"En ce temps-là on manda de Milan au préfet de Rome de procurer à cette ville un professeur de rhétorique. Son voyage serait assuré par l'État. Je demandai ce poste par l'intermédiaire de ces mêmes amis qu'enivraient les folies manichéennes : c'était pour en finir avec eux que j'allais là-bas , mais nous l'ignorions eux et moi. Symmaque, alors préfet de la ville, me proposa un sujet de discours. Je satisfis à l'épreuve et il m'envoya à Milan.
Arrivé dans cette ville, j'allai voir l'évêque Ambroise, connu du monde entier comme une âme d'élite et votre pieux serviteur. Sa vaillante éloquence servait alors à votre peuple « la nourriture de votre froment » [psaume LXXX, 17], « la joie de votre huile » [psaume XLIV, 8], « la sobre ivresse » de votre vin. Vous me conduisiez à lui, à mon insu, afin qu'il me conduisît à vous en pleine conscience. Cet homme de Dieu me reçut paternellement, et se réjouit de ma venue avec une charité convenable à un évêque. Je me mis à l'aimer, non pas d'abord comme un maître de vérité (je n'espérais plus la trouver dans votre église), mais comme un homme bienveillant pour moi. Je l'écoutais assidûment parler au peuple, non point dans l'esprit qui eût convenu, mais pour me rendre compte si son éloquence méritait la réputation qu'on lui faisait ou si elle était au-dessus ou au-dessous de ces louanges. Je me tenais suspendu à sa parole, insouciant et dédaigneux de ce qu'il disait. J'étais charmé par l'agrément de ce langage, plus savant que celui de Faustus [Fauste de Milève, évêque manichéen du IVe siècle], mais moins enjoué et séduisant quant au style. Pour les choses mêmes, nulle comparaison ; l'un s'égarait dans les rêveries manichéennes, l'autre enseignait la plus saine doctrine du salut. Mais le salut est loin des pécheurs, tel que j'étais alors. Et pourtant je m'en rapprochais peu à peu, sans le savoir."
Saint Augustin, Les Confessions, GF Flammarion, 2024, p. 103-104.
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