vendredi 12 janvier 2024

Maurice Barrès, les communes champêtres et l'église

"Quel milieu agréable et salubre, nos communes champêtres telles que nous les ont faites les siècles ! Écoutez les bruits qui nous sont familiers et qui montent du village voisin, martelage de la forge, piétinement du troupeau, raclement de la chaîne sur la mangeoire, mélopée de l'école, causeries du foyer, son de la cloche, et je ne fais pas fi du tintement des verres au cabaret, ou, dans le Midi, du choc des quilles renversées par la boule sur la promenade. Tous ces bruits, d'inégale importance, montent, se réunissent, se confondent. C'est la rumeur du village français, animant les mirabelliers de Lorraine, les pommiers de Normandie, les oliviers de Provence. Et qui de nous ne l'aimerait ! Tout y est vrai, créé par le temps, chargé de sens. C'est une harmonie, c'est la somme des expériences accumulées par les générations. L'individu y trouve sa nourriture complète. Toutes les parties de l'âme y sont cultivées, menées quasi au point de perfection, juste assez loin de la barbarie, sans aller à ces raffinements qui ne tardent pas à débiliter une race. Les exemples du foyer, les habitudes du travail, les leçons de l'école, la doctrine et l'atmosphère de l'église, rien de tout cela n'est mauvais. Je l'accepte dans sa totalité. Mais certains veulent détruire l'église.
Que reprochent-ils à ces hauts murs qui de dressent au-dessus de nos champs ? Supposons qu'à une époque bien lointaine leur ombre ait été trop grande sur le village. Aujourd'hui qui, de bonne foi, peut prétendre qu'elle le gêne ? Elle contient quelque chose, elle met une réalité à notre disposition. Il y a des heures du jour, des sites, des solitudes, des malheurs qui sont des maîtres de vie intérieure, et qui nous font l'âme plus lourde, plus grave, plus vraie, mais l'église surpasse tous ces maîtres. Rien de vaut, si l'on manque de cœur, et c'est dans les poèmes de l'église qu'au village on se forme et se nourrit le cœur."
Maurice Barrès, La grande pitié des églises de France, Plon, édition définitive, 1925, p. 107-108.

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