lundi 15 février 2021

la valeur d'art de l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre

"Là en effet [leur valeur d'art] réside surtout l'originalité de l’œuvre entière. Avec des dons merveilleux de peintre, Bernardin de Saint-Pierre ouvre la série de nos grands descripteurs. Il est déjà de ceux pour qui le monde extérieur existe [Théophile Gautier]. Et s'il évoque avec beaucoup de justesse et d'harmonie les horizons familiers, plus souvent encore il fait revivre les paysages lointains qu'il a lui-même admirés. Il en sent les beautés neuves. Il en transmet l'attirance. Il sait jusqu'à la poésie des mots inaccoutumés, lantaniers, mangues, jam-roses. Il achève ainsi d'acclimater l'exotisme dans notre littérature. En même temps le rêve chimérique de l'état de nature  se tempère chez lui par la peinture relativement fidèle des mœurs : l'embellissant un peu, il laisse entrevoir dans Paul et Virginie la vie des planteurs et des esclaves, certaines particularités des coutumes indigènes. Il enrichit de la sorte la couleur locale, jusqu'alors surtout psychologique. Enfin il décrit non plus selon la généralité encore abstraite de Rousseau, mais avec une précision pittoresque.
Il saisit la diversité des formes et des couleurs. Imbu de l'inépuisable fécondité de la nature, il discerne trente-sept sortes de mouches et n'arrête son inventaire que faute de temps et de mots. Il découvre la gamme indéfinie des coloris : ponceau, roux, écarlate, vermillon, cuivré, fumée de pipe ou gueule de four enflammé ; dans le jaune, il distingue encore les teintes soufre, citron, jaune d’œuf ou orangées. 
Il observe que les lignes forment des contrastes ou des consonances. Il suit les effets que produisent les jeux d'ombre et de lumière. Il perçoit les parfums, les bruits, les souffles. Et il rend cette multiple appréhension de la vie concrète avec un sens aigu de la nuance, dans une langue riche, variée, directe, qui ne craint ni la simplicité, ni le terme technique : impressionnisme tout nouveau, qui subordonne l'idée à la sensation, et qui contribue à désintellectualiser notre littérature depuis si longtemps raisonnante."
 
René Jasinski, Histoire de la littérature française, tome second, Paris, A.G. Nizet, 1977, p. 177.

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