dimanche 22 octobre 2023

la récolte du miel dans Erckmann-Chatrian

"Un jeudi, vers une heure, Mlle Suzanne, la servante de M. le curé, vint me prévenir que son maître m'attendait au jardin du presbytère, pour lever le miel de ses ruches, selon son habitude.
M. le curé avait déjà préparé les masques en fil de fer avec leur grand sac retombant sur les épaules, comme le capuchon des ramoneurs, et les gants de grosse toile qui vous remontent jusqu'au coudes. J'avais eu soin de fourrer mon pantalon dans mes bottes, car ces insectes laborieux n'aiment pas qu'on les pille, et s'introduisent partout, par esprit de vengeance.
Les grandes cuillères tranchantes et les pots étaient aussi prêts, avec le vieux torchon de linge, pour enfumer les ruches ; c'est toujours par là qu'on commence.
M. le curé avait enlevé sa soutane. J'ôtai mon habit et je passais ma blouse ; puis ayant mis nos masques, bien rabattu les capuchons, et tirés nos gants, j'avertis Suzanne de fermer les fenêtres du presbytère, pour ne pas perdre beaucoup d'abeilles, qui s'acharnent à suivre les gens jusqu'au fond des chambres. Après quoi, dans la cuisine, je pris quelques braises sur une pelle et nous sortîmes.
On aurait dit que les mouches devinaient ce que nous allions faire, car, elles qui nous laissaient approcher tous les jours, en une minute nous couvrirent des pieds à la tête ; elles bourdonnaient autour de mon masque ; mais tout cela ne servait à rien, il fallait y passer !
Je commençai donc à enfumer, promenant mon vieux linge sur la pelle avec les braises, devant les trois grosses ruches du milieu, pendant que M. le curé soufflait.
À l'odeur de la fumée, toutes se mirent à déguerpir. Alors, passant dans le rucher, derrière, je retournai le premier panier ; et les abeilles étant parties, sauf un petit nombre qui restaient là comme engourdies, je me mis à découper les premiers rayons du dessous.
M. le curé me présentait les pots, et je plaçais délicatement les rayons dedans, les uns sur les autres. ─ C'était une cire blanche comme de la neige, et le plus beau miel qu'il soit possible de voir, transparent, couleur d'or.
Nous passâmes ainsi en revue les dix ruches de M. Jannequin, ayant soin de ménager les plus jeunes nouvellement essaimées, qui n'avaient pas eu le temps de faire toutes leurs provisions.
Cela ne nous empêcha pas d'approcher des trente livres dont avait parlé M. Jannequin, huit grands pots étaient pleins. J'avais eu soin aussi de ménager les jeunes abeilles, encore sans ailes, et renfermées en forme de petites chenilles blanches dans les cellules ; c'est l'espoir de l'avenir, les maladroits en font périr beaucoup trop.
À la fin nous remîmes tout en place, après avoir enduit le dessous des paniers de terre glaise, pétrie avec de la bouse de vache, qui seule empêche le froid d'entrer. Il n'y a pas d'autre mot pour le dire, et c'est pourtant un bon conseil à donner aux éleveurs."
Erckmann-Chatrian, Les deux frères. Contes et romans nationaux et populaires, tome 11, Paris, Pauvert, 1963, p. 386-388. 

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