"En ce temps-là, il y avait chez nous des gros et des petits. Cela se voyait moins au logement des hommes qu'à celui des bêtes et des récoltes. Le gros n'avait pas couche plus molle que le petit ; sa potée n'était souvent pas plus grasse. Il ne s'habillait pas autrement, et la terre des labours cuirassait plus haut les grègues que celle des vignes.
C'était pour une fille une singulière aventure que d'épouser un laboureur. Accablée par les soins de la basse-cour et de l'étable, il lui fallait encore courir aux champs, herser, rouler, échardonner, faner, moissonner... vingt besognes de l'été, et l'hiver à la batteuse. Avec les repas et les enfants, les jardins et les vignes, où trouver le temps, la force de coudre, de raccommoder, l'idée de mettre des rideaux blancs et de se faire belle ? La jeunesse ne durait pas longtemps.
Les enfants s'élevaient avec les vieux, les jeunes avec les aînés. On les emmenait aux champs, on les asseyait à la grange. Témoins du labeur de chaque jour, ils y étaient mêlés de bonne heure. Non seulement grimpés sur le chariot, agrippés parfois à la crinière, mais derrière les vaches en pâture, devant la charrue aux labours, à l'écurie pour le fumier, la litière, les râteliers, à la grange pour tirer la paille et le grain. Cent besognes où l'on essaie sa force, où l'on va souvent au-delà de sa force, mais pris au jeu et impatient de faire besogne d'homme. Dure école, qui exténue les chétifs, mais qui fait des autres des hommes incroyablement forts, adroits et résistants, durs à la peine et durs au mal.
Entre gros et petits, l'œil distinguait à peine quand les attelages n'étaient point là ; et même le dimanche à la messe ou sur le jeu de quilles. Tous avaient connu la même école, le même catéchisme, la même caserne. Tous cuisaient sous le même soleil et serraient les épaules sous la même bise. Les familles étaient associées pour le travail ; et cela faisait une familiarité de tous les jours et souvent une vraie amitié."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Stock, 1980, p. 37-38.
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