lundi 15 janvier 2024

c'était la fin du voyage... de J.M.G. Le Clézio

"Il n'y avait pas d'herbes, pas d'arbres, pas d'hommes, rien... Rien de bougeait. Il n' y avait plus de mémoire, plus les mots agiles des hommes... C'était ici le cœur du monde du désert... Il n'y avait pas de folie, pas de fièvre, seulement cette fixité, et ce poids minéral... 
Le regard était éteint. Plus jamais les yeux ne capteraient les rayons de lumière pour les voyages des rêves... Il n'y avait plus de désirs fous galopant, plus de violence, plus de haine. La paix était peinte sur la surface de la terre... Les combats étaient éteints... 
Où était-on ? On ne pouvait plus être nulle part, puisqu'il n'y avait plus personne... Plus personne, plus rien n'aurait de nom, jamais...
Rien ne servait. Tout reposait alors, calme, calme... On ne pouvait plus rien ôter, plus rien inventer... Les bouches étaient ensevelies, enterrées, pour ne plus parler... Il n'y avait plus de repères, parce que c'était ici la fin du voyage.
Il n'y avait plus besoin de mémoire... 
Peut-être qu'il y avait eu trop de vie, un jour, ondes se heurtant sur le plafond du ciel, vibrations revenant du bout de l'espace et se contredisant...
Les passions étaient abolies, les orages, les séismes. Il y avait tant d'immobilité qu'une flèche se serait arrêtée dans le ciel sans jamais atteindre sa cible... On allait vers le vide, vers le creux d'où jamais on ne reviendra. Peut-être qu'il y avait eu des mots autrefois, des mots... On ne bougerait plus, jamais...
Tous les voyages étaient terminés...
On n'avait plus pied. On s'éloignait, disparaissait, on se perdait dans l'inconscience... Les rêves étaient abolis, parce qu'ils étaient allés au bout de leur histoire.
Extraits de Pachacamac, dans Voyages de l'autre côté de Jean-Marie Gustave Le Clézio, Gallimard, 1975.

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