lundi 1 mars 2021

Bernardin de Saint-Pierre et Homère

L'Iliade d'Homère est, à mon avis, la peinture de tout l'homme, comme elle est celle de toute la nature. Toutes les passions y sont avec leurs contrastes, et leurs nuances les plus intellectuelles et les plus grossières. Achille chante les dieux sur sa lyre, et fait cuire un gigot de mouton dans une marmite. Ce dernier trait a fort scandalisé nos écrivains de théâtre, qui se composent des héros artificiels qui se dissimulent leurs premiers besoins, comme leurs auteurs eux-mêmes dissimulent les leurs à la société. On trouve toutes les passions de l'homme dans l'Iliade : la colère furieuse dans Achille ; l'ambition superbe dans Agamemnon ; la valeur patriotique dans Hector ; dans Nestor, la froide sagesse ; dans Ulysse, la prudence rusée ; la calomnie dans Thersite ; la volupté dans Pâris ; l'amour infidèle dans Hélène ; l'amour conjugal dans Andromaque ; l'amour paternel dans Priam ; l'amitié dans Patrocle, etc..., avec une multitude de nuances intermédiaires de ces passions, telles que le courage téméraire de Diomède et celui d'Ajax, qui osent combattre les dieux mêmes ; puis des oppositions de site et de fortune qui détachent ces caractères, comme des noces et des fêtes champêtres sur le terrible bouclier d'Achille ; les remords dans Hélène et l'inquiétude dans Andromaque ; la fuite d'Hector près de périr au pied des murs de sa ville, à la vue de son peuple, dont il est l'unique défenseur ; et les objets paisibles qu'elle lui présente dans ces terribles moments, tels que ce bosquet d'arbres, et cette fontaine où les filles de Troie allaient laver leurs robes, et aimaient à se rassembler dans des temps plus heureux.
Ce divin génie ayant réparti à chacun de ses héros une passion principale du cœur humain, et l'ayant mise en action dans les phases les plus remarquables de la vie, a distribué de même les attributs de Dieu à plusieurs divinités, et leur a assigné les différents règnes de la Nature : à Neptune, la mer ; à Pluton, les enfers ; à Junon, l'air ; à Vulcain, le feu ; à Diane, les forêts ; à Pan, les troupeaux ; enfin, les Nymphes, les Naïades, et jusqu'aux Heures, ont toutes quelque département sur la Terre. Il n'y a pas une fleur qui n'y soit dans le gouvernement de quelque divinité. C'est ainsi qu'il a rendu l'habitation de l'homme céleste. Son ouvrage est la plus sublime des encyclopédies. Tous les caractères en sont si bien dans le cœur humain et dans la nature, que les noms dont ils les a désignés sont devenus immortels. Joignez à la majesté de ses plans une vérité d'expression qui ne vient pas uniquement de la beauté de sa langue, comme le prétendent les grammairiens, mais de l'étendue de ses observations naturelles." 
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre,  Études de la nature, Paris, Librairie de Firmin Didot Frères, 1853, p. 554-555.

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