Le Greco, Le Cardinal Don Fernando Niño de Guevara, grand Inquisiteur d'Espagne
"Charlam a une piètre opinion de ses congénères, il pense souvent aux propos tenus par le Grand Inquisiteur imaginé par Dostoïevski, fustigeant cette foutue liberté que le Christ serait venu révéler et proposer aux hommes. Le vieil Inquisiteur, bien qu'odieux, cynique, tient au fond un discours très sensé, car réaliste - il sait que l'humanité n 'est ni bonne ni intelligente, qu'elle se compose d'un ramassis d'êtres indécis, versatiles et égoïstes. « Tu leur a promis le pain céleste, reproche-t-il au Christ muet, mais est-ce qu'il saurait être comparé avec le pain terrestre, aux yeux du genre humain faible, toujours vicieux et toujours ingrat ? » Et au nom de ce pain bien concret, tangible et consommable, ils se jalousent, s'exploitent, s'entretuent. Le pain, la richesse, la domination, la gloire : telles sont les vraies passions qui animent l'espèce humaine, la liberté n'est qu'un leurre, une imposture, un moyen pour assouvir ses envies sans entraves.
Et puis, les humains sont inconséquents, quand ils sont enfin libres, ils prennent peur, ne savent que faire de cette énormité, c'est trop pour eux, cela exige trop d'efforts, à commencer par celui de réfléchir, de choisir, et d'agir en assumant la pleine responsabilité de leurs actes. « L'homme libre n'a pas de souci plus permanent et plus torturant que de trouver, au plus tôt, devant qui s'incliner », constate l'Inquisiteur. Et il enfonce le clou en soulignant que « même quand les dieux auront disparu, ils se prosterneront devant des idoles ». Oui, la liberté sans limites est un danger, un venin, de la dynamite. Elle n'est tolérable que mesurée, habilement encadrée. C'est comme la vitesse, que Georges aimait tant, et dont il est mort, faute de maîtrise."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Albin Michel, 2008, p. 207-208.
"Nulle science ne leur donnera du pain tant qu'ils demeureront libres, mais ils finiront par déposer leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous plutôt, mais donnez-nous à manger ! ». Ils comprendront enfin que la liberté et le pain de la terre à volonté pour chacun sont incompatibles, car jamais ils ne sauront partager entre eux ! Ils se convaincront aussi que jamais ils ne pourront être libres, car ils sont chétifs, dépravés, médiocres et rebelles. Tu leur a promis le pain du ciel mais, je Te le répète encore, peut-il se comparer au pain de la terre aux yeux de la race humaine faible, éternellement dépravée et éternellement ingrate ?"
"Il n'est pas de souci plus constant et plus douloureux pour l'homme, resté libre, que de trouver au plus vite qui adorer. Mais l'homme cherche à n'adorer que ce qui est indiscutable, tellement indiscutable que tous consentent à la fois à l'adorer à l'unanimité. Car le souci de ces lamentables créatures consiste à trouver non seulement ce qu'on puisse adorer, mais encore ce en quoi tous croient et devant quoi tous s'inclinent, et ceci absolument tous ensemble. C'est ce besoin de communauté dans l'adoration qui est le principal tourment de chaque homme individuellement autant que de l'humanité toute entière, depuis le commencement des siècles. Au nom de l'adoration commune, ils s'exterminaient par l'épée. Ils érigeaient des dieux et et appelaient les uns aux autres : « Quittez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, alors même que les dieux auront eux aussi disparu du monde ; qu'importe, ils tomberont à genoux devant les idoles."
Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Paris, Fernand Hazan, 1948. Traduction d'Élisabeth Guertik. Deuxième partie, Livre cinquième : Pro et Contra, 5. Le Grand Inquisiteur, p. 329 et 330.
C'est cette traduction qui a été reprise pour Le Livre de Poche classique.
Voir aussi :
Albert Camus, "L'Homme révolté", Essais, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 470.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire