"Un maître vient de mourir [ Maurice Barrès ] qui certes n'a pas dédaigné en lui les régions confuses, qui toujours a reconnu que l'artiste est tributaire de ces obscures profondeurs où lui-même s'est plus audacieusement égaré que personne, et qui nous a toujours ramenés, par-dessous les froides apparences, « au royaume ténébreux de l'enthousiasme ». Mais Barrès craint de s'y perdre et nous avec lui. C'est sa grandeur d'avoir su concilier les tendances antagonistes : abandon à l'instinct, culture de nos parties hautes. De quel autre aujourd'hui dirons-nous qu'il est grand ? Barrès mort, le chêne abattu, nous voyons l'espace de ciel que couvraient ses frondaisons, et nous nous rappelons ce qui est écrit aux premières pages de L'Appel du soldat : « Il faut élaguer en soi bien de la broussaille pour que notre bel arbre propre puisse étendre ses racines, se nourrir de toute notre vie et couvrir de ses branches dans l'univers la plus grande surface. » Au début de son dernier livre (Une enquête au pays du Levant) qui nous arrive, signé de lui, quinze jours après sa mort, Barrès nous avertit que « l'éducation de l'âme, c'est la grande affaire qui l'a préoccupé et attiré toute sa vie »...
François Mauriac, Examen de conscience, La Vie et la Mort d'un poète. Œuvres autobiographiques, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 60-61.
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