Jacques. - Je n'aime point à parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps à rougir du bien et du mal qu'on en dit ; du bien qu'ils gâtent, du mal qu'ils réparent.
Le Maître. - Ne soit ni fade panégyriste, ni censeur amer ; dis la chose comme elle est.
Jacques . - Cela n'est pas aisé. N'a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût, ses passions, d'après quoi l'on exagère ou l'on atténue ? Dis la chose comme elle est !... Cela n'arrive peut-être pas deux fois en un jour dans toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle ? Non. D'où il doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une grande ville on soit entendu comme on dit.
Le Maître. - Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l'usage de la langue et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire ! Cependant dis comme toi, je t'écouterai comme moi, et je t'en croirai comme je pourrai.
Jacques. - Si l'on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le dit, il y a bien pis, c'est qu'on n'y fait presque rien qui soit jugé comme on l'a fait.
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- Diderot, Jacques le fataliste et son maître, Le Livre de Poche classique, 2000, p. 101.
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