Non, décidément Barrès se retient trop. Il sera malade quelque jour. Sa sincérité contenue fera péter sa peau. Il mourra d'une conviction rentrée, étouffera de civilisation comme d'autres d'un manque d'air. Des sensations courtes rendues par des phrases brèves. Est-ce neuf ce qu'il dit ? (4 novembre 1888)
Barrès a rencontré la meilleure manière d'être neuf : c'est de compliquer l'expression des choses anciennes. (29 novembre 1890)
Visite à Barrès. Nous sommes allés nous purifier à la flamme modérée de Barrès.
Maurice Barrès en veston à longs poils, en bottines déboutonnées, dans un grand atelier de verre et de bois. (7 novembre 1891)
Maurice Barrès oublie souvent que ce qu'il appelle dédaigneusement "un récit" est plus difficile à faire qu'une réflexion philosophique. (30 novembre 1891).
Barrès a du talent, mais il lui a manqué la tranche de résistance, le bon morceau dont il se serait nourri pour son œuvre. ( 18 mai 1892)
Le journalisme clarifie Barrès. (7 octobre 1892)
Barrès était très en forme... de canne en bec de corbeau. (23 novembre 1893)
Le mot que Barrès écrit le plus, c'est "émotion" ; mais, ce qu'il a le moins, c'est l'émotion. (29 mars 1894)
Il serait facile de noter les petits ridicules de Barrès. Aucun auteur de mon âge ne m'exaspère à ce point, ou ne me fait si souvent sourire. Remarquez d'abord la manie qu'il a de s'enfiévrer à tout propos. Et, malgré cela, un charme mystérieux, l'invincible séduction des gens qu'on aime et à qui l'on voudrait résister, au moins pour la forme. Si je ne le connaissais pas, j'avouerais la sorte d'hypnotisme qu'il exerce sur moi. (27 avril 1894)
Barrès. Encore un petit âne dans Un amateur d'âmes. C'est une rage. A ce propos, rechercher l'animal préféré de chaque auteur dans ses livres. Moi, j'ai le lapin. (5 juin 1894)
Décidément, ce qui m'empêche d'admirer Barrès comme il faudrait, c'est qu'il n'a que quelques années de plus que moi. (22 juin 1894)
Barrès a bien la voix qu'il faut quand on parle sur une tombe (à l'enterrement de Verlaine), avec des sonorités de caveaux et de corbeau. Il a, en effet, admirablement parlé des jeunes, bien que Beaubourg prétende qu'il ait un peu tiré à lui la couverture, car c'est plutôt Anatole France qui a fait Verlaine.
La grande qualité de Barrès, c'est le tact. (9 janvier 1895)
A dîner, Capus, Bernard, Coolus. Nous cherchons, en dehors de nous, quatre écrivains à préférer aux autres. Je prends France, Lemaître, Loti et Barrès. (1er avril 1897)
(Suite à la condamnation de Zola à un an de prison et mille francs d'amende lors de l'affaire Dreyfus, Jules Renard exprime sa colère) :
Et, moi, je déclare :
Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de plus de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseiller municipal enfariné.
Parce qu'ils ne sont pas Juifs, ils se croient beaux, intelligents et honnêtes. Barrès, infecté de coquetterie.
Barrès, ce gentil génie parfumé, pas plus soldat que Coppée.
Barrès, qui avait reçu sur les doigts pendant la bataille, qui s'était aventuré et qui se tenait coi, et que revoilà avec sa figure de corbeau apprivoisé et son bec habitué aux fouilles délicates. Barrès parlant de patrie, qu'il confond avec sa section électorale, et de l'armée, dont il n'est pas !
Barrès colle sur le nez des Juifs les plaisanteries qu'il peut décoller du sien. Cet écrivain admirable se résigne au jeu des petits papiers électoraux. (23 février 1898)
Barrès, un grand écrivain. Il ne lui manque que de savoir être médiocre. De là, ses échecs aux élections nationales et cette fatigue que ceux qui l'aiment le mieux éprouvent à le lire. (8 août 1898)
Barrès, un génie charmant, dans trop de papier de soie. (2 novembre 1901)
Qu'on relise, après une page d'Hervieu, une page de Barrès. On verra la différence. Barrès aussi fait des efforts. Il peine, il sue, il nous fatigue, il est insupportable, mais, presque à chaque ligne, Barrès trouve. (19 décembre 1905)
Barrès, le voilà de l'Académie française. Eh bien ! quoi ? Vas-tu envier un homme que tu n'admires pas toujours et que tu estimes rarement ? (25 janvier 1906)
Je ne crois guère qu'à la justice littéraire, qui fait dire que, malgré tout, Barrès et Lemaître sont des hommes de grand talent, et je le leur prouverais à chaque occasion, un vote, par exemple. (28 janvier 1908)
Barrès, un grand écrivain, un de ceux qui connaissent le mieux la langue française, mais qu'est-ce qu'il veut dire ? On comprend chaque phrase l'une après l'autre, et de toutes ses clartés ne monte qu'une fumée. (16 février 1909)
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En plus :
Jean Voilquin, "Maurice Barrès vu par Jules Renard", dans Le Pays Lorrain, 1936, p. 314-317.
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