lundi 16 mars 2026

qu'y a-t-il au fond de notre mémoire ?

"Vont là, vont ci, quelques céphalophores, - tels que chacun  de nous. Car qui ne porte au plus profond de soi des regards, des sourires, des plaintes, des paroles déposés par d'autres en legs obscurs ou lumineux, en offrandes ou en forme de plaies, selon ? Toute vie est composée de nœuds de filiations, de rencontres, d'échanges, d'alliances et de ruptures, aussi divers que multiples. Toute vie est pétrie de traces, de résonnances, parsemée de fragments d'autres vies, de bris de témoignages, traversée de reflets.
Tant de voix ont parlé, parlent autour de nous, en amont, en aval, et qui nous font parler. Tant de voix se sont tues, qui élancent leurs accents, leurs soupirs, dans nos pensées, nos songes et nos souffles. Tant de voix hors champ rôdent à l'orée de nos bouches. Tout silence est tissé de rumeur, toute solitude est visitée par d'invisibles présences, toute parole frémit d'infimes réverbérations - et toute écriture est réponse inachevée à des questions posées par d'autres, de même que toute lecture est seconde écriture poursuivie blanc sur blanc dans la marge des livres.
Comme le jour, la nuit, qui s'enroulent l'un à l'autre, se déroulent et s'enfantent sans fin.
La nuit en est toujours à l'heure des fantômes, des souvenirs, des traces, des rêves ivres et des images flammes s'enchaînant et se juxtaposant à allure et intensité variables pour former des fables palimpsestes au fond de nos mémoires, des récits apocryphes au creux de nos consciences, et que nous nions, ou du moins négligeons, oublions au matin."
Sylvie Germain, Céphalophores, Gallimard, 1997, p. 26-27.

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