"Seul Kerekes resta éveillé. Il attendit que le dernier murmure s'éteignît puis se leva, étira ses membres et doucement, sans faire de bruit, se dirigea vers les tables [de l'auberge où les autres buveurs sont ivres et endormis]. Il chercha les bouteilles de vin à tâtons et celles dans lesquelles résonnait un bruit de liquide, il les emporta avec lui et les aligna sur le « billard » ; il fit également l'inspection des verres et là où il trouva du vin, le but d'un coup sec. Son ombre immense le poursuivait comme un fantôme sur le mur, parfois elle grimpait au plafond puis, lorsque son propriétaire retournait s'asseoir avec maladresse, elle se tassait dans un recoin. Il essuya son visage marqué de cicatrices et de fraîches égratignures les toiles d'araignée qui s'y étaient déposées en chemin, mélangea les boissons, rempli son verre et se mit à boire goulûment. Il but sans répit, remplissant, avalant, remplissant, avalant, inépuisable, comme une machine insensible, jusqu'à ce que la dernière goutte ait été engloutie par son gigantesque estomac. Il se renversa sur sa chaise, ouvrit la bouche, essaya vainement de roter, puis les mains sur le ventre, il marcha en titubant jusqu'à un coin de la pièce. Il enfonça ses doigts dans la bouche et se mit à vomir. Puis il se releva, s'essuya la bouche du revers de la main. « C'était aussi simple que ça », grommela-t-il en retournant derrière le comptoir. Il prit sur ses genoux son accordéon et se mit à jouer une douce ballade mélancolique. Son immense corps se balançait d'avant en arrière au rythme lent de la musique et de ses paupières engourdies s'échappa une larme. Si à cet instant on l'avait interrogé, il eût été incapable de dire ce qui lui arrivait. Seul au milieu des souffles endormis, il était heureux que ce doux chant de soldats les recouvre, les purifie. Il n'avait aucune raison d'arrêter, lorsque le morceau arriva à sa fin, il recommença encore et encore et, comme un enfant au milieu des adultes endormis, il éprouvait un immense bonheur, car personne, en dehors de lui, ne l'entendait."
László Krasznahorkai, Tango de Satan, collection Folio Gallimard, 2025, p. 222-223.
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