samedi 11 juin 2022

pipe et shamisen japonais sur un couvercle de boite en papier mâché


 Décor japonisant d'un couvercle de boite en papier mâché
 une femme présentant une pipe à un homme et une joueuse de shamisen
manufacture Adt de Pont-à-Mousson
Exposition Japonisme et décors asiatiques dans le mobilier en papier mâché
21 mai - 16 octobre 2022
Musée Au Fil du Papier - Pont-à-Mousson
-
"Il y a la petite pipe d'argent qu'il faut fumer avant de s'endormir... Chrysanthème s'accroupit devant certaine boite carrée, en bois rouge, qui contient un petit pot de tabac, un petit fourneau de porcelaine avec des charbons toujours allumés, et enfin un petit vase en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive... 
Le mot "pipe" est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu que des fils de soie.
Deux bouffées, trois au plus ; cela dure à peine quelques secondes, et la pipe est finie. Ensuite, pan, pan, pan, pan, on frappe le tuyau très fort contre le rebord de la boite à fumer [qui traîne toujours par terre], pour faire tomber cette cendre qui ne veut jamais sortir...
- Anata, nomimasé ! (Toi aussi, fume !) dit Chrysanthème."
Pierre Loti, Madame Chrysanthème, GF Flammarion, 1990, p. 121.

"Jamais elle ne m'avait paru si mélancolique, la salle vide et blanche, aux parois minces, où je me trouve une heure après, les jambes croisées sur un coussin de velours noir. Mademoiselle Matsuko, la guécha [geisha], qui ne prend plus la peine de faire grande toilette en mon honneur, arrive bientôt, modestement vêtue de crépon gris perle, s'assied par terre, gentille et boudeuse, puis commence, d'un air résigné, à gratter les cordes de son "chamecen" [shamisen] avec sa spatule d'ivoire. Dans le silence, dans la lumière grise, déjà crépusculaire, une petite musique alors sautille et pleure, triste à faire couler des larmes, étrange à donner le frisson...
J'ai subi jadis un commencement d'initiation à cette musique lointaine qui, les premières fois, ne me semblait qu'une débauche de sons incohérents et discords ; de soir en soir, elle me pénètre davantage ; presque autant que la nôtre, elle me fait frissonner, d'un frisson plus incompréhensible, il est vrai ; quand cette femme, aux yeux tout changés, agite fiévreusement sur les cordes la spatule d'ivoire, on dirait que l'ombre des mythes religieux, mal enfermés dans les temples voisins, vient rôder alentour, derrière ces vieux châssis de papier, qui nous font alors des murailles plus assez sûres : dans l'antique maisonnette, toujours plus enveloppée de crépuscule et d'hiver, on sent passer des effrois d'un ordre inconnu... Il y a aussi des instants où la mélodie descend aux notes de basse extrême, devient soudainement rauque, sauvage, et si primitive qu'elle a dû être transmise jusqu'à nous, comme tant d'autres choses nippones, par les arrière-ancêtres, établis dans ces îles au commencement des âges."
Pierre Loti, La troisième jeunesse de Madame Prune, Calmann-Lévy, 1948, p. 91 et 108-109.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire