"Le lecteur moderne ne manquera pas d'être surpris et peut-être choqué par ce traité de politique [De la Monarchie de Dante] qui tient si peu de compte des réalités historiques et qui pose des principes absolus, sans se soucier le moins du monde, non seulement de leur application pratique, mais même de savoir s'ils ont jamais reçu un commencement d'application. Comment pourrait-on se douter, en lisant le livre de Dante, que nous sommes au début du XIVe siècle, en un temps où déjà s'affirme avec force, notamment en France, le principe national, si opposé à l'universalité abstraite de la monarchie chrétienne ? On peut affirmer cependant que Dante, s'il méconnaissait les besoins des autres nations, n'était pas tellement éloigné d'y voir clair en ce qui concernait la sienne propre, l'Italie. Il est un peu facile, en effet, d'opposer à sa politique irréelle le réalisme de ses adversaires florentins, qui travaillent si bien à garder l'indépendance et la grandeur de leur République. Certes, ils ont réussi dans l'immédiat. Mais, comme les Vénitiens, les Milanais et quelques autres ne réussissaient pas moins, les uns et les autres sont finalement responsables de cette fatale division de l'Italie, qui devait en faire, moins de deux siècles après la mort de Dante, la proie des grands États voisins et l'enjeu de leurs compétitions. Pas plus qu'ils n'ont réussi, au bout du compte, à sauver durablement l'indépendance de leur patrie, les politiciens de Florence ne sont parvenus à maintenir la liberté civique, dont ils étaient si vains.
Pour n'avoir pas voulu courber la tête devant un prince qui eût été l'unificateur de la péninsule, ils subiront bientôt la tyrannie infiniment plus humiliante des Médicis. Les moyens préconisés par l'Alighieri n'étaient certainement pas adaptés aux possibilités de son temps, mais on lui doit cette justice qu'il a désiré plus que personne l'unité et la liberté de son pays et qu'il a clairement aperçu quelques-uns des dangers qui les menaçaient."
Jacques Madaule, Dante et la rigueur italienne, Bruxelles, Éditions Complexe, 1982, p. 126-127.
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