"Un soir de fenaison, mon père bat sa faux. Il est assis par terre, sur un vieux sac, avec l'enclume et le marteau. Il plante l'enclume entre deux pierres, il commence par le talon. À petits coups pressés, le marteau étire l'acier, refait le biseau, redresse le fil, comble les brèches. Chaque coup a sa raison, chaque coup laisse sa marque. Le profane n'y voit rien ; il s'impatiente devant cette lame qui chemine imperceptiblement. Pourquoi ne pas y aller plus fort, plus vite ? Il n'y a rien à répondre, sinon qu'il faut contenter l'œil en pensant à l'herbe de demain, et que ce n'est pas une affaire de force. Il n'y a pas de mots pour dire ces choses que des milliers d'heures ont apprises au faucheur qui balance les bras devant l'andain.
Le marteau sonne plus clair ; il se hâte sur la pointe épaisse : son métier n'est pas de couper, mais d'ouvrir la voie. Mon père se relève, dans une grimace de jointures raidies. Il passe au long du tranchant un pouce précautionneux. L'acier répond, mais comme une bête apprivoisée, il ne mord pas."
Joseph Cressot, Le Jean du bois, Stock, 1980, p. 26-27.

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