"Voici le miracle : en dépit de ce qu'il a souffert, le chant joyeux de Mozart ne s'est jamais interrompu... Ce chant d'alouette dans le soleil appelle pourtant les larmes. Recouverts à demi par des fusées de rire, au-delà de cette rumeur de fêtes et de danses, nous entendons une plainte étouffée, un sanglot retenu, l'aveu d'une douleur qui n'est que pour lui seul et pour ceux qui sont dignes de l'entendre.
Et sans doute on me répétait :
— Mozart ? C'est la musique pure qui n'a d'autre signification qu'elle-même ; gardez-vous d'y chercher l'expression d'un drame individuel...
Il se peut ; mais, pour moi, à mesure que je le découvrais, comme on se rapproche d'une source, je ne cessais d'entendre de plus en plus distincts, les battements de son sang : dans celles de ses œuvres qui me sont chères entre toutes : le Quintette en la majeur avec clarinette, le Quintette en sol mineur, le Divertimento en mi bémol majeur, dans les quatuors, dans les concertos pour piano et orchestre, Mozart se livre ; il nous donne son cœur tendre et déchiré, mais avec une retenue, avec une pudeur, avec de brusques fuites, avec des feintes dont, après lui, le secret fut perdu."
Dans le Journal II, 1937, de François Mauriac.
Quintette à cordes (n° 5) en sol mineur, K. 516, 16 mai 1787.
"Dans le vide laissé par Nancy [Storace] et ses amis anglais, par la mort de Hatzfeld, dans l'angoisse relative à son père (car Wolfgang a trop de cœur pour se souvenir de tout ce qui l'éloigne de Léopold, dès qu'il le sait malade), Mozart éprouve à nouveau le besoin d'une effusion musicale plus intime ; encore une fois, c'est aux cordes seules qu'il se confie. Coup sur coup, il écrit deux Quintettes : celui en UT (K. 515), le 19 avril ; et celui en sol mineur (K. 516), le 16 mai, qui respire une douleur plus intense, comme si le premier n'avait pas réussi à exorciser son angoisse."
"La lettre à Léopold [son père est gravement malade ; il mourra le 28 mai] où Wolfgang médite sur la mort est du 4 avril 1787, et l'on pourrait supposer que le Quintette à cordes (n° 4) en ut majeur exprime une Stimmung [état d'âme] assez voisine ; c'est lui, peut-être qui mériterait à juste titre ce surnom de « Quintette de la Mort » donné par Ghéon au Quintette en sol mineur. Il s'achevait sur une victoire difficilement obtenue, mais qu'on pouvait croire durable. Or il n'en est rien ; l'incoercible angoisse qui anime, un mois plus tard, le Quintette en sol mineur, montre à quelle profondeur Mozart est ébranlé. Par les coups de la mort [celle de Hatzfeld], sans doute, par le départ de Nancy [Storace], par la désaffection consommée du public viennois, par d'autres causes inconnues de nous, qui ont pu venir plus tard et ruiner la paix difficilement retrouvée en avril ; si l'ébranlement avait été facile à localiser, s'il n'avait au moins éveillé d'intimes sources tragiques au cœur de Mozart, il n'aurait pu écrire ce nouveau Quintette, commandé par le même rythme obsédant de batterie qui marquait déjà le précédent."
Jean et Brigitte Massin, Wolfgang Amadeus Mozart, 1959, p. 463-464 et 1041.
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