samedi 9 février 2019

les asperges dans la RTP de Marcel Proust


Édouard Manet, Botte d'asperges
1880 - hst - 46 x 55 cm
 Wallraf-Richartz Museum, Köln
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" - Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot ; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les a eues? Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs.
- Il n'y aurait rien d'étonnant qu'elles viennent de chez M. le Curé, disait Françoise.
- Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en haussant les épaules, chez M. le Curé ! Vous savez bien qu'il ne fait pousser que de méchantes petites asperges de rien. Je vous dis que celles-là étaient grosses comme le bras. pas comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année."

" - Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, ,je n'ai pas le temps de m'amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n'est seulement pas éclairé, et j'ai encore à plumer mes asperges.
- Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c'est une vraie maladie d'asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens !"

"L'année où nous mangeâmes tant d'asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les plumer était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s'étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique."

"... mais mon ravissement étaient devant les asperges trempées d'outremer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied - encore souillé pourtant du sol de leur plant - par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures  qui s'étaient amusées  à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d'aurore, en ces ébauches d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum."

"... bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c'était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d'asthme d'une telle violence qu'elle fut obligée de finir par s'en aller."

"Et il [Swann] avait beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c'était un parc qu'il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d'arriver au plant d'asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu'au bord de l'étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînaitn enlacées par son jardinier, couraient autour de la tableles groseilles et les roses."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Le Livre de Poche classique, 1992, p. 98, 102, 125, 166, 169 et 318.

"... tenez, me dit-elle [Mme de Guermantes] en agitant légèrement son éventail de plumes tant elle était consciente à ce moment-là qu'elle exerçait  pleinement les devoirs de l'hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe aussi qu'on me redonnât des asperges sauce mousseline..."

"Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter [le duc de Guermantes parlant au Narrateur] une Botte d'asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n'y avait que cela dans le tableau, une botte d'asperges précisément semblables  à celles que vous êtes en train d'avaler. Mais moi, je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs, une botte d'asperges ! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs ! Je l'ai trouvée roide."
Le Côté de Guermantes, Le Livre de Poche classique, 1992, p. 557 et 559.

"Pourtant Albertine me consentait le sacrifice de la romaine pourvu que je lui promisse de faire acheter dans quelques jours à la marchande qui crie : J'ai de la belle asperge d'Argenteuil. J'ai de la belle asperge." 
La Prisonnière, Le Livre de Poche classique, 2008, p. 192.
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En peinture, Marcel Proust aimait les natures mortes représentant les plus humbles choses usuelles,  notamment celles de Chardin, car elles pouvaient avoir de la beauté. Le tableau Botte d'asperges du peintre Elstir dans la RTP est évidemment celui d'Édouard Manet.

Le tableau de Manet en tête de l'article est tiré de :
Juliet Wilson-Bareau, Manet par lui-même, Paris, Éditions Atlas, 1991, p. 282.

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