"L'aspect de cet homme l'avait mise assez mal à l'aise ; la couleur de ses yeux, pareille à celle d'oiseaux nocturnes ou d'un fauve décati, son fort accent qui brouillait la compréhension de ce qu'il disait, et aussi ce je-ne-sais-quoi d'excentricité, d'assurance et de désinvolture qu'elle avait flairé en lui."
Sylvie Germain, Le Vent reprend ses tours, Paris, Albin Michel, 2019, p. 179.
"Il rouvre les yeux, un peu ahuri d'avoir vagabondé si loin dans son enfance et de s'en expulser brutalement. Il délaisse internet pour revenir à ses dossiers en cours, mais son esprit reste troublé par cette glissade en luge, par les chatoiements de blancheur cendreuse, par l'exhalaison de neige, et surtout par cette si tendre bouffée de froid sur la peau. « Aucun parfumeur ne parviendra à recréer cette odeur, conclut-il, elle est composée de très grands riens - de vent, de clarté froide, d'espace, de neige - , et d'un je-ne-sais-quoi unique, inimitable - un petit pan de peau très fine, une goutte de tiédeur, la grâce de la vie. Aucun, jamais, et c'est tant mieux. »
Sylvie Germain, Hors champ, Albin Michel, 2009, p. 80-81.
"Avec ses amours ratées, ses enfants à éclipses et la poignée d'amis qui lui restait, - la plupart de ses amis de jeunesse ayant émigré à l'Ouest - Prokop Poupa était un homme assez isolé ; il vivotait relégué dans la marge que le destin lui avait tracée et qui allait petit à petit en se rétrécissant. C'est pourquoi il lui avait bien fallu concentrer toute son attention sur le très peu dont il avait encore la jouissance, et apprendre à déceler dans cette peau de chagrin de menus charmes, d'infimes beautés, des espaces insoupçonnés. Il était devenu expert dans l'art du je-ne-sais-quoi et de la ténuité. Cela l'avait sauvé de l'aigreur et du découragement qui rongeaient tant de ses semblables."
Sylvie Germain, Immensités, Gallimard, 1993, p. 16.
"Le passager continuait à contempler la fenêtre toute brunie de nuit. Ludwik, dont le regard distrait errait de son magazine à la fenêtre, remarqua que l'homme l'observait à la dérobée par le biais du reflet de son visage sur la vitre. Il fit pareil, masquant son indiscrétion par la fumée d'une cigarette. Mais dans ce jeu de miroir enfumé le visage du passager demeurait flou, Ludwik ne captait qu'un profil évanescent d'un ocre pâle sur fond de nuit rayé de pluie. Quelque chose cependant l'intriguait dans le peu d'image qu'il parvenait à dérober, il lui semblait déceler un je-ne-sais-quoi de familier dans le profil de l'inconnu, sans pouvoir cependant se rappeler la personne qu'il lui évoquait."
Sylvie Germain, Éclats de sel, Gallimard, 1996, p. 30.
"Elles [Sabine et Marie] descendent jusqu'à l'allée qui conduit à la route et envoient leurs appels dans toutes les directions, d'abord celle du village, puis celle des prés, enfin celle du bosquet de charmes et de houx. Seuls leur parviennent les menus bruits des feuillages et des oiseaux nocturnes. Et dans ces bruits, pourtant très familiers, elles pressentent un je-ne-sais-quoi de bizarre, une vague inquiétude - une fissure de silence. Elles attendent encore, puis ensemble, d'une même voix incertaine, elles demandent à la nuit : « Pierre ?... »"
"Ses enfants viennent la voir de temps à autre, toujours séparément, chacun tenant à profiter seul de sa présence qui a pris quelque chose de fluide et de troublant, un je-ne-sais-quoi entre mélancolie, sérénité et bienveillance."
Sylvie Germain, L'Inaperçu, Albin Michel, 2008, p. 133 et 199.
"Il reste un moment dans sa voiture, la tête renversée contre le dossier, les mains à plat sur les cuisses. Il se sent dans une bulle, à l'abri. Tous les lieux extérieurs, même ceux qu'embellissait un je-ne-sais-quoi de magique comme cette clairière veillée par un chêne tricentenaire et une ronde de dolmens artificiels, ont-ils perdu leur douceur, leur simplicité, leur charme au profit d'une malignité sournoise ? En sera-t-il toujours ainsi désormais, où qu'il aille ? Il craint même de rentrer chez lui, dans sa maison trop ordonnée, déserte. Peut-être devrait-il ne plus sortir de sa voiture si seul cet espace clos lui est neutre, indolore. Il ferme les yeux, s'assoupit doucement."
Sylvie Germain, La Puissance des ombres, Le Livre de Poche, 2024, p. 163.
"Augustin et Mathurin se ressemblaient tant que seuls leurs parents parvenaient à les distinguer. [...] Il y avait toujours plus d'enjouement et de clarté dans la voix et surtout le rire de Mathurin, alors qu'un je-ne-sais-quoi d'hésitant assourdissait ceux d'Augustin. Et cela se trouvait jusque dans leur souffle."
Sylvie Germain, Le Livre des Nuits, Folio Gallimard, 2025, p. 96.
"Le bonheur se réduisait dorénavant à la même petitesse que les dérisoires consolations qu'il s'inventait de-ci de-là. Quelques petits je-ne-sais-quoi qui perçaient au hasard la fadeur et l'ennui de sa vie. Les lieux de prédilection où s'opéraient à présent de tels sursauts de menu bonheur se révélaient être ceux où, précisément, il ne se passait rie."
Sylvie Germain, Opéra muet, Folio Gallimard, 2005, p. 37.
"Il arrive d'ailleurs parfois que sa présence [de la Pleurante] se fasse soudain sentir sans s'offrir à la vue ni à l'ouïe. C'est un je-ne-sais-quoi qui glisse à fleur de conscience, à l'insu des cinq sens. C'est un vague, très vague émoi de la pensée, comme un léger souffle de brise qui trouble l'air, à peine, — et l'on sait qu'elle est là. Alors, de façon impromptue, des souvenirs s'avancent du fond de la mémoire ainsi que des ondins pris par la fantaisie de venir faire un tour sur la terre à la lueur gris nacré d'un demi-clair de lune."
Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague, Folio Gallimard, 2022, p. 37-38.
"La jouissance m'avait dévoilé une partie des obscurs tréfonds de celui-ci [le corps], permis de frôler un je-ne-sais-quoi de mystérieux inscrit dans l'épaisseur de la chair, et ce mystère n'en finissait pas de m'étonner ; je ne voulais pas briser le fil déjà si ténu qui me reliait à lui."
"La première fois que je me suis postée avec mon instrument [orgue de barbarie] près d'un marché, je n'en menais pas large. J'ai commencé avec l'orgue seul, droite comme une statue, ma main gauche gantée de jaune, la droite de violet, n'ayant pas pu me décider le matin en m'habillant. J'ai mouliné l'air de La Valse à Dédé de Montmartre, puis celui de Mon amant de la Saint-Jean. J'ai accéléré la manivelle quand a sautillé Marinella qui m'agaçait, et j'ai rétabli le rythme pour L'Hirondelle du faubourg. Les passants ralentissaient le pas, me jetaient un regard étonné, et s'éloignaient avec un je-ne-sais-quoi d'hésitant. Mes notes aigrelettes leur bruinaient rêveusement aux oreilles."
Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants, Folio Gallimard, 2015, p. 130 et 226.
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