. Ces cheminées d'autrefois, où peuvent flamber des troncs énormes, sont fermées, pendant l'été, par de vastes écrans de toile peinte. Celui-ci représentait un couple de bœufs au labour qu'un jour de colère, étant petit garçon, j'avais criblé de coups de canif. Il n'était qu'appuyé contre la cheminée. Comme j'essayais de le remettre à sa place, il tomba et découvrit le carré noir du foyer plein de cendre. Je me souvins alors de ce que m'avaient rapporté les enfants sur cette dernière journée d'Isa à Calèse : « Elle brûlait des papiers, nous avons cru qu'il y avait le feu... » Je compris, à ce moment-là, qu'elle avait senti la mort approcher. On ne peut penser à la fois à sa propre mort et à celle des autres : possédé par l'idée fixe de ma fin prochaine, comment me fussè-je inquiété de la tension d'Isa ? « Ce n'est rien, c'est l'âge », répétaient les stupides enfants. Mais elle, le jour où elle fit ce grand feu, savait que son heure était proche. Elle avait voulu disparaître tout entière ; elle avait effacé ses moindres traces. Je regardais, dans l'âtre, ces flocons gris que le vent agitait un peu. Les pincettes, qui lui avaient servi, étaient encore là, entre la cheminée et le mur. Je m'en saisis, et fourrageai dans ce tas de poussière, dans ce néant."
François Mauriac dans Le Nœud de vipères

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire